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Préparation de l’hérédité

Legendre commence son article sur l’hérédité par ce mot de Jérémie : « les pères ont mangé des raisins verts et les dents des enfants en ont été agacées » ; et il le termine par ces vers de Jean Lahor (docteur Cazalis) :

Pour que vos actions ne soient vaines ni folles Craignez déjà les yeux futurs de vos enfants.

Bien ne peut mieux encadrer une étude sur Y hérédité et indiquer plus fortement le fait mystérieux de l’hérédité avec son double caractère de fatalité et de modification possible par la volonté de l’homme, avec ses éléments de nécessité et de contingence ; ce dernier élément justifiant l’étude de la question par le médecin, puisque les lois n’en sont pas inéluctables et qu’il y a une thérapeutique et une prophylaxie de l’hérédité.

L étude del hérédité est l’étude d’un fait , dont le mystère est toujours impénétrable, comme au temps de Montaigne qui la i angeait parmi les « estrangetés si incompréhensibles qn elles surpassent toute la difficulté des miracles ». Malgré toutes les études laites et tous les progrès réalisés depuis le xvie siècle, le mystère de l’hérédité ne s’est pas éclairci. Ce qui caractérise le progrès réalisé parles travaux contemporains, c’est que tout le mystère de l’hérédité réside maintenant dans une seule cellule, résultat delà coalescence du pronuclens mâle et du pronuclens femelle; mais il existe toujours aussi profond.

L’hérédité se divise en physiologique et pathologique.

L’hérédité physiologique est la transmission de la consi i-

l ution anatomique et chimique, des aptitudes fonctionnelles de tous genres, du plan de structure des organes de 1 individu, de r espèce, de la race... On en distingue quatre types.

1° T hérédité individuelle : transmission des caractères et qualités propres à F individu, acquises par lui.

2° F hérédité de famille à laquelle se rattache la consanguinité (parenté du père et de la mère entre eux) qui superpose et aggrave les tares de la famille.

3° l’hérédité ancestrale (atavisme) : retour, reversion vers la forme d’un aïeul plus ou moins éloigné ; réapparition d’un caractère d’ascendant, resté latent pendant une ou plusieurs générations. — Au même groupe on rattache l' hérédité de race.

F0 l’hérédité des caractères acquis par Y espèce ; ceci ne fait pas partie de la Biologie humaine, pas plus que de toutes les hiologies étudiant des espèces fixées.

L’hérédité pathologique comprend deux groupes de faits : la transmission d’une maladie ou d’un état pathologique et la transmission d’un terrain plus ou moins disposé à une maladie.

A. La transmission d’une maladie ou d’un état patholo-

gique comprend trois groupes de faits :

1° la transmission de Y agent pathogène lui-même (microbe, poison): mode de contagion. Exemple: syphilis.

2° la transmission, après un empoisonnement des parents (alcool, plomb), non du poison lui-même, mais d’une maladie dystrophique générale. A ce groupe appartiennent les désastreuses descendances d alcoolique.

3° la transmission (homœomorphe ou hétéromorphe) d’une malformatipn ( tératologique ) : sexdigitisme, nanisme, gigantisme, surdi-mutité, albinisme, bec de lièvre...

B. La transmission d’un terrain comprend aussi trois groupes de faits.

1° transmission d’un terrain prédisposé ( hactéricole ) à une maladie donnée: tuberculose par exemple.

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oll

I 2» transmission d'un terrain immunisé 0 bactéricide V immunités de famille, de race... 1 '

3“ transmission de la cause de localisation des maladies sur tel ou tel organe: hérédité d’organe. Telles sont les liéré- . îtes artéi ielle, rénale, pulmonaire... nerveuse (famille névropathique, psychopathique).

On voit par ce qui précède combien est étendu et important le rôle de l’hérédité dans la vie de chaque individu; mais on voit aussi que la préparation, par chacun, de cette

un édité apparaît comme un des devoirs biologiques les plus impérieux et les’ plus graves.

Certes il y a dans l’hérédité de chacun de nous un élément

inéluctable sur lequel nous ne pouvons rien : mais le rôle

3e cet élément apparaît déplus en plus minime et réduit •

notre influence croît tous les jours sur l’hérédité que nous transmettons.

