‹ Devoirs et périls biologiques [microform]Chapitre 41 sur 135 · Exposé et critique de la doctrine opposée qui veut mettre · texte numérisé non relu

Exposé et critique de la doctrine opposée qui veut mettre

l'égoïsme et la force à la base de la société humaine.

D'après les principes que je viens d'exposer, il faut mettre à la base de la société bumaine Tidée de droit et de devoir individuels et interindividuels.!

Toute une école de savants soutient une doctrine absolument opposée, qui veut au contraire mettre l'égoïsme et la force à la base de toute société bumaine. J'ai déjà dit un

mot (page o) de cette doctrine, déduite des récents travaux

tie biologie générale, notamment sur l'évolution des espèces

et la lutte pour la vie : il me paraît indispensable d'exposer maintenant cette doctrine avec quelques détails ; car, si je

DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDiViDUELS 199

ne parviens pas à en démontrer la fausseté scientifique, tout mon livre s'efl'ondre et n'a plus de raison d'être.

Je ferai d'al)ord l'e?^posé des idées, que j'essaierai de

réfuter ensuite, avec le livre de Le Dantec L'égoïsme seule

tmse de (otite société. Étude des déformations résultant (le la vie en commnn, paru en 1914 dans la « Bibliothèque de pliilosopliie scientiiique ».

Wk la [)relac(^ - éerite apii's le livi'e et le ivsumant, -

le professeur de la Sorbonne expose toute sa doctrine avec une içrande netteté : « je reste convaincu que l'étude des

hommes, comme celle de tous les autres êtres vivants, est

du domaine exclusif de la biologie... (Dans ce livre) j'ai

voulu tout lirer de la biolope. Or, la biologie, science o/jjective^ ne nous enseif/ne que la lutte et la sélection résultant de la lutte ». La vie en commun a déformé la

vi(» naturelle et Fliypocrisie est devenue la clef de voiîte

• le notre édifice social ; mais le fond scientifique et vrai de la société bumaine est resté le même.

« Nous admirons, parce (pi^ils sont rares, les écbantillons

de Tespece humaine dans lesquels les qualités sociales

luttent victorieusement, sans qu'ils aient besoin de recourir à riiypocrisie, contre l'égoïsme et la férocité primitives. Nous nous sommes même proposé un idéal transcendant,

qui serait revêtu de toutes les veHuS SOcialcs et dépOUrVU de toutes les nécessités individuelles. Jésus nous a dessiné

ce type idéal de bonté, de cbarité, de fraternité et d'amour ; et, après vingt siècles, nous le poursuivons encore. P^n voyant combien il est éloigné de la réalité, nous aurions pu

nous demander si cet idéal était viable et si Thomme selon

le cœur de Jésus-Gbrist est capable de se multiplier sur la terre. La biologie nous apprend quil ne le peut pas, puisque la vie est une lutte... » — Et plus loin : « la seule défini-

lion que la biologie puisse donner des droits de chaque individu est de déclarer que les droits de chacun sont en rapport avec sa capacité de nuire. Les pbilosopbes voient dans

200 DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS

le droit une notion métaphysique et sacrée. Pour le biologiste, l'exposé des droits de riioiïiine revient à dire à un groupe d'individus : vous êtes plus forts que ceux qui vous

oppriment; mism-mm, et vous les opprimerez à votre

tour jusqu'à ce que la désunion se mette parmi vous. Les hommes se laisseront volontiers convaincre et l'humanité

sera le siège de luttes perpétuelles; les richesses changeront

souvent de mains jusqu au jour oii la source des richesses

sera tarie par Thumanité désunie. Ati fond ^ je ne vois pas au nom de quel principe on pourrait regretter un tel événement » .

La méthode, employée par Le Dantec, est exclusivement

objective : en science, il n'en reconnaît pas d'autre. Avec cette méthode et considérant l'homme comme tous les autres êtres vivants objet de la biologie, il montre que la vie es!

une lutte perpétuelle, lutte contre le milieu, lutte contre les autres êtres vivants. L'ensemble des individus vivant dans

un milieu limité est une collection d'égoïsmes. Chacun, pour son compte personnel, tire à lui les éléments nécessaires à

ses réactions vitales et rejette dans Famhiance ses produits excrémentitiels, le travail égoïste de chacunpouvant d'ailleurs

cître utile aux autres ou du moins à certains, en méirie temps qu'il est nuisible à d'autres. C'est ainsi que les éléments de

Têtre pluricellulaire entretiennent en égoïstes leur propre vie el collaborent, en fait, par là, au fonctionnement de

l'ensemble.

