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Les devoirs réciproques des individus et de la nation

Dans les chapitres précédents, j’ai déjà étudié la morale sociale et par suite les devoirs réciproques des individus et de la société en général. Je n'ai à étudier maintenant que les devoirs réciproques des individus et de la nation c'est-àdire de la société politique particulière à laquelle ils appartiennent. C'est là une très grosse question parce qu'elle vise des devoirs biologiques de la plus haute importance et surtout parce que de très graves périls biologiques sont la conséquence de l'inobservation de ces devoirs.

Dans toute nation organisée, quelle que soit la forme de 1 organisation politique adoptée et du gouvernement, c'est toujours des individus constituant la société que part l'autorité première, l'impulsion primordiale pour organiser ce gouvernement et cette société politique. Même dans les doctrines philosophiques ou religieuses qui admettent quetout pouvoir vient de Dieu, il faut toujours un intermédiaire, un premier agent de transmission de cette autorité, qui est le peuple, totalité ou partie des individus constituant cette nation. Même dans les monarchies héréditaires, c’est toujours une délégation, plus ou moins nombreuse, de la nation elle-même qui désigne une famille pourSexercer le pouvoir et diriger l'organisation politique adoptée.

Suivant la forme du gouvernement cette participation du peuple à la souveraineté est plus ou moins apparente ou effective; mais elle existe toujours: soit que le peuple intervienne tout entier directement (plébiscite, referendum), soit

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qu'une partie seulement vote et élise les gouvernants (aristocratie, suffrages restreints), soit que l’élection se fasse à divers degrés (Chambre, Sénat, Congrès).

Si l’affirmation de la souveraineté du peuple et de la masse des individus apparaît dans toutes les formes de gouvernement, elle est réduite à son minimum dans les anciennes formes (monarchie et aristocratie héréditaires) : Le pouvoir est bien parti initialement des individus; mais ceux-ci l’ont délégué pour si longtemps sans se réserver un droit de contrôle qu’on peut dire que réellement ils l’ont abdiqué entre les mains d’un seul ou de quelques-uns et la délégation partie d’en bas n’a plus en quelque sorte qu’une

valeur historique et philosophique.

Au contraire, dans les formes actuelles des organisations politiques (démocraties) la délégation de pouvoir se renouvelle plus souvent soit par une désignation directe du pouvoir exécutif (République avec élection du Président à un ou plusieurs degrés) soit en tous cas par la désignation directe de contrôleurs et de législateurs (régime parlementaire : monarchie ou république).

Dès lors, dans ces formes contemporaines d’organisation politique des nations, la participation des individus à l’exercice du pouvoir gouvernemental est effective et continue : il en résulte pour ces individus des devoirs civiques ou politiques très importants, dont l'inobservation expose la nation à des périls graves.

11 faut d’abord rappeler à tous qu'ils doivent remplir leurs devoirs de citoyen, notamment voter quand ils sont appelés à le faire. Ceux qui protesteraient le plus énergiquement si ou supprimait ou si seulement on restreignait le suffrage universel, s abstiennent souvent et abdiquent ainsi la part de souveraineté (et en même temps de responsabilité) qui leur est dévolue par les lois. Pour la responsabilité, ils croient ne plus en avoir, alors qu’au contraire, en s’abstenant, ils ont la responsabilité de tout ce que feront ceux

qu'on élit sans eux et souvent contre eux. Les abstentions faussent les majorités, laissent, le pouvoir effectif aux minorités plus turbulentes, plus agitées et moins sages...

« Le vote par lequel un citoyen délègue à un autre citoyen sa part de souveraineté est moralement obligatoire », dit Liai d , et, dune maniéré generale, « I indifférence politique est une faute, dans les deux sens de ce mot, une faute au point de vue moral, une faute au point de vue de 1 intérêt » : c’est un péril biologique.