Il ne dépend que des pères de ne pas manger de raisins

'ei ” ” 1 s ne veulent Pas flue leurs enfants aient les dents agacées. Ils doivent craindre, dans tous leurs actes, les yeux

utuis de leurs enfants. —Les morts gouvernent les vivants a dit Auguste Comte. C’est vrai. Mais, avant d’être les morts es hommes ont été des vivants, dont la vie dirigeait déjà orientation et la destinée des enfants.

Chaque génération a la responsabilité de la génération qui la suit. Les trois premiers quarts du xvnr siècle ne sont-ils pas les vrais responsables du quatrième quart comme les hommes de 1789 et de 1793 sont responsables de la reaction qui a suivi ? Il en est des individus comme des peuples : les parents sont responsables d’une grande partie de 1 hérédité qu’ils transmettent à leurs enfants ; pour préparer et corriger cette hérédité, ils ont à leur disposition de nombreux moyens, que Ion peut étudiera trois moments différents et successifs: avant le mariage, au moment de la | conclusion du mariage, après la naissance des enfants.

I. Le devoir social de la préparation individuelle de I hérédité s’impose d'abord et surtout pour diriger la conduite de tous les hommes.

Quand un homme s alcoolise, fume de 1 opium, s'enivre avec l'éther, est la victime volontaire de ces intoxications euphoristiques dont j’ai longuement parlé plus haut et dont j’ai montré les désastreux effets sur la descendance ; quand un homme s’expose volontairement à contracter 1 avarie ou quelqu’une de ces maladies qui nous viennent des hommes — ou des femmes — que I on peut éviter et que les anciens opposaient à celles inévitables qui nous viennent des dieux ; quand un homme se conduit mal, oublié toute morale et roule, tête baissée, vertigineusement, dans l’inconduite, l’amoralité et le crime... il ne commet pas seulement un attentat contre sa propre personne, contre sa propre vie (ce que, nous l’avons dit, il n'a déjà pas le droit de faire) ; il prépare une hérédité lamentable de dégénérés, de fous, de déséquilibrés, de criminels... 11 prend toute la responsabilité de tous les attentats contre la société qui seront commis par ses enfants et ses petits-enfants, pendant plusieurs générations, jusqu'à ce que, par un dernier sursaut de la fonction de défense de l’espèce, la nature interrompe brutalement par la stérilité la série de ces générations lamentables.

L’homme ne doit pas compte de sa vie, seulement vis-à-vis de lui-même ; le suicide vrai ou partiel n’est pas seulement un crime contre l’individu, mais contre la société; et le suicide partiel, la diminution de la vie, qui laisse l'individu procréer mais transmettre une vie faussée et malade, constitue un crime contre la postérité et l'humanité future tout entière.

II. Un second groupe de moyens de préparation de l’hérédité est la surveillance médicale du mariage * dont il est aussi ridicule de nier que d’exagérer l’importance et qui est absolument négligée dans nos mœurs actuelles.

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Quand un père veut marier sa tille, il s'entoure d'une série de renseignements, d'ailleurs utiles, sur son futur gendre : le notaire, les amis, les patrons sont consultés, on se préoccupe de la famille, des relations, de la fortune, de la profession, de l’avenir... Mais on ne s’occupe aucunement (ou qu accessoirement) de la santé du fiancé, de la santé de ses parents, de l’avenir des enfants du jeune ménage. — Le côté médical de F enquête qui précède le mariage est complètement négligé.

Les pères de famille les plus scrupuleux et les plus intelligents font quelques essais timides, demandent à la personne, qui fait le mariage, s’il n’y a pas, dans la famille, quelque grosse tare publiquement connue ; les plus hardis demandent des renseignements confidentiels au médecin du jeune homme, qui est lié par le secret professionnel et ne dit rien.

Certes, je le reconnais, cette enquête est fort difficile, dans F état actuel de notre organisation sociale. Mais elle serait encore possible dans bien des cas où on la croit irréalisable, si tout le monde en comprenait bien l’importance et la nécessité et si on s’y prenait autrement.