Pour l'homme, il en est de même ; ses sociétés ne diffèrent

pas des autres sociétés vivantes ; on ne peut même pas dire

que les sociétés d'hommes soient composées des hommes

seuls : des êtres vivants qui entourent l'homme, les uns sont ses ennemis et ses concurrents ; d'autres sont ses domestiques : ce sont ceux que l'homme a mtérét a multiplier

autour de lui et à défendre contre d'autres espèces con

currentes. « L'existence d'un ennemi commun est une nécessité de premier ordre pour la fondation d'une société ».

DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS

Dans les sociétés ainsi constituées (comme la famille qui

paraît être la plus ancienne) apparaissent les habitudes nouvelles qui survivent dans les générations suivantes et déforment ainsi peu à peu les sociétés primitives : le père,

chef par sa force individuelle, reste chef par habitude, ijiumd ses fils sont devenus grands ; les (ils, qui ont obéi

étant jeunes, continuent par habitude à obéir à leur père

devenu Vieu.x et infirme ; ils se souviennent de cela quand

ils deviennent pères à leur tour ; et, « petit à petit, indépendamment de toute considération sur la force respective des pères et des enfants, il devient entendu que les fils obéissent à leur père el que le père est le chef de la famille, si cette

tradition est établie depuis assez longtemps, elle prend de plus en plus le caractère métaphysique d'une loi ». Et ainsi,

par habitude d'abord, puis par tradition et par hérédité, nous

en arrivons à considérer comme monstrueuse la révolte du

lils contre le père, « même quand le fils est un homme de grande valeur et le père un despote imbécile ».

A ces habitudes fixées, on donne, « dans le langage

humain, le nom de droit el de devoir ».

« Pour être associés, les membres d'une famille n'en sont pas moins des individus distincts, donc des concurrents,

des antagonistes, des ennemis. » Il en est de même pour les

relations d'une famille avec les familles voisines : « c'est

l'appréciation, dans une famille voisine, d'une capacité de nuire supérieure â celle de tous les autres ennemis possibles, (lui a amené une famille humaine à respecter, dans cette

famille voisine, un antagoniste redoutable, jusqu'au jour,

bien entendu, où cet^e famille voisine donnait des signes évidents d'infériorité ».

Ainsi se forment les associations de plusieurs familles

(clan, nation) « basées sur le respect réciproque d'égales

capacités de nuire », mais qui n'empêchent pas « l'antanonisme d'exister entre les familles associées, comme il existe entre les membres d'une même famiUe ».

iOi DEVOIRS BIOLOGKJLES INTERINDIVIDLELS

Le Dantec explique de la même manière, par les habitudes créant la tradition par riiérédité et l'éducation, la

naissance des notions absolues, qui expriment une sorte de

coQveiitiuii universelle. C'est là rorigiiie de ce que nous

appelons le ôi'en et le ma/^ Tidée de justice. « L'observalion des abeilles paraît prouver qut% dans cette espèce particulière, Tadaptation à la vie sociale est plus parfaite que

chez nous; il semble qull y ail eoneordanee parfaile, chez

les ouvrièrtîs, entre les ordres de la conscience morale et ceux de Tinstinct de conservation ; en d'autres ternies, (ju'elles ne sont jamais tentées par ce qui n'est pas leui-

devoir. »

« En cherchant à la source de nos sentiments les plus

éthérés et les plus sublimes, nous trouvons toujours une convention sociale basée sur V intérêt individuel', et cela est

tout naturel, puisque la vie est une lutte et que 1 égoïsnie

est inséparable de notre instinct de conservation. Un véritable altruiste mourrait iticontinent, »

« N'oublions pas que, avant d'être des associés, les êtres

vivants sont des individus, donc des concurrents, des ennemis... Toute l'histoire de Thonime actuel est dans cet antagonisme entre Tégoïsme individuel pur et l'égoïsme de l'individu qui profite de la société. Le résultat de cet antagonisme

inévitable est cette hypocrisie^ » dont on connaît « le rôle

considérable dans révolution humaine ».

Il faut distinguer les droits subjectifs et les droits objectifs de l'individu, c'est-à-dire les droits « que leur confère leur capacité de nuire » et ceux « dont une douce habitude

fait naître en eux le sentiment profond ». Le droit objectif, c/est-à-dire le droit de la force « a une valeur indiscutablement supérieure à celle de tous les droits subjectifs sentimentaux... La confusion entre les deux genres de droit

tient encore ici à notre hypocrisie sociale. Nous voulons avoir Tair d'accorder par un sentiment d'humanité ou de justice ce qui nous est arractié par la force ».

DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS

La force relouant ainsi en souveraine dans cette lutte entre lous les honnnes, il n'y a plus de droit des gens qu'en apparence et par déformation sociale : « ici encore, Yhypocriûe, pilier de la miété^ joue son rôle protecteur; c est grâce

il Ihvpocrisie que nous croyons encore au droit des gens après tous les accrocs que lui ont faits les vainqueurs dans

l'histoire des peuples. Et cela est réconfortant et nous permet de nous griser, comme M. Prud'homme, de grandes

|»lirases sonores qui ne signifient rien. »

C'est la peur de la force qui gouverne le monde : la

vieille formule « 1 obéissance aux lois est le devoir de tous »

n'a plus (( le caractère religieux (|u'elle avait autrefois; on

lihHt à la loi parce quon a peur de la répression qu entraînerait la désobéissance et, par conséquent, il n'est plus (piestion que d'une chose : savoir si Fon est assez fort

pour rkisier. Nous revenons ainsi à la première formule

des temps barbares : le droit de chacun est proportionné à

sa capacité de nuire » .

On voit la portée très considérable qu'a Tenseignemenl.

ainsi donné au nom de la science par un homme qui a tous

les droits pour parler en son nom et pour être écoulé. On peut dire que ces principes donnent un appui et une base

scîentidques aux tliéorlcs sur la primauté (le la force, (fue les derniers événements nous ont montrées si largement

appliquées par les Allemands.

Dans un article paru pendant la guerre, Boulroux a exposé et stigmatisé cette doctrine, qu'il a rattachée à tout

un système mystique, métaphysique et religieux, mais que

les livres comme celui de Le Dantec permettraient de rattacher à un système scientifique; ce qui est beaucoup plus

grave et dangereux.

« Selon la pensée germanique, dit Boulroux, la douceur

et la bonté ne sont que faiblesse et impuissance. Seule, la Force est forte ; et la Force par excellence, c'est la Science,

DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS

laquelle, mettant à notre disposition les puissances de la

nature, multiplie notre force à Vin fini. C'est en ce sens (\uv

Bismarck disait : l'imagination et le sentiment sont à la science et à l'intelligence ce que l'ivraie est à la bonnt'

lierLe ; Pivraie menace d étouner 1 nerLe, c est pourquoi on

la coupe et on la brûle. La vraie civilisation est une éduca

tion virile visant à la Force et employant la Force. » G'esl le même Bismarck qui disait encore, développant et appli- <juant les mêmes idées : « là où la puissance de la Prusse

est en question, je ne connais pas de loi » et « la Forer

fait le Droit ».

Nous savons, dit Hœckel, « que toute la nature organiqu»'

de notre planète ne subsiste que par une lutte sans merci d«'

chacun contre tous... La lutte féroce daris la société humaine n'est qu'une faible image de Texistence de combat, incessante et cruelle, qui règne dans tout le monde vivant ». El son traducteur Vacber de Lapouge s'écrie : « à la formule

célèbre qui résume le christianisme laïcisé de la Révolution : liberté, égalité, fraternité, — nous répondrons : déterminisme, inégalité, sélection ». La vraie morale, dit Jean

W^eber (cité par Fouillée), « est celle du fait — Le l'ail

accompli emporte toujours toute admiration et tout amour, puisque Tunivers, qui peut le juger, est, h ce moment, cotiséquence de ce fait. Ainsi, nous appelons bien ce qui a

triomphé... La perfection c'est d'exister.. . La raison du plus fort est toujours la meilleure : cette proposition voudrai I être une audace, ce n'est qu'une naïveté. »

Voilà la Science qui conduit ainsi à la barbarie et Texcusc,

qui consacre le règne de la Force et le mépris du Droit ; tous les moyens sont bons pour arriver aux fins utiles ; les

traités sont des chiflbns de papier que Ton déchire si Ton est le plus fort ou si on croit rotre ou surtout si on voit,

dans cet oubli de la foi jurée, le moyen d'être le plus fort. Si les bibliothèques ou les cathédrales se rencontrent sur

votre chemin, on les briile, pour le seul plaisir de terroriser

DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS 205

et de montrer sa Force. Toute civilisation, qui n'est pas

basée sur ces principes, est antiscientitique ; « sous prétexte d'bumanité et de politesse, elle énerve et amollit l'homme, ne convient qu'à des femmes et à des esclaves ».

