CHAPITRE 1S
LA BIOLOGIE HUMAINE
ET LES IDÉES-LOIS
1 L’unité biologique de la nature humaine en tous temps et en tous lieux. 9 Les lois biologiques et les réactions qu’elles provoquent chez 1 homme et chez les animaux. - 3. Nécessité, chez l’homme, d’un autre élément pour transformer les lois biologiques en devoirs obligatoires. 4. Les idées-lois en général ; leurs rapports avec la Biologie humaine.
I L’unité biologique de la nature humaine, en tous temps
et en tous lieux.
Je résumé le premier chapitre : les efforts, tentés de divers côtés, afin de donner, pour base et point de dépari aux sciences morales et sociales, la physicochimie ou la biologie, ri ont pas abouti, parce que ni lune ni l'autre de ces sciences ne tient compte du caractère humain, , que la morale et la sociologie doivent avoir, si on veut quelles
existent réellement.
Mais il existe une science de l’homme ou Biologie humaine. qui doit être aussi essentiellement distinguée de la biologie animale que celle-ci l’est de la biologie végétale. Cette Biologie humaine, tenant compte du caiactere humain, étant l’étude même de la nature humaine, peut donner aux sciences morales et sociales une base et un point de départ scientifiques et solides.
De ' ce chapitre nous concluons donc que l’homme se, distingue par des caractères spécifiques de tous les autres êtres vivants, même des animaux le plus élevés.
Cette conception scientifique de l’espèce humaine entraîne, comme corollaire immédiat et nécessaire, la justification et.
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la démonstration de la proposition suivante « la nature, humaine est toujours identique à elle-même, en tous temps et en tous lieux », que Lévy Brühl inscrit en tête des postulats que la morale théorique « se donne » et « considère comme valables », « sans les examiner, parce qu’ils sont impliqués par la pratique », — et dont il conteste la légitimité et la vérité.
En se plaçant au point de vue rigoureusement positif de la Biologie humaine, on peut bien dire que la nature humaine, définie par les caractères que j'ai indiqués dans le chapitre précédent, « est toujours identique à ellè-même en tout temps et en tout lieu ».
Pour montrer 1 inanité de ce postulat, Lévy Brühl développe cette idée, d'ailleurs très juste, que, à chaque époque, la morale théorique, les moralistes et les philosophes ont pris pour type l'homme de cette époque, très différent de l’homme des époques précédentes ou suivantes. Ainsi, « 1 homme qui a servi d'objet à la spéculation morale grecque est loin de répresenter d’une manière exacte toute l'humanité. C'est, au contraire, l'homme d’une certaine race et d un certain temps: c'est le Grec. On sait quelle distance
les Hellènes mettaient entre eux et les barbares Les
Grecs, dit Hegel, ont connu la Grèce, ils n'ont pas connu I humanité... La spéculation morale, qui s est développée en Europe chez les modernes, a eu pour objet, en principe, l'homme pris universellement ; en fait, l’homme de la société occidentale ou chrétienne... C’est encore le postulat de la spéculation morale grecque, modifié, élargi, mais reconnaissable ».
