‹ Devoirs et périls biologiquesChapitre 83 sur 105 · Les devoirs mutuels des nations : morale internationale · texte numérisé non relu

Les devoirs mutuels des nations : morale internationale

Le droit et la force.

Nous venons de voir dans les paragraphes précédents que J l'idée de nation et de patrie n'est en contradiction ou en I antagonisme avec aucune des autres idées développées dans I ce livre. Le nombre et les- limites des nations peuvent I changer; mais le principe de leur existence est constant, à I travers tous les âges : la division de l’humanité en nations J est vraiment une idée-loi fondamentale de la Biologie 1 humâine.

Dès lors, la même science doit régler les rapports mutuels I de ces diverses unités politiques entre elles : les différentes j nations ont des droits et des devoirs, les unes vis-à-vis des I autres; en d’autres termes, comme il y a une morale inter- I individuelle et une morale sociale, il y a une morale inter - I nationale. Comme le dit très bien Malapert, « si, au sein [ de l'Etat, le respect de la personne humaine est le fondement I de toute justice et de tout droit, comment ne reconnaîtrait-on I pas qu'il est aussi le principe moral qui doit régir les rela- I lions d’hommes appartenant à des nations différentes et ! aussi les rapports des nations entre elles?... La morale inter- ! nationale se présente sous un double aspect : morale in 1er-

DEVOIRS ENVERS LA PATRIE

nationale privée, morale internationale publique », les peuples se regardant « mutuellement comme des personnes morales ».

• Sous le nom de droit international privé, on comprend les relations, non pas tant internationales proprement dites, de nation à nation, que de nation à individus des autres nations, notamment, par exemple, l’extension aux étrangers du droit privé tel qu’il est défini dans chaque nation. « C’est ainsi qu’un Français qui commet en Allemagne, un Allemand qui commet en France, un crime ou un délit sont jugés par les tribunaux selon les même règles que ceux-ci appliqueraient à leurs nationaux. Les droits relatifs aux contrats, à la propriété, sont, sans convention spéciale, garantis aux étrangers dans toutes les nations civilisées. » Il y a de même des conventions spéciales pour 1 extradition des malfaiteurs, traités de commerce, propriété littéraire, artistique, brevets d’invention... « Ainsi se développe de plus en plus le principe d'une organisation juridique commune, d'une réglementation juridique des conflits internationaux. »

En tête du paragraphe consacré au droit international public, Malapert fait la déclaration suivante : cette idée de réglementation juridique internationale « reste encore trop étroitement limitée aux relations privées. Les relations des Etats entre eux sont encore réglées par la force. En fait, le canon reste, selon un mot célèbre, Yultima ratio des peuples ; la guerre est le dernier recours des

nations ». Il ne faut voir dans cette proposition, décour-

âgée et décourageante, que la déclaration d'un fait et non

d’une doctrine.

Dans le paragraphe suivant, je parlerai de la guerre et répéterai que, même à l’état de guerre, il y a une morale internationale, qui s’impose doctrinalement aux belligérants, alors même qu’ils ne la respectent pas pratiquement. De plus, la guerre est un état exceptionnel. Dans la vie ordi-

n aire qui est la vit' de paix, les diverses nations ont des droits et des devoirs mutuels.

Ce que j’ai dit et développé, dans le chapitre ix, en tête des développements consacrés à la morale interindividuelle s’applique à la morale internationale. En somme, chaque nation doit le respect à la vie des autres nations. Pas plus en morale internationale qu’en morale interindividuelle il ne faut dire que la force fait le droit. Qu’en fait la force prime le droit, c’est possible et malheureusement trop fréquent : mais les faits d’immoralité, même accumulées, ne changent rien à la doctrine morale.

Comme je l’ai dit ailleurs1 le succès ne fait pas et ne remplace pas la moralité. On a vu des échecs temporaires frapper une nation qui est dans son droit et, après ces échecs, le droit n’était pas, pour cela, passé d’un côté à l’autre du front de bataille : la France de 1870 et la Belgique d’aujourd’hui, comme la Grèce d autrefois, n’ont pas cessé, par une défaite passagère et transitoire, d’avoir le droit de leur côté, d’être les champions du droit et de la justice.

J’ajouterai même — ce qui paraîtra peut-être paradoxal — que ces nations, à l’heure de leur défaite momentanée, n’ont pas cessé d’avoir la Force, d’avoir plus de force que leurs vainqueurs d’un jour. Après Sedan, comme après la prise d’Anvers, les Allemands n’ont pas plus de Force qui' les Français de 1870 et les Belges de 1914.

Qu’est, en effet, la Force chez l’homme et dans l’espèce humaine?

Voici un nouveau point pour lequel éclaté souverainement la nécessité scientifique de distinguer essentiellement (comme nous l’avons fait dans tout ce livre) la Biologie humaine des autres hiologies, de la biologie generale et de la pi îysicocl 1 1 mie .

i. La science, le droit et la force. Le Correspondant, 25 octobre 1914, p. 215.

DEVOIRS ENVERS LA PATRIE

Si on donnait en effet, en Biologie humaine, au mot Force le sens qu'on lui donne pour les autres êtres vivants et pour ! univers tout entier, l'homme serait le plus faible de tous, et comme, dans l'univers pris dans son ensemble, c'est le plus fort qui règne et qui domine, on ne comprendrait pas cette maîtrise que l'homme a prise du monde entier, qui est établie scientifiquement et que personne ne songe à contester.

Cette supériorité indiscutée de l'homme sur la nature prouve que l'homme a la force par rapport à tout l'univers et que, par conséquent, la force de l'homme est faite d'autre chose, que de la puissance brutale et inintelligente du cyclone ou du tremblement de terre. Le taureau, l'éléphant et le lion, comme le microbe, peuvent faire subir à l'homme des défaites passagères et individuelles; mais l'homme a partout, vis-à-vis d eux, la Force qui les maîtrise, les asservit et les dirige toujours, en dernière analyse, pour le plus grand bien du progrès indéfini de l'humanité.

La lorce de 1 homme est tout entière dans son intelligence, dans sa supériorité psychique; et cette supériorité psychique est faite de tout ce qui est dans cette nature humaine, notamment la faculté de progrès indéfini et l'idée- loi de moralité et de droit; ce qui permet de dire que, si, en biologie générale, la force fait le droit ou plutôt remplace le droit , en Biologie humaine au contraire, cest le droit — ou. plus généralement, l’idée — qui fait la force.

C'est cette force vraie de l'homme, qui, inspirée par le droit, peut se servir de la science pour propager et diffuser les grandes idées de civilisation et de progrès, qui doivent toujours finir par triompher, même dans ce monde.

Sans sortir de la Biologie humaine, c'est-à-dire de la science positive et expérimentale, on peut donc dire que, dans l'histoire de l'homme, le succès final et définitif sera toujours à celui qui a la vraie force, c’est-à-dire la force morale, l idée qui met la science au service du droit.

Page 1