Si telle est en elTet la conclusion de la science contempo-

raine un peuple se conduira d'autant plus en barliare qu'il sera scientifiquement plus instruit, que sa culture sera plus élevée et raffinée et on comprend le mot de Boutroux : « si

les Allemands, dans la manière dont ils ont préparé et provoqué et dont ils conduisent cette guerre, violent, sans scrupule aucun, les lois du monde civilisé, ce n'est pas malgré leur culture supérieure, c'est en vertu de cette culture

uK^Mue. Ils sont barbares, parce qu1ls sont supérieurement

civilisés. »

La culture dont se vantent les Allemands et qui justifie leur vandalisme est-elle vraiment la seule et vraie expression de la science contemporaine? Toute civilisation qui veut être basée sur la science est-elle, par là même, condamnée

h mettre Tégoïsme et la force dans la lutte à la base de toute l'organisation sociale?

Je ne le crois pas el 11 me semble que la réfutation de ces idées désespérantes est facile après ce que nous avons dit

dès les premiers cbapitres de ce livre.

Toute la doctrine, exposée et défendue avec beaucoup de talent par Le Dantec, est déduite, avec une parfaite logique,

d'un principe, qui, si on Tadinet, entraîne nécessairement toutes les autres conclusions. Ce principe est le suivant : l'iiomme est un être vivant comme les autres ; de l'amibe à

rhomme il n y a que des diiïérences de degré ; il n y a

qu'une science de tous les êtres vivants : la biologie, dont la science de l'homme n est qu'un chapitre ; il faut même ajouter que les êtres vivants se relient absolument aux COrpS

inertes de la nature ; ce qui fait qu'en définitive il n'y a

qu'une science de la nature tout entière : la physicochimie.

206 DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS

Or, dans toute la nature et plus spécialement en biologie, il n'y a qu'une loi : la loi de 1 égoïsine, de la lutte pour

rexistence et du règne de la force. Donc, les sociétés

humaines comnne les sociétés animales, les associations végétales et les groupements minéraux, doivent être régies et ne peuvent être régies que par la loi de la lutte, de l;i

bataille, de Tégoïsme et de la force.

Tout cela est déduit d'un principe, dont tout ce livre et le précédent (La Biologie humaine) s'efforcent de démontrer

la fausseté : le principe de la confusion de la Bîologif

humaine dans la biologie générale, de la science de rhonime

dans la science de tous les êtres vivants. J'ai au contraire essayé de prouver que la Biologie humaine doit être aussi essentiellement distinguée de la biologie animale que celle-ci

Test de la biologie végétale.

J'ai montré les caractères spécifiques, (jui dislingueiil l'espèce humaine, fixée depuis un grand nombre de siècles,

des autres espèces vivantes : la supériorité intellectuelle, Iîj

faculté de progrès indéfini et la liberté. Dès loi's, les lois biologiques sont tout autres et se présentent tout autre ment ctiez l'homme et dans les autres espèces vivantes. La

Biologie humaine découvre ainsi en nous, à la fois par l.i méthode subjective et par la méthode objective (car il n'y a pas de raison scientifique de la limiter à Temploi exclusif de cette dernière), les idées-lois de la conduite humaine,

l'idée-loi de la valeur morale des actes, les idées de dc^voir

et d'obligation morale.

Et ainsi apparaît, pour Thomme, tout un chapitre, celui des devoirs biologiques, absolument inconnu en biologie générale, puisque les animaux, même les plus élevés, se conforment aux lois biologiques sans obligation morale, sans idée de devoir et de droit et que, seul, Thomme obéil volontairement, se soumet quand et parce |(|u'il le veut.

aux lois biologiques.

Or, en tête de ces devoirs biologiques, toujours en restant

DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS 207

sur le terrain de la science positive et expérimentale, de la

Biologie humaine, est le devoir de respect et d'amour de la

vie humaine chez soi et chez les autres ; ce qui est absolument différent de la loi d'égoïsme et de suprématie de la force, qui peut rester la loi de la nature vivante ou inerte

tout entière mais n'est pas la loi de l'homme; la loi de l'homme étant au contraire la loi d'amour, d'entraide et de collaboration de chacun avec tous pour la réalisation du progrès indéfini de l'humanité.

En hiologie gén(5rale, la hase de rassociation est Fégôïsme et la force; mais, en Biologie humaine, la hase de la société

est le droit et le devoir de solidarité entre tous.