« Les philosophes du xvme siècle, qui ne sont certes pas prévenus en faveur du christianisme, mais qui croient à une morale naturelle et universelle, soutiennent, eux aussi, sans nulle hésitation, l'idée d’une humanité toujours et partout semblable à elle-même. Hume répète, après F outenelle et avec les encyclopédistes, que les hommes d’au-
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jourd’hui sont aussi semblables à ceux d autrefois que tes chênes et les peupliers de nos campagnes le sont à ceux d'il y a cinq mille ans. » Pourtant, continue Lévy Brühl, ce postulat, en qui on a une si entière confiance, « ne peut plus être considéré aujourd'hui comme exact, à moins qu’on ne le réduise à une formule presque purement verbale... Si l’on donne à ce postulat le sens où Font pris les philosophes qui en ont fait usage, plus ou moins* expressément dans leur morale théorique, c’est-à-dire s’il signifie qu’ils ont eu le droit d’étendre à 1 humanité entière ce qu ils ont appris delà nature humaine, au point de vue psychologique, moral et social, par l’observation d eux-mêmes et de leur milieu, rien n’est plus contestable... Peut-être, un jour, la sociologie saura-t-elle déterminer avec précision ce qu’il y a de commun chez les individus de tous les peuples humains. Présentement, une tâche plus modeste s’impose... Dans son état présent, la psychologie traditionnelle, qui reste attachée au concept de l’homme en général, prête à la plupart des objections que ce concept soulève. Comme lui, elle est abstraite et hors du temps. Comme lui, elle prend pour universel ce qu elle trouve dans les sujets qu elle a sous les yeux hic et mine... »
Cette idée de l’unité et de l’identité de la nature humaine
en tous temps et en tous lieux a été également combattue par beaucoup d’autres auteurs.
« La constitution de 1795, dit de Maistre, tout comme ses aînées, est faite pour Y homme. Or, il n’y a point (Y homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais, quant a 1 homme , je déclaré ne l’avoir rencontré de ma vie ; s'il existe, c’est bien à mon insu ».
De même, à Mgr Deploige, « l'bonnne en général », qu’envisage J. -J. Rousseau, apparaît comme « un fantôme philosophique, vide et sans substance ».
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Ces arguments des adversaires de Limité de la nature humaine sont très justes, si Ton veut (comme on Ta fait jusqu à présent) universaliser à toute l'humanité les observations psychologiques de détail que Ton fait sur les individus ; et, pour les constitutions politiques, je suis de l avis de Joseph de Maistre : elles doivent viser les hommes d’une nation et non les hommes en général. Mais le postulai, incriminé par Lévy Brühl, devient au contraire une vérité scientifiquement démontrée, si on définit la nature humaine par ses caractères biologiques : la Biologie humaine étudie et décrit l'homme en général, tout ce qui est commun à tous les hommes et tout ce qui distingue l’espèce humaine des autres espèces vivantes, éloignées ou rapprochées dans b échelle des êtres animés.
L’homme, ainsi étudié et décrit par le biologiste humain,
n’est pas « un schème artificiel et scolastique ». C’est un
etre bien défini, scientifiquement caractérisé, objet d’une
science, positive et expérimentale : la Biologie humaine.
Je reconnais, avec Lévy Brühl, que l’idée de l’homme en
général, « dont la psychologie et la morale théorique se
sont contentées jusqu’à présent, est artificielle et pauvre ».
Mais 1 idée de 1 homme en général, fournie par la Biologie
humaine, est au contraire naturelle, scientifique, positive et féconde.
, Lév>' Bruhl Pense que « l’unité déstructuré mentale dans 1 espèce humaine apparaîtra probablement » plus tard, « à mesure qu’une psychologie scientifique se développera, concurremment avec les progrès de la sociologie (ces deux sciences se prêtant un mutuel secours) ». — On peut dire que cette unité mentale (unité fonctionnelle du moins, sinon structurale) dans l’espèce humaine apparaît dès la naissance de la Biologie humaine et que son étude se précisera et se développera constamment au fur et à mesure que la Biologie humaine progressera elle-même et parallèlement aux progrès de cette Biologie humaine.
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2. Les lois biologiques et les réactions qu’elles provoquent chez l’homme et chez les animaux.
Quand une science est distincte d'une autre, elle a nécessairement des lois différentes de celles de cette autre science ; les lois de la Biologie humaine sont donc differentes des lois de la biologie générale et plus spécialement de la biologie animale. De plus, les réactions de 1 individu vis-à-vis de ces lois sont différentes quand il s'agit de l'homme et quand il s’agit du reste de h univers et plus spécialement quand il s’agit des animaux les plus éleves dans la série et par conséquent le plus voisins de l'homme.
