CHAPITRE XXI
LES DEVOIRS ENVERS LA PATRIE ET LES PÉRILS CORRÉLATIFS : MORALE CIVIQUE ET INTERNATIONALE
I. La notion biologique de nation et de patrie. — 2. Les devoirs réciproques des individus et de la nation: morale civique. — 3. Les devoirs mutuels des nations: morale internationale. Le droit et la force. — 4. La guerre. La morale de guerre : A. La guerre est un mal inévitable; B. Négateurs de la morale de guerre; G. Le droit de la guerre ou le droit des gens, en temps de guerre.
i. La notion biologique de nation et de patrie.
Un livre comme celui-ci doit être, tout entier, écrit avec séienite, loin des bruits publics et hors de 1 influence de& événements extérieurs. En commençant ce chapitre consacré à la conception biologique de la morale civique et de la morale internationale , je tiens à déclarer qui] a été écrit au mois d avril 191 b c est-à-dire au milieu des angoisses et des indignations soulevées par la glorieuse, mais affreuse, guerre que nous subissons. Je me suis bien efforcé de ne pas me trop laisser influencer par les bruits du dehors ; si
cependant on trouvait quelque trace de cette influence dans certains paragraphes, on in excuserait en se rappelant les événements au milieu desquels ils ont été écrits.
Dans tous les chapitres précédents, en étudiant et cherchant à préciser les devoirs réciproques de la société et de l'individu, nous avons toujours considéré les hommes comme faisant, tous, partie d’une grande et unique société: Fhu. mamie. En réalité, les choses se passent tout autrement.
Quoique la teiie ne soit qu une bien minime partie de l’univers et quoique l’espace occupé par les hommes soit
encore une faible partie du globe terrestre, ces terrains habités sont encore trop vastes et trop différents, à de nombreux points de vite, pour que tous les hommes soient réunis dans une même société humaine, englobant l'humanité tout entière.
La vie régulière et normalement progressive de l'humanité exige la division du genre humain en un certain nombre | de nations.
En Biologie humaine, c'est-à-dire faisant l'étude de l'homme actuel et de l'organisation actuelle des sociétés humaines, je prends l'existence des nations comme un fait,
I sans en rechercher l'origine et sans me demander comment, historiquement, les familles (seul groupe vraiment naturel) | se sont rapprochées et réunies en tribus, clans, hordes...
I comment se sont formés les peuples et les nationalités. Cer J tainement les races, les rapprochements géographiques, la I configuration des [terrains avec les grands fleuves et les I chaînes de montagne comme moyen d'union et de sépara- I tion, comme frontières naturelles, la communauté ou la I diversité des langues, des religions, des moeurs, des tradi- I tions... ont joué un grand rôle dans la constitution des I diverses nations. Mais le nombre et la complexité de ces | éléments prouvent qu'aucun d'eux n'est suffisant pour carac- I tériser et spécifier une nation»
Comme le dit très bien [Malapert, « on voit très vite que I ces conditions ne sont ni suffisantes ni nécessaires ; le mé- I lange des races, en particulier, est un fait constant pour j toutes les nations et des hommes, appartenant à des races I très voisines, constituent des peuples distincts. L'importance j de ces facteurs naturels va d'ailleurs décroissant, à mesure j que d'autres facteurs, plus proprement sociaux, psycholo- I giques et moraux, en acquièrent une plus considérable ».
J D'autre part, « des peuples qui parlent la même langue, ont B la même religion, des intérêts économiques identiques,
I forment des nations distinctes, et le sentiment national est
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très vif dans des pays dont les habitants parlent des langues différentes, appartiennent à des religions différentes, ont des intérêts économiques1 divergents. Il en est de même de la communauté de mœurs qui est un effet de la vie nationale autant et plus peut-être qu'elle n'en est la cause. »
Ce qui, en fait, constitue la nation, c'est X unité politique, c'est l'organisation en un état avec une constitution, une législation et une administration uniques. Quand ces groupements sont vraiment naturels et durables, ils correspondent à un esprit, une forme intellectuelle, un idéal, un caractère... vraiment spécialisés. De là, une grande unité morale, faite des traditions ancestrales accumulées et ainsi naît l'idée de patrie , qui est, pour chacun la nation de ses ancêtres et de ses morts, qui est comme une grande et vraie famille pour l'individu.