Ceci me paraît réfuter toute la doctrine, exposée plus

haut, de Le Dantec, Âlhert Bayel, Hieckel... Si Albert Bayet nie la responsal)ilité, le mérite et le

«lémérite de riiomme, c'est qu'il assimile entièrement rhomme à Tarbre chétif ou vigoureux et qu'il admet

l'existence de lois, en tous points semhlahles, pour r^gir

Ihomme qui vit et la pierre qui tombe. Toute cette argumentation s'etTondre si ces lois ne sont pas semblables du lout. Si la Biologie humaine est tout à fait diflerente des autres biologies et de la physicochimie, on ne peut plus

comparer Thomme punissant un criminel à Xerxès faisant battre la mer.

Avec cette même séparation de la Biologie humaine, on

ne peut plus, avec Novîko\v, rapprocher la société humaine.

non seulement des sociétés animales, mais des associations

du monde minéral, et proclamer l'état de lutte perpétuelle chez les hommes parce qu'il existe entre les divers atomes de la vie inorganique. La lutte peut rester un phénomène

général, mais nest pas un phénomène universel et ne s'applique pas à toute la Biologie humaine. De même, avec cette conception de la Biologie humaine,

il devient antiscientifique de dire, avec Le Dantec, poui*

I homme, que Tégoïsme est la seule base de toute société.

20« DEVOIRS BIOLOGIQLES INTERINDIVIDLELS

que les familles humaines, les clans et les nations ne sont

basés que sur le respect réciproque d'égales capacités de

nuire. Cela est vrai des associations minérales ou végétales, des sociétés animales, mais n'est, pas applicable à riioiniiie qui a un psychisuie tout autre et qui est régi par

une science propre, distincle des autres biologies et de lit

uhysicochimie.

Les théories de Darwin sur la sélection par la force se sont peut-être appliquées universellement à l'époque ou

rhonime n avait pas paru sur la terre; elles peuvent s'appliquer encore aux espèces qui naissent, se transforment, disparaissent ; mais elles ne s'appliquent pas à la société humaine, à la réglementation de la vie en société de cette

espèce, fixée depuis un grand nombre de siècles, qui constitue

le genre humain.

Toutes les doctrines d'Ernest Haeckel, de Vacher de Lapouge, de Jean Weber, etc., qui se résument dans la formule « la force fait le droit », tombent au point de vue scientifique avec la doctrine de la lutte universelle appliquée à l'homme. Ces doctrines, appliquées si largement par les Allemands dans la dernière guerre, ne peuvent garder une

allure scientifique que si on étend a l'homme les lois exclusives de la physicochimic et de la biologie générale.

Si on admet — ce que je crois absolument vrai et ce que j'expose dans ce livre — que l'homme présente, en tout

temps et en tous lieux, des caractères spécifiques propres assez tranchés pour mériter et justifier une science spéciale

et distincte (la Biologie humaine), tout l'échafaudage, que l'on a voulu donner comme base aux doctrines de force,

s'écroule.

3. Les devoirs interindividuels I)asés sur la Biologie humaine.

La conclusion de tout ce qui précède est que Ton peul

baser sur la science la notion importante des devoirs inter-

-Ir^HjpJI^JI

DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS 200

individuels (comme nous avions vu précédemment qu'on peut baser sur la science la notion des devoirs individuels)

à condition de prendre comme point de départ et base scientifique, non la biologie générale, mais la Biologie humaine.

Beaucoup d^auteurs (notamment les antimatérialistes) ont

combattu la prétention des biologistes de donner leur.science [jour base à Taltruisme, qualifiant ce système de «biologisme» rest-à-dire extension exagérée et injustifiée du rôle de la

hlologie.

Ainsi Leclère veut « en finir avec les prétentions du biologisme, si peu autorisées d'ailleurs par la biologie »; il pense « avoir démontré que les sentiments moraux ne dérivent pas des nécessités biologiques » A quoi en effet se ramène le biologisme en morale? « À Texplication par le vouloir vivre, devenu conscient et intelligent, du phénomène de l'approbation des actes directement ou indirectement utiles à l'individu ; à l'explication du devoir par la hansformation du sentiment brutal de Tamour de la vie en un sentiment plus subtil, connexe à l'idée abstraite des moyens de conserver et d'améliorer la vie par des actes,

dont Tutilité personnelle est oubliée ; à Texplication du

droit par l'arrivée à l'état conscient, puis abstrait, d'une sorte de volonté organique, celle de garder intacts ou même daccroître les biens indispensables, de près ou de loin, à

l'existence ; la justice serait un perfectionnennent du réflexe

de la vengeance ; l'idée de sanction serait issue d'une telle origine, elle aussi. Bref, le biologisme consiste à rendre

compte de la moralité comme d'un système de réflexes

acquis — c'est bien cela, en sonnine — par une évolution des réflexes égoïstes : sourdement ou expressément une

connaissance grandissante des conditions favorables aux fins égoïstes modifierait les premiers, dont les transformations

auraient été d'abord, croit-on, pendant longtemps, d'une nature toute mécanique. »

Grasset. — Devoirs et périls biol. i^

210 DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS

On voit immédiatement que ces objections n'atteignent que le biologisme basé sur la biologie générale mais non le système basé sur la seule Biologie liumaine.