Dans le monde inanimé, les lois physicochimiques — les seules lois naturelles qui le commandent — s’imposent d'une manière absolue et mathématique aux corps bruts. A ces lois se joignent, pour les êtres vivants, les lois biologiques, qui en compliquent le déterminisme, mais qui s imposent néanmoins d'une manière absolue à eux, à tous les degrés de l'échelle, depuis l’amibe jusqu’à l'animal le plus perfectionné.
Les lois de la génération, de la sélection héréditaire, de la défense et de la conservation de la vie individuelle, de la construction de l'habitat, de la lutte contre les autres individus soit de la même espèce soit des autres espèces... toutes ces lois sont exécutées, aujourd'hui comme il y a mille ans, depuis que chaque espèce existe et est fixée dans son type, sans qu'aucun individu ni aucune génération apportent à cette exécution une modification quelconque en bien ou en mal, un perfectionnement ou une dérogation. Les êtres vivants obéissent automatiquement à leur finalité biologique ; ils ne peuvent pas ne pas lui obéir. Ils n ont, à obéir ainsi, aucun mérite ; ils ne sont ni responsables ni coupables; leur activité personnelle n intervient pas fondamentalement pour transformer parfois l obéissance en déso-
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béissance ; l'idée du bien en soi et du juste n existe pas chez eux ; la question de moralité ne se pose pas devant eux ; leurs actes sont moralement indifférents ; on ne peut pas parler de devoirs d'un genre quelconque aux animaux ou aux autres êtres vivants, quels qu’ils soient.
On ne conçoit pas un animal — même le plus intelligent et le plus élevé — agissant contre tous ses goûts et tous ses intérêts pour réaliser uniquement une chose belle en soi, pour faire uniquement ce qu'il veut...
Chez l'homme, les choses se présentent d'une manière absolument différente: pour lui, les lois biologiques sont tout autres et elles se présentent à lui tout autrement ; c'està-dire que les lois biologiques provoquent, chez l'homme, des réactions toutes différentes de celles qu'elles provoquent dans le reste de l’univers.
Pour mettre un peu de précision dans Cet exposé, il faut distinguer (rois catégories dans les lois naturelles qui régissent la vie humaine : lois physicochimiques qui sont communes à l'homme et à l'univers tout entier et auxquelles l'homme réagit comme tous les autres corps de 1 univers ; lois biologiques générales, qui sont communes à 1 homme et à tous les êtres vivants et auxquelles l'homme réagit comme tous les autres êtres vivants ; lois biologiques propres qui sont spéciales à l'homme et auxquelles il réagit d'une manière spécifique.
Au premier groupe appartiennent les phénomènes physicochimiques qui sont les mêmes sur le cadavre et sur 1 homme vivant : les rayons Rœntgen traversent les muscles et sont arrêtés par les os de l'homme, vivant ou mort ; un courant électrique d'une quantité et d'une qualité données décomposera également l'eau sur le cadavre et sur le vivant ; un choc d une certaine force cassera de la même manière un
fémur vivant ou mort . Dans tous ces cas, l’homme obéit
à la loi naturelle, non seulement comme tous les autres êtres vivants, mais encore comme les corps bruts ou inanimés.
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Au deuxième groupe appartiennent les phénomènes vitaux qui sont les mêmes chez l'homme et chez tous les êtres vivants (ou au moins chez beaucoup d'autres êtres vivants et notamment chez les animaux supérieurs) : l'homme
naît, croit, se reproduit, décroît et meurt comme tous les
autres êtres vivants ; it se défend contre le froid et le chaud comme les autres animaux homœothermes... dans tous ces cas, les réactions de 1 homme vis-à-vis des lois biologiques ne diffèrent pas sensiblement des réactions des autres êtres vivants ou d'autres êtres vivants.