Quoiqu’on ait pu en rêver, il est impossible d’agir comme au conseil de révision ou de demander une police d’assurances. Il ne me paraît y avoir qu’un moyen, qui n’est certes pas parfait, mais qui semble le moins défectueux : c’est que les deux familles provoquent une conférence de leurs deux médecins, en les déliant du secret professionnel, l’un vis-à-vis de l’autre, et en s’engageant à accepter et à exécuter leur sentence, sans leur demander et sans connaître les motifs de ce jugement. Les familles ignoreraient ainsi la tache qui empêche ce mariage. Car il s’agit toujours d’un cas particulier : à cause des hérédités convergentes bilatérales, un jeune homme et une jeune fille peuvent voir leur mariage interdit, alors que chacun d’eux pourra se marier, avec l’autorisation médicale, avec un autre conjoint dont

I hérédité, taisant du croisement, diminuera les risques au lieu de les aggraver.

Cette enquête médicale (la plus discrète ét en même temps la plus complète) suppose d'abord évidemment l’honnêteté de tous. Hors de cette condition, rien n'est possible. Voilà pourquoi, tout en proclamant la nécessité de l'enquête biologique et medicale, il faut ajouter que cette enquête ne doit être ni la seule ni la première. Dans les projets de mariage l'enquête morale doit tout précéder. Avant de savoir si le futur gendre est bien portant et si sa famille n'a point de tares morbides, il faut s'assurer que ce futur gendre est un honnête homme et que sa famille ne présente pas de tares

morales. Une fois ce point acquis, l'enquête médicale sera facile.

Cette enquête se terminerait par un jugement des deux médecins qui pourraient se prononcer d'une des quatre manières suivantes (en dehors de 1 autorisation pure et simple): 1° interdire absolument le mariage; 2° l'ajourner sine (he\ 3° le déconseiller, en donnant les arguments à l'appui de cette manière de voir, sans l'interdire absolument; 4° le permettre en en montrant les dangers possibles et en demandant pour la vie ultérieure du jeune ménage, des précautions et une surveillance médicale tout à fait particulières.

Ce jugement s'imposerait aux familles par sa seule force morale sans obligation légale (qui ne donnerait pas les résultats désires et serait, en fait, irréalisable).

III. Après la consommation du mariage et même après la naissance des entants, il ne faut pas encore abandonner la lutte contre les efïets de 1 hérédité ; on peut encore en atténuer les efïets fâcheux en surveillant tout spécialement les entants aux diverses périodes de leur développement et en imposant encore une hygiène particulière et parfois un traitement aux jeunes gens et aux adultes.

On comprendra facilement 1 importance de ces principes en réfléchissant notamment à la surveillance médicale et à

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l’hygiène (jiii sont nécessaires pour les enfants venus au monde avec une hérédité nerveuse plus ou moins accentuée. L allaitement, la dentition, le sevrage, les vers intestinaux doivent être surveillés d’une manière toute spéciale pour éviter ou traiter les convulsions ; l’âge scolaire doit être médicalement réglé pour éviter le surmenage, mesurer les sports, le gymnase et les exercices du corps, éviter les névroses (tics, chorée) ; la puberté est une période que le médecin doit encore diriger chez les héréditaires du système nerveux...

Il suffit qu’on sache et qu’on se rappelle que la prophylaxie et la thérapeutique de 1 hérédité nécessitent 1 intervention du médecin avant le mariage, au moment du mariage et après la naissance des enfants.

3, Formation physique et psychique des enfants.

Les devoirs biologiques de l'homme vis-à-viè de l’espèce ne sont pas épuisés par la procréation et la mise au monde des enfants, alors même que l’hérédité a été soigneusement préparée et surveillée: les enfants des hommes, une fois nés, ne se développent pas tout seuls et c'est ce qui les distingue des petits des animaux.

Ceci est déjà vrai au point de vue physique : l’homme naît avec les connaissances nécessaires pour respirer et pour digérer. Mais, déjà pour marcher, il a besoin d’aide, le leçon... Dans les premières années de son développement physique, il ne peut pas se passer de ses parents. A ce point le vue, l’espèce humaine est biologiquement différente des espèces animales, dans lesquelles le père et la mère peuvent disparaître, s’éloigner peu de temps après la naissance sans nuire au développement régulier des enfants.

