Troisième caractère : la volonté humaine
Le troisième caractère spécifique du psychisme humain est constitué par les conditions toutes particulières dans lesquelles la volonté s’exerce chez l’homme.
Tous les êtres vivants, ayant des neurones psychiques, exécutent des actes, qui ne sont pas la réponse immédiate à l’excitation provocatrice, qui sont des actes vraiment psychiques, des actes voulus. Mais, chez l’animal, tous les actes sont la conséquence directe et nécessaire de sa constitution et de son automatisme réagissant vis-à-vis du milieu extérieur; chez l’homme au contraire, apparaît, dans les actes voulus et réfléchis, une contingence toute particulière, une intervention directe de l’individu voulant, qui empêche de ■ prévoir l’acte de l’homme comme on prévoit l’acte des animaux.
C’est ce caractère que l’on désigne sous le nom de liberté ou de libre arbitre : l’acte de l’homme est libre, tandis que l’acte de l’animal ne l’est pas.
Beaucoup de philosophes pensent que cette notion de liberté est une « illusion ». Ayons, dit Duprat, « la franchise de dire, d’enseigner, de démontrer que la liberté, telle qu’on la conçoit trop souvent, est une illusion due, comme Spinoza l’avait pressenti, à l’ignorance de la plupart des causes déterminantes de nos décisions ». De même, pour Schopenhauer, « les actes humains sont absolument déterminés. La volonté est un phénomène du même ordre que les réactions du monde inorganique ». — Il faudrait cependant bien tenir quelque compte des neurones psychiques,
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qui jouent un grand rôle dans l'exercice de la volonté humaine et qui n'ont rien à voir avec les réactions du monde inorganique.
Je ne m'occupe pas — - et cela délibérément — de la question philosophique de l'essence du libre arbitre et de la notion spiritualiste du libre arbitre attribut de l'âme. Restant sur le domaine exclusif de la Biologie humaine, je peux bien dire que tous les observateurs, les matérialistes comme les autres, constatent et admettent « une distinction très nette entre les actes qui sont accompagnés du sentiment intime de la liberté et de la responsabilité et ceux qui ne le sont pas » .
Au moment ou j'écris ces lignes, je peux écrire le mot « liberté » ou préférer le mot « libre arbitre », je peux interrompre ma rédaction et la reprendre dans une heure... Ce sont là des actes tout différents de l'acte que je fais quand on frappe sur le tendon de ma rotule et que je soulève la jambe ou même quand on me frappe sur l'épaule, que je tourne la tête et que j'exprime, plus ou moins poliment, mon impatience.
Renouvier a bien établi le fait de la différence entre les actes libres et ceux qui ne le sont pas; et, depuis les beaux travaux de Pierre Janet, tout le monde distingue les actes psychiques supérieurs et les actes psychiques inférieurs, c'est-à-dire les actes dans lesquels intervient et ceux dans lesquels n'intervient pas la volonté personnelle du sujet.
D'ailleurs — il est bien important de le remarquer la
liberté de l'homme n'est pas la liberté absolue ou liberté d'indifférence et l'acte libre n'est pas l'acte sans causes, comme le prétendaient Schopenhauer et déjà Helvétius.
En réalité, un acte, réfléchi et voulu, est toujours une résultante de divers facteurs (mobiles, motifs). Seulement il s'agit de savoir si, parmi ces facteurs, intervient la volonté intelligente, sensible, éclairée, mais libre et autochtone, du sujet. Or, comme dit Fouillée, «si quelque chose
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agit dans ce monde, nous aussi nous agissons; si quelque chose, après avoir été conditionné, conditionne, nous aussi.
nous conditionnons ».
« Ces tendances, dit Duprat, ces représentations enchaînées en raisonnements, qui sont les mobiles et les motils de nos actions, tout cela, c’est nous, c'est notre moi, se déterminant progressivement lui-même... l'idée de liberté doit donc se concilier avec l'idée de déterminisme; mais alors elle peut être celle d'une détermination par soimême, opposée à celle d'une détermination par le dehors, d'une causalité intime opposée à la causalité extérieure. L'idée d'un homme libre est celle d'un agent, qui est véritablement agent, au lieu d'être simplement un intermédiaire pour la transmission des mouvements. »
Ces dernières phrases précisent bien la manière de concevoir les actes libres en Biologie humaine : dans le déterminisme de l’acte libre intervient, activement et puissam¬
ment, l’activité propre et personnelle des neurones
psychiques de V individu vivant, de ce psychisme humain, dont nous avons vu la supériorité transcendante sur celui
des autres êtres vivants ; ce qui fait que, par la volonté comme par le psychisme supérieur même, l'homme se diffé¬
rencie absolument de tous les autres êtres vivants (animaux les plus élevés compris).
On ne peut d'ailleurs pas dire que dans l'acte libre il y ait création de mouvement, dérogation aux lois biologiques ou physicochimiques: le sujet libre n'est libre que dans l'exercice de sa volonté ; quand, après avoir voulu, il agit, il doit se conformer aux lois biologiques et aux lois physicochimiques: sinon, sa volonté libre reste théorique et inactive dans la pratique.
Quoi qu'en dise Le Dantec, il n'y a notamment là rien de contraire « au principe physique de l'inertie » ni à la loi de conservation de la force. « Qui n'a lu, dit Milhaud, ou entendu cette assertion que la conservation de la force.