Dans le troisième groupe, — le seul qui nous intéresse vraiment ici — sont les phénomènes humains, spécifiquement humains ; c est-à-dire les lois biologiques spéciales à l'homme, qui provoquent chez lui des réactions personnelles, différentes de celles constatées dans les deux premiers groupes.
Les lois biologiques de la conduite humaine, qui constituent, à proprement parler, ce troisième groupe, sont tout autres que les lois biologiques de la conduite des animaux.
La vie sociale humaine nécessite en effet une participation active de chacun au progrès psychique indéfini de l'humanité (que nous avons vu être un caractère spécifique de l'espèce humaine) et, pour cela, la préparation de l’hérédité, une constitution spéciale de la famille, une aide mutuelle, une solidarité et une coopération de tous, la protection des bien portants, l'assistance aux malades, alors même qu'ils sont définitivement inutilisables par la société ou même dangereux pour elle, insociables et criminels...
De plus, et ceci est encore plus important, les lois biologiques se présentent tout autrement chez l'homme et chez les animaux, provoquent, chez l'un et chez les autres, des réactions absolument distinctes et différentes.
Aux animaux — je l'ai dit — les lois biologiques s'im- ’ posent et elles sont exécutées sans discussion; l'animal s'v conforme automatiquement et nécessairement : il n'a besoin
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ni de code ni de morale; son instinct suffît à en entraîner
l'exécution.
Les lois biologiques de la vie humaine sont aussi précises et aussi certaines que les lois biologiques de la vie des animaux; et cependant les hommes n’obéissent pas à ces lois avec l’unanimité et l’exactitude que l’on admire chez tous les animaux: parce que — nous l’avons vu plus haut en parlant de la volonté humaine — l’homme discute, raisonne et n’obéit que si et quand il veut. En d’autres termes, les lois et préceptes de la biologie générale sont obligatoires pour les animaux et pour tous les êtres vivants tandis que les lois de la Biologie humaine n entraînent pas, par elles-mêmes, F obligation pour l’homme.
La réaction personnelle, spontanée, l’affirmation de l’activité propre, individuelle, l’intervention efficace et opérante des neurones psychiques... n’apparaissent pas chez l’animal qui suit les lois biologiques de son espèce, tandis qu’elles apparaissent avec grande netteté et grande force chez l’homme qui obéit volontairement aux lois biologiques de son espèce.
C’est là le développement et l’application d’une idée que nous avons vue déjà exposée par Fouillée : « par cela même, dit-il, la liberté n’est pas sans lois, mais elle a des lois propres, très différentes, par leur nature, des lois physiques. Ce sont des lois de finalité intellectuelle, qui permettent au moi de se prendre pour fin et, dans l’acte moral, de prendre en même temps pour fin l’être universel. On n’est pas libre par l’affranchissement des lois de l’intelligence, mais, tout au contraire, par leur entier accomplissement : on n’est pas libre par l’absence de motifs, mais par la présence de tous les motifs pour ou contre, que dominent, d’une part l'idée de notre liberté et d’autre part l’idée de la fin univer- . selle. La liberté, terme du développement volontaire, est ainsi la motivation par excellence, la motivation complète, s’étendant aussi loin qu’il est possible, embrassant dans la
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pleine lumière un ensemble de fins aussi vaste qu'il est possible, pour les ramener à l'unité du moi. Les stoïciens n'avaient pas tort de placer la liberté idéale dans la plénitude
voir que le moi, en se concevant lui-même, arrive à concevoir sa propre indépendance, sa propre liberté, et à la vouloir; qu'ainsi le sujet pensant ne s'absorbe pas entièrement dans fobjet, mais se pose au contraire en face de lui sous t idée de son activité personnelle. Plénitude de la connaissance objective et plénitude de la conscience subjective, tel est l'idéal de la volonté... »
Conclusion : en Biologie humaine , les lois naturelles et les réactions de V individu vis-à-vis de ces lois apparaissent tout autres qui en biologie générale.