Je l’ai dit à propos de la correction des effets héréditaires, l’enfant a besoin d’être surveillé de très près, au point de vuephysique, pendant la lactation, au sevrage, pendant la den-

tition, pendant toute la période de croissance, à F âge scolaire, à la puberté... L’homme ne se forme régulièrement et complètement jusqu’à 18 ou 20 ans que s'il est bien surveillé, dirigé, redressé... Il ne se développe normalement que si ses parents remplissent vis-à-vis de lui leurs devoirs complets ( F éducateurs physiques .

Mais bien plus impérieux encore et plus grave est le devoir pour les parents de présider à la formation psychique des enfants.

C’est une loi biologique, bien prouvée, de l’espèce humaine, que j’ai développée plus haut comme caractéristique essentielle de l’homme : tout homme doit contribuer, pour sa part, dans sa sphère et dans la mesure de ses forces, au progrès indéfini de l’humanité; mais il ne peut remplir utilement cette mission que s’il aborde, lui-même, la vie, bien armé de toutes les conquêtes psychiques des générations antérieures. Or, il n’a pas toutes ces connaissances innées, comme l’abeille ou la fourmi ont, ancestralement acquises, toutes les connaissances nécessaires pour construire leur ruche ou organiser leur fourmilière.

L’enfant a un besoin absolu de l'aide et de F assistance de ses parents, non seulement pour acquérir ainsi les connaissances de l’humanité antérieure, mais même pour sa formation psychique personnelle tout entière.

Il a besoin de cet appui constant et de cette direction incessante, d’abord pour apprendre à parler, à écrire, à comprendre ce qui l’entoure, à raisonner, pour apprendre à apprendre, pour meubler son esprit des connaissances nécessaires à sa vie ultérieure, pour bien connaître ces acquisitions intellectuelles des générations précédentes, qui constituent le point de départ nécessaire de sa propre existence psychique.

Par les sens, qu’il a et dont il sait se servir dès sa naissance, l’enfant entre en communication avec le monde extérieur; il peut acquérir des connaissances, mais il n’a là

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que rinstrument nécessaire. Il a absolument besoin de l'appui et de la direction d’autres hommes faits et expérimentés pour utiliser psychiquemment ce que ses sens lui révèlent: il peut voir et entendre tout seul; mais il taul qu on lui apprenne à regarder et à écouter, à comprendre ce qu’il voit et ce qui!

entend.

Des observations curieuses du docteur .Moreau de Saint- Etienne ont montré nettement qu'un aveugle né, auquel, par une opération, on donne, à liuit ans, la laculte de voii, ne peut pas distinguer le monde extérieur, si on ne lui apprend pas à le voir. « L’opération n’a qu’une valeur de préparation oculaire, l’éducation représente l’élément capital... Lette éducation doit se poursuivre pendant très longtemps avec une persévérance inlassable ».

Sans la direction de ses parents et des autres hommes, l’enfant serait condamné à revivre les âges primitifs de l’humanité; il serait prive de toutes les conquêtes du pi ogres accumulées parles siècles; il devrait, faible et desarme, ie commencer la lutte contre la nature entieie, puissamment coalisée contre lui.

L’enfant a droit à cette civilisation de ses ancêtres et à son développement physique et psychique complet, corrélativement, les parents ont le devoir de lui assurer l’un et

l'autre.

D’où ce devoir biologique, — obligatoire au meme titre que les devoirs autoindividuels et les devoirs mtei individuels : après avoir assuré sa participation personnelle et aide de son mieux la participation des autres individus à la vie psychique indéfiniment progressive de l'humanité, après avoir, de son mieux, préparé son hérédité, l’homme doi! former, élever, instruire les hommes de l’avenir, les enfants, qui assureront la continuation et le progrès incessant delà

vie humaine.

On a rapproché ces devoirs vis-à-vis des enfants soit de

F ensemble des devoirs interindividuels de solidarité, soit de la liberté de pensée.

