CHAPITRE XIII
LE RESPECT ET L’AMOUR DE LA VIE DE LA FAMILLE NOTION BIOLOGIQUE DE LA FAMILLE HUMAINE
L Forme humaine de la loi biologique de défense et de propagation de r l’espèce. Origine et antiquité de la famille humaine. — 2. Préparation d de l’hérédité. — 3. Formation physique et psychique des enfants. — j 4. Notion biologique de la famille humaine; étendue et limites de ses l! devoirs et de ses droits.
1. Forme humaine de la loi biologique de défense et de propagation de l’espèce. Origine (et antiquité de la famille humaine.
La propagation cle l'espèce, la reproduction de l'individu et la transmission de la vie à un autre être par la génération constituent une des lois les plus essentielles de la vie en général, de tous les êtres vivants, de la biologie générale. La vie particulière de chaque individu se termine par la mort; mais la vie de l'espèce ne meurt pas et se continue à travers les générations successives; et chaque individu transmet à ses enfants non seulement la vie en général, mais la vie particulière de l’espèce, la forme et le type de l’espèce. C’est ainsi que la génération est la fonction de défense de l'espèce.
Ceci est une loi générale qui régit le monde vivant tout entier et s’applique à l’homme comme à tous les autres animaux et végétaux. Mais nous savons les différences biologiques qu’il y a entre l’homme et les autres êtres vivants. Les lois de finalité biologique se présentent donc, en Biologie humaine, avec des caractères tout autres qu’en biologie générale.
La différence essentielle, fondamentale, qui prime et commande toutes les autres est dans ce fait que la loi de génération, comme toutes les lois biologiques, est exécutée nécessairement et automatiquement par tous les autres êtres vivants, tandis qu elle ne s'impose à l'homme que comme un devoir obligatoire mais non nécessaire, qu'il peut ou non accomplir et qu'il peut accomplir dans des conditions diverses suivant sa volonté libre et autonome.
J'ai dit que toutes les fonctions nerveuses A'iscérales chez l’homme sont psychosplanchniques : la loi s'applique à la fonction de reproduction comme aux autres. Il y a, certes, dans la génération, un élément fait de réflexes plus ou moins élevés dont le fonctionnement est automatique; mais, même sur cet élément, le psychisme n'est pas sans action : l'homme réfrène, provoque, modifie, arrête, suspend, dévie... ces réflexes au gré de ses désirs, de ses passions et suivant sa moralité.
De plus, il serait absolument antiscientifique de réduire à l'acte générateur proprement dit la fonction biologique de continuation de l’espèce ; cette fonction comprend d'abord aussi la préparation de l'hérédité ; puis, au delà de la naissance du nouvel individu, il y a la formation physique et psychique de l'enfant, dont la loi biologique exige que l’on fasse un homme... Or, sur tous ces éléments essentiels et capitaux de la fonction de reproduction, le psychisme, rationnel et libre, de l'homme a une influence de tout premier ordre.
La part de la personnalité humaine, consciente et autonome, est donc très considérable dans cette fonction de reproduction qui apparaît comme un devoir et un devoir biologique au premier chef : l'homme doit , pour continuer l’espèce, non pas seulement faire des enfants, mais faire des hommes ; pour cela il ne suffit pas que le mâle s'associe pour un instant à la femelle; il faut, pour qu'ils remplissent leur devoir vis-à-vis de l'espèce, que l'homme et la femme
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fondent une famille : car, en dehors de la famille, il est impossible de former vraiment des hommes.
L'idée de famille, apparaît donc comme une idée-loi de Biologie humaine : chaque homme doit fonder et développer une famille. Ce devoir s’imposant à tous les individus, chacun a le droit de remplir ce devoir, de ne pas être géné par son voisin, d’être plutôt aidé par son voisin dans l'exercice de ce devoir : à tout homme s’impose donc le respect et V amour de la famille , de la sienne et de celle des autres.
C’est là un devoir biologique, devoir familial , aussi scientifiquemement établi, en Biologie humaine, que les devoirs individuels et interindividuels étudiés dans les précédents chapitres; et on comprend qu’à l’inobservation de ces devoirs familiaux, comme à l’inobservation des devoirs individuels et interindividuels, correspondent des périls , individuels et, sociaux, graves, contre lesquels il faut tâcher de prémunir et de préserver l’espèce humaine, si on veut
qu’elle ne soit pas gênée dans sa marche continue vers le
progrès indéfini.
Je n’ai pas parlé encore — et je ne parlerai pas longuement — de X origine de cette idée de famille.
A ce point de vue de l'origine des sociétés domestiques, Malapert oppose deux grandes théories : la théorie patriarcale et la théorie évolutionniste.
« La théorie patriarcale, qui a pour elle la triple autorité fie la Bible, d’Aristote et du droit romain, qui a été acceptée par Auguste Comte et qui compte encore des défenseurs comme Le Play et ses continuateurs, Demolins, de Préville, etc., et aussi comme Summer Maine, Starke, Westermark, etc., considère la famille patriarcale, non seulement comme une institution fixe et universelle, mais comme la forme primitive des sociétés domestiques et même de toute société humaine, comme la cellule sociale originelle. »
Grasset. — Devoirs et périls biol.
La théorie évolutionniste distingue entre la « consanguinité » et la « parenté sociale » et considère « cette dernière comme la plus primitive », que le lien social par lequel s’est constituée la famille soit conçu comme économique (Lewis Morgan, Grosse) ou comme religieux (Kohler, Durkheim). « Selon ces derniers auteurs, l’organisation primitive de la famille reposerait sur le totémisme ». Le totem est un être, ordinairement un animal (loup, serpent. . .) dans lequel un groupe voit son ancêtre symbolique, qu’on adore, qui sert d’emblème au clan et lui donne son nom.