3. Nécessité, chez l’homme, d’un autre élément pour transformer les lois biologiques en devoirs obligatoires.
De tout ce qui précède on peut, de plus en plus, conclure que, seule, la Biologie humaine peut donner une base scientifique aux sciences morales et sociales ; puisque, comme nous venons de le voir dans le dernier paragraphe, les lois biologiques et les réactions de l'individu en face de ces lois sont spécifiques pour l'homme, seule la Biologie humaine peut étudier et préciser ces lois biologiques et ces réactions et par conséquent fonder la morale et la sociologie.
Nous pouvons donc considérer comme démontré que la Biologie humaine est une base scientifique nécessaire de la morale et de la sociologie. Est-ce une base scientifique suffisante pour les sciences morales et sociales ? ou tout au moins à quelle condition cette base scientifique peut-elle être suffisante ?
ïl est facile d'énoncer cette condition, plus malaisé de la remplir.
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Pour que la Biologie humaine suffise à fonder les sciences morales et sociales, il faut qu'elle comprenne, en même temps que les lois biologiques humaines, qui sont son objet propre, les idées de bien, d' obligation morale et de devoir, sans lesquelles il n'y a aucune possibilité de fonder une morale et par suite une sociologie. Or, il est facile de comprendre qu'une science positive quelconque, la Biologie humaine comme les autres, apte à indiquer et à analyser ce qui est, est incapable de dire et de faire connaître ce qui doit être et d'imposer à l'homme libre ce qu'il doit faire, ce qu'il est moralement obligé de faire; elle est incapable d'assujettir obligatoirement à ses lois la conduite des individus.
Ceci ressort nettement de toutes les explications données plus haut, notamment sur le troisième caractère spécifique de l'homme (la volonté humaine) et sur les réactions humaines aux lois biologiques : l'activité propre et personnelle de ses neurones psychiques, qui donne à l'exercice de la volonté chez l'homme un caractère tout différent de celui que présente l'exercice de la volonté chez les animaux.
La Biologie humaine dit à l'homme : si tu veux vivre vraiment et si tu veux que la société vive et prospère, il faut constituer fortement ton foyer, oublier ton intérêt et ton plaisir personnels pour ne voir que l'intérêt et l'avenir de l’humanité vis-à-vis de laquelle tu as des devoirs stricts. — A ce discours plein de sagesse et scientifiquement inattaquable l'homme peut répondre et répond souvent : l'espèce humaine et l'avenir de l'humanité, je m'en moque; la société est mal organisée, je ne veux rien faire pour elle ; je préfère vivre ma vie; elle sera courte, peut-être mêms raccourcie par ma faute; que m'importe, si elle est bonne et réalise mes désirs et mes aspirations de bonheur, si c'est la vie que je
| rêve...
Donc, les lois biologiques, qui s'imposent par elles-mêmes l aux animaux et à tous les êtres vivants, ne peuvent s'im-
j poser à l'homme que si celui-ci a déjà l'idée de devoir et
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d’obligation morale, que la Biologie humaine — comme toute science positive et expérimentale — est incapable de donner.
Sur ce point, on ne peut contester qu' Albert Bayet raisonne avec une implacable logique.