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pour employer une expression courante, condamne, au nom de la rigueur mathématique, la liberté psychologique? » C est là une « illusion ». Si l'on « veut bien admettre que je puisse rester libre, quoique 'je sois incapable de soulever un poids trop lourd ou de voir jaune une couleur noire; quoique je doive me borner, sous peine de tomber, quand je me tiens sur un seul pied par exemple, aux mouvements qui n entraîneront pas la projection de mon centre de gravité au delà du contour de mon pied, etc., pourquoi déclarer la liberté incompatible avec telles lois physiques que Ton voudra ? aucune démonstration ré existe et ne" saurait exister, défendant d'imaginer une vie psychologique libre, en face des nécessités cinétiques de la matière ». .
La volonté humaine, ainsi comprise et définie, constitue
donc, comme le psychisme supérieur — dont elle dérive
un caractère essentiel, spécifique, non acquis , de l'homme, un caractère sans lequel l'homme n'est plus un homme. La conduite humaine est soumise à des lois complètement dilïérentes de celles qui gouvernent la conduite des animaux.
ïl est d’ailleurs impossible de combattre cette manière de voir, comme on a essayé de le faire, au nom de la doctrine de l'évolution et du principe de continuité et de montrer que, par des transitions insensibles, on peut passer, du déterminisme de l'amibe et même du caillou à la liberté
de l'homme (Herbert Spencer, Le Dantec, Pierre Laffitte, Buchner). Quelque nombreuses et insensibles que soient les transitions entre la volonté de l’amibe et, la volonté de l'homme, on arrive toujours à un fossé absolu, quand il faut passer, du déterminisme des autres êtres vivants, au déterminisme libre de l'homme c'est-à-dire au déterminisme dans lequel intervient l'activité propre et personnelle des neurones psychiques humains.
La liberté distingue et différencie le déterminisme humain du déterminisme des autres êtres vivants , comme
Grasset. — Devoirs et pprils biol. 2
la finalité distingue et différencie le déterminisme de tousles êtres vivants du déterminisme physico chimique de la matière brute inanimée.
Pour établir l'existence, chez les animaux, d'une liberté égale à celle de l'homme. Draper dit: « quelle déduction frappante nous pouvons tirer de cette observation de Huber, qui a si bien écrit sur ce sujet: si vous regardez attentivement une fourmi au travail, vous pourrez dire, après chaque opération, l'opération qu'elle fera ensuite! Cette fourmi raisonne donc et voit donc les choses de la même manière que nous. »
Je ne sais si cela prouve que la fourmi voit les choses comme nous (puisque, dans le monde physicochimique, on peut encore bien mieux prévoir la succession des phénomènes); mais cela prouve surtout qu'elle ne les veut pas comme nous et qu'elle ne les exécute pas librement comme nous. Dans l'enchaînement des actes libres de l'homme, il est impossible de prévoir mathématiquement, après chaque opération, l'opération qu'il fera ensuite.
Dans les actes les plus intelligents de l'animal, il y a toujours de l'automatisme c'est-à-dire du déterminisme sans spontanéité du sujet, il n'y a rien qui ressemble à l'acte libre et voulu de l'homme. On se refuse généralement, dit Duprat, « à reconnaître, chez les animaux, une moralité, du moins au même sens du mot que lorsqu'il s'agit de l'homme. Et, en effet, toutes leurs réactions sont, pour ainsi dire, automatiques, bien qu'elles puissent porter la marque de la sympathie, de l'altruisme, du désintéressement même. » Et, plus loin, le même auteur ne veut pas qu'on oublie la différence qu'il y a entre « la poursuite animale et la conduite humaine ».
De même, Dunan distingue « la sagesse toute mécanique de l'animal » et « la sagesse intelligente do l'homme, qui sait, ce qu'il fait et qui le fait parce qu'il veut ».
Ce troisième caractère distinctif de la Biologie humaine
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apparaît donc aussi important, aussi ancien et aussi essentiel que les deux premiers.
De cette doctrine on peut rapprocher les passages suivants de Fouillée : « la volonté n'est pas la détermination par un jugement quelconque; elle est. la détermination par un jugement qui prononce que la réalisation de telle fin dépend de notre causalité propre . Elle n’est pas simplement la tendance d'une idée quelconque à sa propre réalisation, mais la tendance de l idée d activité personnelle à sa ptopie réalisation. La volonté ne se représente telle lin comme pouvant être atteinte que par le moyen de sa détermination même! De là, la conception d'une dépendance de la lin relativement à ce moyen primordial, qui est notre idée même de la lin et notre désir de l’atteindre. Considérée par un autre côté, cette conception devient celle de l'indépendance du vouloir relativement à la fin et à ses moyens... le terme du développement volontaire est ce qu’on nomme liberté... la liberté est le maximum possible d'indépendance poui la \ olonté, se déterminant, sous 1 idée même de cette indépendance, en vue d’une fin dont elle a également I idee... le maximum de puissance indépendante et consciente attribuable au moi dans la poursuite de ses tins.. la liberté est la causalité intelligente du moi... La volition appelée libre est celle qui a pour première condition l’idée même de notre liberté comme pouvoir de choisir avec conscience entre deux contraires, dont aucun ne peut, se réaliser sans ce choix... »
Celte « causalité intelligente du moi », telle quelle se
présente chez h homme, est bien un caractère spécifique de / espèce humaine.