Certes il ne faut pas vouloir tout régenter dans son pays, susciter ou faire des révolutions, empiéter sur le rôle et les droits des autres ; il faut rester dans son rôle naturel et legal ; mais ce rôle naturel et légal, il faut le remplir et le remplir bien.

Il ne faut donc pas seulement voter: il faut bien voter.

« Le vote impose aux électeurs de sérieux devoirs, dit encore Liard. Un mot les résume tous: il faut bien voter c'est-àdire voter en conscience ». Il ne faut donc pas se laisser guider par son intérêt personnel et immédiat; il faut voir les choses de haut. Certainement il n'est pas défendu de tenir compte des intérêts de sa commune ou de sa province, surtout s'il s'agit d élections municipales ou départementales. Mais il faut toujours avoir en vue 1 intérêt général et choisir par conséquent celui qui apparaît le plus propre à défendre les vrais et grands intérêts du pays, en même temps que les principes que l'on estime les plus propres à développer la grandeur de la patrie.

Pour cela, chacun doit se renseigner de son mieux sur les candidats et s'efforcer de choisir le sien en toute connaissance de cause. « Le vote doit être honnête, indépendant et éclairé ». C'est la condition pour qu'il exprime vraiment l'opinion de la majorité et que par suite il s'impose au respect de tous (même de la minorité battue).

En b rance, tous les citoyens étant éligibles peuvent, un jour ou l'autre, être élus : « cet honneur se paie par de

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rands devoirs », que Liard résume dans la proposition suivante: « les élus du suffrage universel doivent remplir consciencieusement le mandat qu'ils ont reçu, ne jamais sacrifier l’intérêt général à leur intérêt privé et ne jamais se servir de leur situation en vue de leurs intérêts particuliers. »

Le péril social le plus grave que peut entraîner 1 inobservation de ces devoirs civiques dérive de la mauvaise compréhension des droits qu’entraînent ces devoirs. Quand un individu ou un groupe d'individus reçoit en délégation la souveraineté ou l'exercice du gouvernement dans une nation, cela crée uniquement pour cet individu ou ce groupe d'individus des devoirs nouveaux, le devoir d'aider les compatriotes, mais nullement le droit de les tyranniser et d'imposer sa volonté à tous les autres.

Tout le monde admet très bien cela aujourd’hui quand le pouvoir est délégué à un seul et on est généralement bien pénétré actuellement des dangers pour la patrie de la monarchie absolue. La chose apparaît moins évidente dans les démocraties contemporaines, dans lesquelles le péril est cependant peut-être encore plus grand : comme on répète beaucoup (dans les périodes électorales) au peuple qu’il est souverain, il se rappelle cela et oublie, après T élection, que, cette souveraineté, il l a abdiquée entre les mains de ces élus. Si le peuple veut continuer à gouverner l'Etat ou intervenir constamment dans le gouvernement de 1 État, la nation courra rapidement à sa perte : la tyrannie d'en lias, plus encore que la tyrannie d'en haut (parce qu elle est moins éclairée) constitue un péril social de la plus haute importance.

Pour qu’une nation prospère, ou seulement vive, il est notamment nécessaire que soit scrupuleusement respectée, dans les mœurs comme dans les lois, la séparation des pouvoirs, des trois pouvoirs constitutifs de 1 Etat : exécutil, législatif, judiciaire.

Certainement dans une organisation comme celle de la République française, ces trois pouvoirs sont liés entre eux très étroitement par leur origine : le peuple nomme le parlement, le parlement fait des lois et nomme le président de la République qui nomme ses ministres; le gouvernement, ainsi constitué, exerce le pouvoir exécutif et nomme les magistrats qui exercent le pouvoir judiciaire. — Mais une fois ces grands corps constitués, il ne faut pas que chacun des groupes oublie qu’il a délégué ses pouvoirs à d’autres et veuille empiéter sur le groupe voisin : sous prétexte qu’il nomme les législateurs, le peuple ne doit pas chercher à intervenir dans la confection des lois, de même que le législateur ne doit pas se croire au-dessus des lois parce qu’il les fait ou au-dessus du pouvoir exécutif parce qu’il le nomme et le contrôle, de même que l’indépendance absolue du pouvoir judiciaire doit être respectée par l’exécutif comme par les législateurs. — La vie d’une nation est ,à ce prix.