« Toute relation matrimoniale est interdite entre membres du même clan totémique, l’exogamie est donc une règle absolue; d’autre part, nul ne peut avoir qu’un seul totem, de telle sorte que, si l’enfant conserve le totem de sa mère, il appartient à la famille de celle-ci, non à celle de son père, avec lequel il n’a pas de parenté. » Et ainsi se sont formées, au sein du clan totémique pur, les diverses fondes de société domestique .
Durkheim a bien souligné que « une communauté de fait entre des consanguins qui se sont arrangés pour vivre ensemble, mais sans qu’aucun d’eux soit tenu à des obligations déterminées envers les autres et d’où chacun peut se retirer à volonté, ne constitue pas une famille. Pour qu il y ait famille, il n’est pas nécessaire qu’il y ait cohabitation et il n’est pas suffisant qu’il y ait consanguinité; il faut de plus qu’il y ait des droits et des devoirs, sanctionnés par la société et qui unissent les membres dont la famille est composée. » De la famille ainsi comprise et définie Durkheim n’admet pas l’antiquité. « L’agrégat social élémentaire était, à l’origine, le clan. Les membres du clan, porteurs du même totem, étaient parents et tenus, le uns vis-à-vis des autres, à certains devoirs définis et sanctionnés. Par de laborieuses et complexes transformations, peu à peu, du sein du clan, confus et inorganisé, ont émergé des familles de plus en plus restreintes, à arbres
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généalogiques définis et d’une organisation de plus en plus savante... »
Pour Le Dantec, « ce sont les hasards de voisinage qui ont déterminé les premières associations»; P attirance sexuelle a amené les voisinages de famille. Les sentiments d'affection naissent entre les parents et les enfants; « les enlants étant petits ne sont pas dangereux pour les parents. Sachant qu’ils pourront le devenir plus tard quand ils seront grands, les parents ont intérêt à s’en faire des alliés et la famille est vraisemblablement la première ébauche des sociétés dans les espèces sociales... L habitude de s'associer en famille a dû se développer aisément chez les espèces dans lesquelles le travail de chacun produit un excès de résultats utiles à tous ». Puis, de la vie familiale prolongée, résulte fatalement une série de déformations individuelles. L’habitude est la grande loi biologique. Peu à peu « il devient entendu que les fils obéissent à leur père et que le père est le chef de la famille. Si cette tradition est établie depuis assez longtemps, elle prend de plus en plus le caractèie métaphysique dune loi... L habitude, pour le père, de se considérer comme le chef; pour le fils, d’accepter l’autorité du père, s’étant fixée, par tradition ou par hérédité, dans les structures individuelles, les hommes n’ont pas tardé à y voir une de ces lois mystérieuses contre lesquelles on se récolté avec d autant plus de peine qu’on ignore plus complètement leur origine » .
En restant sur le terrain de la Biologie humaine, sur lequel nous nous sommes résolument placés dans ce livre, nous n’avons pas à entrer dans le fond du débat sur les origines éloignées de la famille humaine (pas plus que sur les origines de l’espèce humaine elle-même). La Biologie humaine étant la science de l’espèce humaine fixée, la science de l’homme tel qu’il est aujourd’hui, la famille humaine nous apparaît aussi ancienne que l’homme lui-même; seulement ce qui est essentiel et spécifique pour l’espèce hu-
mai ne et par conséquent aussi ancien que cette espèce même, c’est l 'idée-loi de famille mais non son applica-
tion.
L’application de l'idée-loi de famille, c'est-à-dire \organisation même de la famille, a toujours été en se modifiant, en se perfectionnant et s’améliorant au lur et à mesure que fa Biologie humaine faisait elle-même des progrès; nous avons vu qu’il en est ainsi pour toutes les lois biologiques humaines : l’idée-loi est aussi vieille que l'homme et le définit, l’application varie avec les époques et progresse avec
la Biologie humaine.
Ceci nous dispense également de rechercher si la tamille est antérieure à la société humaine ou si le lien social a engendré le lien familial. Les deux idées-lois sont aussi anciennes l’une que l’autre : la nature de l'homme exige comme loi biologique la vie en famille et la vie en société ; sans ces deux principes, la société humaine périrait ou n’existerait pas. On peut seulement rechercher si les progrès dans l’application ont été marqués d’abord dans la famille ou d’abord dans la société. Je crois qu'on peut admettre que c’est d’abord dans la famille qui a été et est le type initial de la formation ultérieure de la société. Ainsi nous nous rangeons plutôt à la doctrine patriarcale, dont on peut dire tout au moins qu elle n est pas antiscientifique, mais qu’elle est. au contraire Yexpression du fait biologique
humain.
11 y avait d’ ailleurs, au début, voisinage, intrication, confusion parfois entre le clan et la famille et il est certain que le progrès s’est manifesté, là comme partout, en spécialisant et en différenciant la fonction familiale et la fonction sociale : c’est toujours ainsi qu’une fonction se perfectionne dans l organisme humain.
Quant à la partie de la théorie évolutionniste qui voudrait préciser les formes de l’idée de famille chez les ancêtres supposés de l'homme, dans les espèces antérieures à l’espèce
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humaine, je na.i pas à m’en occuper ici, puisque la Biologie humaine ne commence à s’occuper de l’homme -que quand il est constitué comme homme, par conséquent avec ses idées-lois fondamentales de famille et de société humaines