« Une nation, a dit Renan, est une âme. Deux choses, qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme. L'une est dans le passé, l'autre est dans le présent. L/une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis »‘. Et Malapert ajoute: « avoir accompli une œuvre collective, posséder des traditions, de communs souvenirs de joies et de tristesses, de victoires ou de défaites, avoir contribué, selon la nature particulière du génie national, aux progrès de la science, de l'art, de la moralité, avoir travaillé ] au triomphe de certaines idées et poursuivre un même idéal, voilà proprement ce qui fait une nation. »
« Un passé héroïque, dit encore Renan, des grands hommes, de la gloire, voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale... avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes et. des frontières; voilà ce que l'on comprend malgré les diversités de race et de langue... avoir souffert ensemble ! Oui, la souffrance en commun unit plus que la joie ! En fait de souvenirs
nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car
ils imposent, des devoirs, il commandent l'effort en commun. »
lu, à celte citation Liard ajqulc ce résumé de l’idée de pairie : « i homme naît dans une nation comme il naît dans une famille ; il a une patrie comme il a un père et une mère. La pairie est la terre des pères; mais elle est avec cela une association d'hommes unis ensemble, non par la communauté de la race et du langage, mais par la communauté de certains sentiments, de certaines idées et de certaines volontés. Cette communauté, maintenue dans le présent, en vue de 1 avenir, par le consentement des citoyens, a ses
racines dans le passé, c’est-à-dire dans l’histoire de la nation. »
En pratique, l'unité de la nation s’affirme par l’indépendance de ce groupement vis-à-vis des autres groupements similaires, plus ou moins voisins, c'est-à-dire que chaque nation s administre, constitue un état, se donne une constitution, un gouvernement et des lois, sans avoir le droit d intervenir clans 1 organisation intérieure des autres pays et sans reconnaître à ces autres pays le droit d'intervenir dans sa propre organisation intérieure.
Ainsi comprise, la division de l'humanité en diverses nations apparaît, non pas seulement comme un fait imposé par 1 histoire et par les circonstances, mais comme un fait scientifiquement hon, conforme aux lois positives de la Biologie humaine.
Pour fonder une organisation politique forte et socialement ulile, pour avoir un pouvoir qui protège efficacement les citoyens contre les malintentionnés et les antisociaux, pour donner à leur vie industrielle, commerciale, intellectuelle, toute l’ ampleur nécessaire au progrès général de l'humanité, les hommes sont obligés de se grouper en nations. Jamais, en formant une société humaine universelle, ils ne pourraient créer une organisation viable et sérieuse. On peut
Grasset. — Devoirs cl périls biol.
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donc dire que Y internationalisme (doctrine qui voudrai! supprimer les nations pour les fondre dans l’humanité tout entière) n’est pas seulement une impossibilité actuellement irréalisable, ce n’est pas seulement une utopie à réalisation indéfiniment retardée; c'est encore et surtout une erreur au point de vue scientifique et positif de la Biologie
h 1/711 fl 1 Yt P
« L’équivoque sur laquelle repose cette théorie (de l'internationalisme) est grossière, dit Malapert... Rien n est plus absurde que le dédain qu’affichent certains esprits pour ce qui symbolise la patrie pour l’imagination et la rend sensible au coeur, je veux dire le drapeau... Ce ne peut être que par une aberration psychologique et sociologique que I on se refuse à convenir que le sentiment patriotique est le support nécessaire de l’esprit social. Aussi bien, le patriotisme véritable n’est-il ni un chauvinisme fanfaron, belliqueux et aveugle, ni l’esprit de conquête, ni l ignorance systématique, le dénigrement et la haine de tout ce qui est étranger. 11 est, avant toutes choses, avec la ferme décision de protéger, fallut-il y sacrifier sa vie sans hésitation, la liberté et la dignité nationale, le souci de la grandeur, intellectuelle et morale. de la patrie. Et cela se concilie sans peine avec l’amour de l’humanité, dont les intérêts bien entendus n exigent pas sans doute la disparition de toutes les diversités ethniques, pas plus que l’intérêt de l’État n’est dans la suppression de toutes les libertés individuelles. Les nations ont leur physionomie; propre, leur génie original ; elles représentent sous des aspects multiples la même humanité et chacune d elles peut exprimer une des faces du commun idéal... Loin d < lit un obstacle à l’avènement de la Cité du genre humain, les patries en sont vraiment l’instrument naturel; et, de même (îue la famille est la grande école où 1 on apprend a semr la patrie, Y amour de la patrie est la meilleure préparation
au service des fins humaines . »
En fait, dès l’ apparition des graves évènements que nous
traversons, nous avons vu, avec plus (T admiration que d'étonnement, des internationalistes avérés, des contempteurs du drapeau dans leurs discours, se montrer, immédiatement et sans hésiter, des patriotes ardents et convaincus, prêchant éloquemment le devoir patriotique et payant courageusement de leur personne pour donner l'exemple.