Brunschwicg étudie l'homme devenu capable d'associer a sa destinée individuelle la destinée de l’humanité: «pour que notre volonté intérieure soit efficace, pour que notre rêve de perfection puisse être réalisé, il faut que nous ne soyons pas abandonnés à nos seules forces, que, dans notre volonté de progrès spirituel, nous ayons tous les hommes pour collaborateurs, pour critiques, pour continuateurs. Dès Se jour de sa naissance, l'enfant apparaît comme le produit de 1 humanité; il résume en lui le travail des générations par lequel l'organisme s'est constitué, affiné, transformé. Puis, cet enfant reçoit par l'œuvre de l'éducation tout le trésor accumulé par la pensée des siècles; et c'est ainsi que se forme en lui l'aptitude à distinguer le vrai du faux, l'intelligence méthodique par laquelle se constitue l'œuvre de la science » .

Et Malapert : « le problème de la liberté de penser se présente sous un autre aspect encore. Ce n'est pas assez, pour que 1 individu soit îespecte dans sa pensee, qu'aucune atteinte ne soit portée à son droit de penser librement et d'exprimer ce qu'il pense; il faut encore qu'il soit mis en état de penser, que lui soit assurée l'instruction, ce que l'on pourrait appeler la sphère de propriété intellectuelle, le minimum de savoir, qui sont la condition même de l'accession à la pensée libre » .

Je veux bien qu'on rapproche ce devoir pour les parents de surveiller et de diriger la formation psychique de leurs enfants de certains autres devoirs biologiques comme le devoir de solidarité interindividuelle ou le devoir de respect de la liberté de pensée d'autrui. Tout se tient dans une même science et il est souvent profitable de montrer les rapports qu'ont*. entre elles les diverses lois d'une même science ; mais c'est à condition de ne pas transformer ces rapprochements en confusion el de ne pas diminuer

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l’importance particulière des éléments distincts que Ton rapproche et compare.

Il faut donc bien souligner que, en Biologie humaine, à côté des devoirs individuels (respect et amour de sa propre vie) et des devoirs interindividuels (respect et amour de la vie des autres), il y a, sur le même pied, avec la même importance et le même degré d’obligation, les devoirs de respect et d’amour de la vie de F espèce et, en tête de ces devoirs familiaux, les devoirs de préparation de L hérédité et de formation physique et psychique des enfants.

C’est sur ces notions, positives et scientifiques, qu’est basée la notion biologique de la famille humaine.

4. Notion biologique de la famille humaine ; étendue et limites

de ses devoirs et de ses droits.

On a beaucoup écrit et discuté sur F histoire de la famille, sur les variations et l’évolution de l’idée de famille. Romanciers, auteurs dramatiques, philosophes, sociologues ont apporté des documents et des appréciations variés. On a même signalé « la faillite de la famille dans le roman russe ».

Comme je l’ai dit plus haut, à propos de l’origine et de l’antiquité de la famille humaine, il est certain que ce qui change, ce qui évolue, ce qui est encore susceptible de nombreux perfectionnements, c’est Y application de l’idée de famille, c’est l’organisation de la famille humaine dans les lois et dans les mœurs aux différentes époques et chez les différents peuples.

Il est évident, comme Font dit Henri Coulon et René de Chavagnes, que, dans la famille romaine par exemple, la femme,, qui avait, à l’origine, très peu de liberté, en avait déjà conquis beaucoup au temps de Cicéron. De même, la femme hindoue, qui, était mariée très jeune sans pouvoir choisir son époux, sans être choisie par lui et dont la mort du mari même ne rompait pas les liens el 1 asservissement,

la femme hindoue voit, paraît-il, poindre une vie familiale plus conforme à nos idées européennes et modernes. En Angleterre, en France,... les lois régissant l'organisation et la vie de la famille, les rapports mutuels des époux, des enfants avec leurs parents, sont l'objet, de modifications incessantes, qui expriment plus ou moins heureusement les préoccupations philosophiques de tous...

Mais, je le répète, tous ces changements, toute cette évolution ne portent que sur l’application de l’idée de famille, que sur l’organisation de la famille humaine. A côté, il y a une chose vraiment fondamentale qui ne change pas, dont la connaissance, plus ou moins nette et précise, s’impose, plus ou moins logiquement, aux mœurs et aux lois, dont l’essence scientifique vraie ne peut pas changer : c’est la conception meme de là famille basée sur la Biologie humaine, la conception biologique de la famille.