En Bioloj^ie humaine, telle que nous l'avons définie ei

caractérisée, les idées morales et altruistes n'apparaissent pas comme le résultat de r'é\olution d'anciens réflexes égoïstes. De tout temps, sans parler d'évolution, riionime, espèce lixée, se distingue des autres êtres vivants et présente, en

lui-même, des idées-lois de finalité biologique et de devoir obligatoire c'est-à-dire notamment les idées morales et altruistes. Ces idées-lois sont constatées, comme des (ails

scientiliquenient établis, par la science positive et expérimentale : le devoir biologique interindividuel est, en Biologie humaine, tout aussi obligatoire que le devoir biologique individuel.

Cette suhsiitulion de la Hiolo<;ie humaine à la bioloj;ie

• générale répond aussi aux systèmes philosophiques (jui veulent baser le droit sur la force.

Malapert cite dans ce groupt- les doctrines de i^pnioza.

Hegel, Hobbes, Uelvétius, (lui, sous des formes diverses,

proclament, les uns que « la victoire est le signe du droit, la force en est l'expressit^n visible, tout triomphe est un triomphe du droit » ; les autres que le droit est fondé sur le besoin

« riiomme a natiirelbMïient droit à tout ce dont il a besoiti et le droit à la fin donne droit à tous les moyens nécessaires* si donc deux individus désirent la même chose, celui qui sera le plus fort aura droit de la prendre; et ainsi la

force, si elle n'est pas le fondement du droit, en esl dumoins la mesure».

Ces principes, cjui sont ceux de Le Dantec, exposés et réfutés plus haut, sont insoutenables si on part de la Biologie

humaine au lieu de la biologie générale.

La loi, correspondant aux relations bioh)gi(|ues des hommes entre eux, doit, au contraire, être formulée ainsi en

liiolo-ie liu inaine : tout homme « le ffei^oir et par suite le

DEVOIRS BIOLOGIOUES INTERINDIVIDUELS

flroit de collaborer au prof/rès indéfini de l* humanité ;

comme tous les hommes, ayant ce même devoir, n'ont pas,

pour le remplir, les mêmes apliliides, les mêmes facultés Jls

oîif le dcroir de s'entr'aidery nous devons donc, tous, respecter et aimer notre propre vie et la vie des autres hommes :

n tous s'impose le devoir ohligatoire d'entr aide mutuelle et

decollahoralion interindividuelle.

4. Unanimité, pratique et de fait, sur les notions de solidarité, justice, mutualité, charité... devoir de collaboration interindividuelle.

On remarquera que toutes les discussions précédentes por-

lentsur Vorif/ine des idées altruistes ; on discute pour savoir si elles sont le résultat de révolution de phénomènes

physicochimiciues antérieurs ou si elles sont innées chez riiommeou si elles dérivent d'une hérédité ancestrale accujuulée.Mais, enpratir/ueei en fait, tout le monde se retrouve

d'accord pour admettre el pour appliaitor ces idées altruistes, sur rorigin(î desquelles on diverge.

Ainsi, dans le chapitre qu'il consacre à la fraternité^ Le Dantec se déclare préoccupé « de trouver, dans Tintérêt personnel et égoïste ({ui résulte de Tinstinct de conservation, Yoriyine, lointaine ou récente, de toutes les notions, même

les plus suhlimes et les plus éthérées de notre conscience morale, même les plus opposées en apparence à Tégoïsme

et à Pîntérèt personnel ». Il discute ropinion deS plliloSOplies qui « croient, à la fraternité initiale des hommes » et

développe Top in ion contraire à savoir « que les sentiments de fraternité et d'amitié sont des phénomènes secondaires ».

C'est donc bien l'origine, et non Texistence, de ces sentiments sociaux interindividuels que discute Le Dantec. J'ai

donc bien le droit de dire que, pour tout biologiste humain,

Texistence des sentiments altruistes ne peut pas être contestée.

DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS

Seulement cette idée des sentiments réciproques qui

unissent tous les hommes est exprimée, suivant les époques et suivant les écoles, par dos mots difl'érenfs qui

peuvent faire croire h une divergence inexistante d'opinion fondamentale.