« Quand Auguste Comte, dit-il, Kant, les utilitaires mettent F obligation à la base de leur morale, ils sortent de la science, ils ne font pas de la morale scientifique... Comment en effet une science quelconque pourrait-elle donner naissance à fidée d'obligation morale ? Comment, d'une étude toute spéculative et désintéressée de certains faits et de leurs lois, passerait-on à des prescriptions impératives, sanctionnées par l'idée de mérite et de démérite?... Si la science morale avait la moindre prétention normative, elle cesserait, par le seul fait, d'être une science. »
Et ailleurs : « demander à la science un impératif quelconque, c'est lui demander ce qu'elle ne saurait nous donner sans cesser d'être la science... La science peut-elle directement, comme elle nous donne une loi positive, nous donner une loi normative, un conseil, un ordre? — il faudrait, pour le lui demander, méconnaître l'esprit même de la recherche scientifique... L'offre (de la science) est terminé, quand elle nous a fait connaître l’ordre réel. Mais elle n'a pas à nous dire : respectez cet ordre ou bouleversez-Ie. Elle affirme la loi positive : elle ne peut rédiger une loi impérative... Autre chose est d'observer, d'étudier un fait moral ; autre chose de porter sur ce fait moral un jugement moral, de le proclamer bon ou de le déclarer mauvais... »
Tout cela paraît très vrai et bien déduit et s’applique à toute science positive et expérimentale, à la Biologie bu maine comme à la biologie générale et aussi à cette forme nouvelle que Ton veut donner à la morale sous le nom de « science des mœurs ».
Lévy Brühl objecte très justement cela à Wundt, qui voudrait mettre la morale au nombre des « sciences normatives ». — La question, dit-il, « est de savoir si ces deux
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[ termes sont compatibles entre eux et s’il existe réellement des I sciences normatives... La science fournit simplement une J base solide aux applications. » La morale « serait une science
■ normative précisément par sa partie théorique, serait légisjlative en tant que science. Or, c’est là confondre l’effort, pour I connaître avec l’effort pour régler l’action : c’est une prétenjtion irréalisable... Une morale, même quand elle veut être 1 théorique, est toujours normative ; et précisément parce
■ qu’elle est, toujours normative, elle n’est jamais vraiment J théorique. «
Donc, la Biologie humaine, qui peut,, bien plus facilement Jque toutes les autres sciences — je peux même dire : à l’exi clusion de toute autre science — être donnée comme base et point de départ aux sciencès morales et sociales, se I heurte encore à une grande difficulté : elle est, incapable {de donner naissance à l’idée d’obligation et de devoir; et, Jsans ces idées, il n’y a ni morale ni sociologie possibles,
■ puisque les lois biologiques, obligatoires par elles-mêmes {pour les animaux, ne le sont pas pour l’homme.
Comment résoudre cette difficulté?
Voici comment la question se pose : la Biologie humaine,
I science positive et expérimentale, découvre et édicte des i lois; mais ces lois ne deviennent pour l’homme des devoirs J obligatoires que s’il y a, dans l’homme, l’idée de bien obli- J gatoire, de juste, de devoir... Cette idée ne peut être fournie i ni par la Biologie humaine, ni par aucune autre science.
!' Comment s’impose-t-elle néanmoins au biologiste humain,
désireux de formuler à l’homme des règles de morale
J et de sociologie?
Cette idée s’impose comme un fait, que le biologiste } découvre et constate chez l’homme et dont il est obligé de 1 tenir compte sans en discuter l’origine. — C’est là une doci trine acceptée par un grand nombre de classiques, à la suite j de Kant.