Sur ce terrain de la science positive, sur le terrain biologique, il y a une idée très nette de la famille humaine, qui se dégage logiquement de tout ce que je viens de dire dans les paragraphes et chapitres précédents et que j’ai déjà exposée ailleurs.

Comme toutes les familles animales, la famille humaine a pour raison d’être et pour but la continuation et la perpé-

muns à l’homme et aux animaux. Mais il faut aussi tenir compte de la caractéristique biologique propre à l'homme. Dès lors, le but biologique de la famille n’est plus seulement de donner de nouveaux enfants à l'espèce humaine.

La famille doit, non seulement faire naître des enfants, mais les former, les élever, de manière à leur permettre de devenir eux-mêmes des hommes dans toute l’acception du mot, participant à leur tour, activement et personnellement, au progrès psychique de l’ humanité.

Les parents doivent à leurs enfants: d’abord une hérédité aussi saine que possible, puis des soins physiques prolongés,

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unfîn et surtout 1 orientation et la direction de leur formalion psychique, leur éducation dans la force complète du mot.

Car il ne faut pas seulement donner à l’enfant de l’homme la connaissance, aussi complète que possible, des acquisilions intellectuelles faites par les générations antérieures; il laul, aussi et surtout, donnera l’enfant la plus haute cullure possible, cette culture, qui, comme le disait Boutroux. « en dépit de tous les changements survenus dans nos sociétés et, en particulier, en dépit des progrès inouïs de la science, demeure la condition de tous les progrès et le but suprême où doivent tendre nos efforts » ; cette culture humaine, qui, « pour être bien conduite », « doit être à la fois scientifique et littéraire c’est-à-dire, en somme, universelle » .

Ceci nous conduit à la question, difficile et controversée, de l’étendue e( des limites des devoirs et des droits de

la famille pour l'éducation ,et l’instruction des enfants.

et à la question, connexe et brûlante, de la liberté de l'engeignement.

Je ne dis certes pas que la famille doive donner, elle seule, toute l'instruction aux enfants. Mais elle doit choisir ses collaborateurs, ses professeurs; elle ne doit pas déléguer ses pouvoirs à ces dangereux « anges gardiens », que hauteur des « demi-vierges » a dépeints et stigmatisés — déjà avant la guerre. La famille doit orienter et conduire cette culture, dont elle est responsable biologiquement visà-Vis de l’espèce humaine.

Pour cette formation et cette éducation de l’enfant, la famille a, seule, tous les droits et tous les devoirs.

Certes l’État, — que tant de gens voudraient aujourd’hui substituer à la famille dans cette mission — l’État doit aider, de son mieux, la famille dans cette tâche laborieuse et difficile. Mais il ne peut remplacer la famille que dans les cas exceptionnels, où celle-ci est, impuissante ou indigne.

Dès lors, la liberté de l’enseignement à tous les degrés

Grasset. — Devoirs et périls biol.

apparaît comme une loi biologique fondamentale, 1 État ayant et gardant le droit de contrôle et se réservant la collation des grades nécessaires aux maîtres pour enseigner et la consécration officielle des études. Je crois que cette liberté doit s'étendre à renseignement primaire comme à renseignement secondaire et supérieur, parce que l'âme de l'enfant du peuple est aussi respectable que celle de l'enfant du bourgeois et que les droits du père de famille sur l'éducation de ses enfants ne se mesurent pas au chiffre des con¬

tributions qu'il paie et à la situation sociale où la naissance

l'a placé.

Le rôle de l'État n'est pas effacé : d'abord il peut et doit prescrire 1 obligation de 1 instruction, en contrôler les résultats par la collation des diplômes de tous les degrés (primaire, secondaire, supérieur). A la rigueur cela suffirait. Mais si on veut donner plus de pouvoir à l'Etat, on peut

aussi lui donner le droit d'exiger des professeurs libres comme des autres des titres officiels conférés par lui seul.

Malapert développe sur ces questions des idées très voisines de celles que je viens d'exposer.

« L'État, dit-il, a le droit de protéger l'enfant contre les parents qui lui refuseraient toute instruction » et qui par conséquent ne rempliraient pas leur devoir à son égard; l'instruction « doit être obligatoire, et, dès lors, l'État doit assumer la charge de fonder et d'entretenir les écoles né¬

cessaires pour que nul enfant ne soit exclu de ce droit qu'il a d'être mis intellectuellement en état de poursuivre ses fins personnelles ».