Le mot que l'on entend le plus répéter aujourd'hui est

celui àesoUfiaritp : on a voulu haser toute une philosophie

sur la solidarité.

« La doctrine, dite solidarisrne, s'est développée dans notre pays en réaction contre le libéralisme individualiste, dit Emile Boulroux... Revenant à la tradition classique des Descartes, des Leibnitz et des Kaiil, (ces philosophes nouveaux) dissocièrent les termes : liberté et individualisme, réservant le premier pour le mode d'action qui puise son principe dans Tuniversel, dans la volonté droite, fin commune et source supraindividuelle de tous les êtres raison

nables. Quant à l'individu, ils le virent caractérisé par cette étroite dépendance à Tégard des autres individus, qu avaieni si rigoureusement démontrée un Spinoza, un Leibnitz et

un Kant... Diverses considérations lireiit peu à peu passer au premier plan une idée, qui, de bonne heure, chez des penseurs particulièrement préoccupés des conditions de la vie sociale, tels qu'Auguste Comte ou Proudbon, avait été

opposée au dogme de la liberté individuelle : l'idée de soli^

darité. Cette idée avait, sur celle de liberté, un avantage visible. Elle reposait immédiatement sur un fait, elle était proprement une donnée de l'observation extérieure, une vérité scientifique. C'est un fait, objectivement vérifiable, que rindividu n'est pas dans la société comme un empire dans un empire, mais qu'il tient, par tout son être, non seulement

physique, mais intellectuel et moral, et à la génération présente et aux générations passées, de même que toutes ses actions, toutes ses paroles, toutes ses pensées même, ébau CheS d'action, ont un retentissement sur Tétat physique, intellectuel et moral des autres hommes. Et l'idée de solida

rite, à mesure qu'on l'analysa plus attentivement, apparut de plus en plus riche et féconde. Expression vraie et précise du rapport qui lie les honnnes entre eux, elle fournissait aux idées de justice, de droit, de devoir, de bienfaisance,

de liberté, le contenu réel et le fondement solide que des spéculations trop abstraites avaient été impuissantes à leur assigner. Autour de Tidée de solidarité se groupèrent donc

les principales notions de la morale et de la politique et un

système se forma, qui, de l'idée qui en était le centre, s'appela le solidarisme. »

Boutroux montre ensuite les difïicultés que souleva ce

système: diflicultés qu'il est très intéressant de rappeler ici

()arce que l(?s idées, développées dans ce livre, aident singulièii'iiient à les lever. « Le système, dit-il, devait être tout

scientifique el le fait même de la solidarité humaine, en

tant que donné à l'observation, devait en être Tunique principe. Mais, à moins de se borner à faire l'histoire naturelle de riiommCj il est inn)<)ssil)le au moraliste et au politique de s'en tenir à un fait brut. »

Ce n'est en effet possible (jue si, comme nous le faisons ici, on se borne à faire riiistoire naturelle de l'homme c'està-dire la Biologie humaine et si, connue nous l'avons vu,

on trouve, comme un fait dans cette Biologie humaine, la

nolion des devoirs interindividuels obligatoires; Fidée de

solidarité, que nous établissons ainsi, remplit bien les conditions assignées par 15outroux : « elle est conforme à l'idée

du juste, elle reml possible raccoinplissement de la justice ».

Toujours suivant le vœu de Boutroux, nous concevons ainsi « la solidarité humaine, non comme une loi fatale de dépendance subie par les individus mais comme une mutmlifé

réniée par la justice et Hhi^ement consentie » ; cet engageaient s'interprète « en supposant que la volonté de chaque

participant a eu pour mobile, non son intérêt propre, mais

la justice et le bien de Thumanité ».

Ainsi, disparaît, entre la solidarité morale ou sociale et la

âl4 DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS

solidarité biologique, Topposition qu'on voulait établir et

quon éUiii obligé dï'tablir quand on ne savait appliquera

l'homme qiH' la biolog^ie g^énérale, la science de tous les éires vivants.