« Le sentiment de l’obligation, dit Malapert, consiste dans
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la conscience d'une certaine nécessité rationnelle, qui s'impose à la volonté. Celle-ci se sent soumise à une autorité, dont les indications s'objectivent sous la forme de règles, de normes; et c'est ce qu'exprime le terme de loi morale. D’autre part, le caractère d'irrésistibilité dont nous apparaissent revêtues les prescriptions de la raison nous les fait concevoir comme des commandements auxquels il faut obéir; et c'est ce qu'exprime le mot devoir... »
D'après Kant, la loi morale est à 'priori. « La volonté étant le pouvoir d’agir sous la représentation de cette loi rationnelle, la volonté s'identifie à la raison dans l'acte moral, elle est la raison pratique même. » La loi, en entrant en conflit avec nos penchants, « prend la forme d'un commandement, d'un ordre, auquel il faut obéir; elle a pour formule un impératif » . — « U impératif catégorique est celui qui nous représente l'action comme bonne en elle-même , comme de vant être le principe d'une volonté conforme à la raison; cet impératif est un ordre de la moralité. Seul, l'impératif catégorique lie inconditionnellement la volonté; seul, il est absolument nécessaire ; seul, il est proprement une loi... Ainsi, l'être raisonnable est tout à la fois législateur et sujet. La législation, à laquelle il est soumis, doit en effet se trouver en lui et jaillir de sa volonté. La raison, qui pose la loi, n'est pas extérieure à la volonté même. L'homme ne peut être lié à une loi par le devoir que si cette loi est l'expression de sa volonté. Le principe fondamental de la moralité se trouve ainsi être le principe de l' autonomie de la volonté... » En somme, et sans discuter (ie le répète) l’origine de cette idée, il faut admettre (et cela résout la difficulté soulevée plus haut) que la Biologie humaine découvre expérimentalement (par h observation) et par conséquent accepte comme un fait positif (qui lui est antérieur et supérieur) l’idée de bien , de juste , d’ obligation et de devoir , qui est une de ces idées-lois de la nature humaine , sur lesquelles nous devons dire quelques mots en général avant de parler plus
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spécialement, dans le chapitre suivant, des idées-lois de la conduite humaine, base des sciences morales et sociales,
4. Les idées-lois en général ; leurs rapports avec la Biologie
humaine.
Fouillée a excellemment étudié la force des idées et développé la notion de Vidée force.
« Le véritable intérêt de la psychologie, dit-il, consiste surtout à rechercher quelle est l’efficacité de la pensée en nous et autour de nous, quelle est la force des idées et de tous les états de conscience qui s’y résument, leur influence sur l’évolution de l’esprit et sur celle même de la nature . Tel est, par excellence, le problème psychologique. Pour que la conscience, en effet, ne soit pas réduite dans Tunivers au rôle de zéro, deux choses sont nécessaires. La première, c’est que nos idées et sentiments soient des conditions réelles de changement interne, conséquemment des facteurs de l’évolution mentale, non de simples indices d’une évolution ayant lieu sans eux par des causes exclusivement physiques. La seconde, c’est que tout changement interne, étant inséparable d'un changement externe ou mouvement, puisse avoir des effets dans le monde extérieur, si bien que les idées, ayant agi intérieurement, se trouvent avoir du même coup leur expression extérieure avec toutes ses conséquences. C’est en ce sens que les idées peuvent être idées-forces. En d’autres termes, les états mentaux doivent avoir une efficacité' interne et, indivisiblement, externe, en raison deTunité foncière du physique et du mental. »
Les idéeÿ, considérées comme des représentations , ne pourraient pas agir les unes sur les autres, « pas plus que
le portrait do la Joconde n’agit sur le portrait de la Forna-
rina». Les phénomènes mentaux sont, non représentations, mais actions et réactions. « Nous nous plaçons à l’antipode de ceux qui veulent réserver l’intensité aux objets extérieurs.
Grasset. — Devoirs et périls biol. 3
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qui vont même jusqu’à prétendre, comme on l a fait récemment, que les états mentaux n’ont pas d intensité et sont qualité pure... »
Cette doctrine est F affirmation — qui n’est pas pour déplaire au physiologiste et au biologiste humain — de F activité propre des neurones psychiques, activité qui s’affirme aussi bien dans la pensée que dans la sensation et le mouvement, la volonté étant précisément l’expression de ce passage actif du neurone, de l’état de pensée réfléchissant sur les sensations, à l’état de pensée s’extériorisant par le mouvement.
En réservant toujours la question de l’essence de l ame spirituelle derrière et sous tous ces phénomènes, on peut et on doit dire que les idées — et surtout certaines idées ont une grande puissance d’extériorisation, sont actives, sont des forces ; certaines sont directrices , sont des lois , que la Biologie humaine ne peut pas négliger et dont elle doit tenir le plus grand compte.
Ces idées-lois sont de deux ordres : les unes universelles et les autres générales.