Puis il aborde le problème de la liberté de l'enseigne¬

ment, « que les conditions historiques dans lesquelles il s'est posé, les passions politiques qui s'en sont emparées, n'ont, pas peu contribué à obscurcir ». 11 pose d'abord en principe que « tout enseignement qui s'adresse à des adultes doit être libre » ; mais « lorsqu'il s'agit d'enfants, la question se complique. L'enfant est incapable de discuter, d'ap-

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précier; son esprit critique n’est pas formé, iJ subit d'une façon presque entièrement passive l’empreinte qu'on lui impose ». Ceci est tellement vrai que c’est journellement mvoque par les partisans des deux opinions opposées contre les dangers de la tyrannie d’un côté ou de l’autre.

L enfant, continue Malapert, « peut être soumis à une discipline telle qu’elle le rende intellectuellement serf; dès fors, il n’est pas sans danger pour lui d’être livré à n’importe quelles' mains; dès lors, le droit de contrôle de l’État : est incontestable, si J Etat a précisément, comme nous l’avons dit, pour office de protéger le droit même de l'enfant». Le père de famille a le même office et, au point de vue biologique, avant l'État.

« La liberté de fonder un établissement d’instruction pour dt^s mineuis ne peut donc être une sorte de droit naturel, appartenant à tous sans condition et sans limites ». Je ne crois pas que, dans une société bien organisée, il y ait une seul(i iibeite qui doive être accordée sans condition et sans limites. Toute la question est dans les conditions et les limites qu'imposera l’État.

D aille uis, ajoute judicieusement Malapert, « une objection s'offre immédiatement : ce n’est pas au nom du directeur de l'école, c’est au nom du père de famille, du droit qu il a de donner ou de faire donner à ses enfants l’éducalion qu il juge la meilleure, qu’on va réclamer la liberté d’enseignement. Et cet argument n’est pas si dénué de valeur qu on le prétend parfois. Nous avons eu déjà occasion de le remarquer, voici la part de vérité qu'il contient : s'il est bien certain que l’esprit de l’enfant n’est pas la propriété du père, il est non moins certain que l’État n'a pas le droit de confisquer l'âme de l’enfant. Le devoir de l’État, c’est de s opposer à la tyrannie intellectuelle que pourrait exercer le père; le droit de celui-ci repose également sur son devoir de s'opposer à la tentation que pourrait avoir l'État d’exercer une tyrannie semblable : sans doute, l’enseignement d’État

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a éminemment cette vertu d'être avant tout inspiré parun large esprit de rationalisme et de libéralisme, d'être, et de viser expressément à être, un instrument de libération intellectuelle; mais on peut se demander si l'établissement d'un monopole exclusif au profit de l'État ne risquerait pas d'aboutir à l'institution d'un dogmatisme officiel qui serait justement l'opposé de ce qu’on en attend. Le régime de la liberté, sous le contrôle de l’État , à côté d'un enseignement d'État, telle est la solution qui nous paraît la plus capable d'assurer 1a. liberté de penser, telle que nous avons essayé de la définir. »

C'est bien ce que j'ai demandé plus haut, seulement en essayant de préciser un peu les mots « contrôle de l'État », qui est peut-être un peu vague et peut permettre à certaines mentalités des applications dangereuses. Tl me paraît très suffisant de donner à l'État la collation des grades donnant droit à l'enseignement, sans permettre aux gouvernants d'exclure à leur gré, sous prétexte de contrôle, les francs-maçons ou les jésuites, suivant le parti au pouvoir.

On voit en tous cas que la Biologie humaine nous a conduits scientifiquement à une conception de la famille qui peut être acceptée par tous les hommes, quelles que soient leur religion, leur philosophie et leur politique. Cette conception de la famille est basée sur le but, la fonction de la société humaine, telle que la définit la science positive et expérimentale de l'homme.

Cette notion de la famille humaine conduit tout natu-

rellement à la notion biologique du mariage qui appliquera et complétera la première et que nous allons préciser dans le prochain chapitre.

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