« C’est un principe, formulé par Montesquieu et, généralement admis, dit Malapert, que la séparation des trois

pouvoirs est non seulement une condition de la bonne administration des fonctions de 1 État, mais la garantie de la liberté politique et civile... surtout il importe que ces trois pouvoirs ne soient pas concentrés dans les mêmes mains; c’en serait fait de la liberté générale si le pouvoir exécutif, aux prises avec des difficultés particulières d administration, pouvait voter des lois d’exception, de circonstance ou de fortune, suspendre à son gré l’application des lois existantes ou les interpréter arbitrairement. Cette confusion des pouvoirs est particulièrement à craindre dans les démocraties, oii le pouvoir législatif, tenant à sa discrétion le pouvoir exécutif, prétend s’immiscer dans tout le détail de l’ administration, intervenir dans toutes les nominations aux charges publiques, disposer en particulier de la magistrature; et ce danger s’accroît dans la mesure oii, les partis

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étant plus nombreux, les majorités sont plus instables, ont plus de peine à se maintenir au pouvoir... »

Les devoirs civiques se résument dans la nécessité pour chacun de respecter et d'aimer son pays, d'avoir ce que Montesquieu « appelait la vertu et qu’il considérait comme essentiel à la vie des républiques ». Il précise en ces termes le sens de ce mot: « ce que j'appelle vertu dans la République n'est point une vertu morale, ni une vertu chrétienne; c'est la vertu politique, c'est l'amour de la patrie et de l'égalité. Ceux qui n'ont pas compris ceci m'ont fait dire des choses absurdes et qui seraient révoltantes dans tous les pays du monde, parce que dans tous les pays du monde on veut de la morale... L'homme de bien dont il est question dans le livre III n’est pas l'homme de bien chrétien, mais l'homme de bien politique, qui a la vertu politique dont j’ai parlé. C'est l'homme qui aime les lois de son pays et qui agit par amour des lois de son pays. » (Citation Monod).

A ces devoirs civiques correspondent les droits civils que Liard énumère ainsi : liberté individuelle, liberté de domicile, liberté de pensée, liberté de conscience et des cultes,

liberté du travail, liberté d'association, libertés politiques. Mais il faut bien remarquer que foutes ces libertés auxquelles les citoyens ont droit ne sont pour chacun que la liberté et le droit de faire son devoir. IJ est donc essentiel de ne pas parler exclusivement aux hommes de leurs droits: la lecture et l'enseignement de la « Déclaration des droits de l'homme » devraient toujours commencer par la Déclaration de leurs devoirs.

Quand on parle trop exclusivement de leurs droits aux citoyens, ceux-ci ne voient et ne cherchent dans l organisation politique et dans la vie du pays que des avantages et des bénéfices personnels; tandis qu'en réalité ils ont des devoirs qui impliquent des sacrifices : les grands devoirs nationaux, dont l’inobservation ferait courir un si grand danger au pays, comme le paiement de l'impôt et le service

militaire ne vont pas sans de grands et réels sacrifices. Certainement, en définitive, le citoyen ne tire que des avantages de sa collaboration à la vie patriotique; mais ces avantages n apparaissent que si on néglige certains ennuis et désagréments personnels et immédiats.

Les devoirs civiques sont souvent en conflit, au moins apparent, avec les devoirs individuels, familiaux... Dans la hiérarchisation des devoirs biologiques il faut leur donner la première place: chaque citoyen doit aimer sa patrie joins que soi-même, plus que tout et doit être disposé à lui sacrifier tout, même sa vie et celle de ses enfants.

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