Les idées-lois du premier groupe sont universelles et
nécessaires. La Biologie humaine n’en démontre pas, mais en *
constate l’existence dans l’esprit humain; ces idées-lois ne sont pas expérimentales d'origine et le biologiste humain ne discute pas d’ailleurs leur origine : ceci est l'affaire du philosophe métaphysicien, qui, par les procédés et les méthodes qui lui sont propres, discute cette origine (ancestrale, héréditaire, innée...) comme il discute l’origine et l’essence de l’homme.
Le biologiste humain, qui étudie l’espèce humaine fixée, se contente de constater l’existence chez tous les hommes de ces idées-lois; il découvre cette existence par ses méthodes ordinaires d’observation scientifique; il a donc le droit de s’en servir comme d'un fait acquis.
Un bel exemple de ces idées-lois universelles est fourni
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par les idées-lois du raisonnement humain (principe de causalité, de raison suffisante...) qui sont. la condition de l’induction comme de la déduction, idées métaphysiques, non expérimentales d'origine (constatées, mais non acquises, par l’observation), universelles, nécessaires, antérieures et supérieures à toute science positive et expérimentale, condition de toute science; comme le biologiste général, comme le physicien ou le chimiste, comme tous les savants, le biologiste humain doit accepter ces idées-lois comme un fait découvert chez l'homme, constaté expérimentalement par l’observation de l'homme.
« Les principes directeurs de la connaissance, dit Fouillée, sont des idées-forces, en ce sens qu’ils entrent comme facteurs essentiels dans toute connaissance et dans toute action. Ce sont les conditions les plus générales de la pensée, en particulier du raisonnement, par conséquent aussi de la volition, qui enveloppe un syllogisme appétitif et actif. Je ne puis penser, raisonner, vouloir, agir qu’à la condition : 1° de ne pas me contredire en disant qu’une même chose est et n’est pas; 2° d'attribuer (par paroles ou par actions) une raison à toute chose. »
Le deuxieme groupe comprend des idées-lois générales qui sont constatées et démontrées par l'expérience, qui s’appliquent, non à l’universalité des êtres .et à la nature entière comme les idées-lois du raisonnement humain, mais à un groupe plus ou moins considérable d’êtres comme l’ensemble des êtres vivants.
Un bon exemple des idées-lois de ce groupe est constitué par les idées-lois de finalité biologique , qui dominent la biologie tout entière, c’est-à-dire la science de tous les êtres vivants : le déterminisme des êtres vivants diffère et se distingue du déterminisme des corps bruts par cet élément de complexité plus grande que Claude Bernard appelait l’idée directrice de la vie; c’est l’idée-loi de la finalité biologique: tous les êtres vivants défendent leur vie et celle de l’espèce,
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leur forme et leur type spécifiques contre l’énergie, la matière et la vie nocives. Cette fonction antixénique est dominée, orientée et dirigée par l’idée-loi de la finalité biologiqne.
On voit facilement en quoi les idées-lois de ce second
groupe diffèrent des idées-lois du premier.
Celles-ci sont, non seulement universelles et nécessaires, mais supérieures et antérieures à l’expérience, non expérimentales et par conséquent éternelles et immuables. Celleslà sont au contraire générales et expérimentales et par conséquent variables et perfectibles comme la science qui les établit.
Les premières constituent, dans les connaissances du biologiste humain, un élément fixe, aussi vieux que l’humanité elle-même. Les dernières sont au contraire un élément
changeant. — Les premières sont constatées comme un fait par la science qui ignore leur origine et ne s’en préoccupe
pas; les secondes sont constatées et démontrées par la science, qui établit ainsi à la fois leur existence et leur
origine.
Nous allons voir, dans le chapitre suivant, comment ces principes généraux, appliqués aux idées-lois de la conduite humaine, permettent à la Biologie humaine de fonder complètement les sciences morales et sociales.