Étudiant rensei«»neinenl de la solidarité à l'école, Buisson

demande « quelle est la signification, la portée éducative

qu'on prétend assigner » à cet enseignement. « S'ag^il-il simplement d'apprendre aux enfants le fait naturel de la solidarité biologique? » Mais alors cet enseignement n'aura

aucune valeur morale et méritera loules les eriti(|ues formulées par Brunetière. « L'enfant sera-t-il convaincu, parce que vous lui avez montré le fait, qu'il a le devoir de faire

que la solidarité morale régne? Vous vous payez de mots :

en vain vous montn^zles effets nécessaires de cette solidarité

naturelle ; ce qu'il faut, c'est inspirera l'enfant le sentimeni très vif du dtnoir qui lui incombe de réaliser la justice contre cette solidarité brutale et mécanique (jui produil

indlfféreininenl le l)ien ei le mal ». Il y a Jeux notions opposées de la solidarité, entre lesquelles il tant choisir

pour renseig^nenicînt : la solidarité biolo«j;i(jue <1«' nécessité

et de lutte, la solidarité morale de devoir et d'entraide.

Cette opposition disparaît entièrement si on demande la notion de solidarité, non à la biologie générale, mais

à la Biologie humaine, dont les enseignements sont conformes à ceux de la morale elle-même.

Ce que Rousseau a lait entrer dans 1 esprit liumain, dans

la conscience contemporaine, continue Buisson, c'est cette

idée que la société doit être une association consciente, voulue, organisée, corrigée, destinée à être précisément le contraire d^ine solidarité purement natureUe. — Ce dernier

membre de pbrase résume l'erreur de Rousseau : l'idée de

société humaine, telle que nous la concevons et l'observons, est une idée naturelle, scientifique; ce n'est pas une idée contraire à la solidarité naturelle; c'est la pensée de

Rousseau qui est antiscientifique : la solidarité morale et la

DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUÉLS 215

solidarité biologique se confondent, pourvu qu'on ne parle jamais qi

lue de Biologie humaine.

J'ai prononcé le mot de mutualité', c'est aussi un mot très employé et on sait la placc^ qu'occupe la mutualité dans l'organisation sociale contemporaine. Dans ce mot il y a j)lus de précision que dans le mol de solidarité et une précision qu'il ne faudrait pas prendre rigoureusement au pied (b' la lettre étymologique.

Beaucoup de personnes pensent (|ue la nuitualité généralisée serait le remède complet et définitif à toute la nnaladie sociale, supprimerait toutes les inégalités : la mutualité serait un simple écbange, qui égaliserait tout le mondeet dans leiiuel cliacun recevrait ei donnerait également. En fait,

foute association nuituelle implique des sacrifices faits par les uns au profit tb's autres : les 'membres bienfaiteurs, les

stibsides, les dons et les legs, les concessions des médecins,

lies pliarinacicnïî cl de certains fournisseurs... sont indis-

p»'nsable« pour <|u"une société de secours mutuels prospère et rende de réels services à ses membres: il y en a toujours

(jui reçoivent plus et d'autres qui donnent davantage; il faut

que tout le monde y mette de la bonne volonté, de l'amour

pour autrui, le désir d'aider son voisin...

Je serais tenté, dit Alfred Croiset, « de réclamer contre

certains coopérateurs et mutualistes, en faveur du senti-

iiienf, (le Xummv, qui me parmi, en somme, le ciment né-

cessaire ou, pour mieux dire, le principe de vie de toutes les ^^euvres destinées à faire régner dans la société plus de bon-

beur et plus de justice... En somme, c'est bien là aussi ce

que devine, si je ne me trompe, Tinstincl populaire, qui ne

parlerait pas de la solidarité avec tant de chaleur et d'attention s'il n'y faisait une large part au sentiment. Par là, la

solidarité semble se rapprocher de la cbarité chrétienne en-

lendue en son vrai sens, qui est amour ».

Ce dernier mot charité est démodé et discrédité, peu à la

m DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS

mode, parce qu'on lui donne une signification religieuse,

presque confessionnelle. En fait, pris dans son sens étymologique de carùas, il est aussi bon qu'un autre et complète très bien les mots mutualité et solidarité.

En somme, peu importe le mot que chacun a le droit de

préférer ; une seule chose est capitale, c'est que la Biologie humaine enseigne à Thomme qu'il a le devoir 'de respecter et d'aimer la vie des autres hommes comme il a le devoir

de respecter et d'aimer sa vie pi^opre; il doit, non seulemeni

remplir sa mission propre dans l'évolution progressive 'de rhumanité, mais encore aider tous les autres hommes à remplir la leur.

Que tous les hommes, dit Alfred Croisel, « s'entendent sur ce point que l'homme n'est vraiment homme que s'il sait s'unir avec ses semblables pour chercher avec eux, par amour

et par raison, ramélioration matérielle et morale du sort d^^

la collectivité » et la marche en avant de l'humanité.

A tous les hommes s'impose obligatoirement le devoir biologique de collaboration interindividuelle ,

Page 1