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CHAPITRE X

LES périls; corrélatifs

.Al)X DEVOIRS BIOLOGIQUES IISTERINDIVIDUELS

L Périls résultant des fausses conceptions de la solidarité: égoïsme collectif et égoïsme individuel ; morale des esclaves et morale des maîtres ; esprit

grégaire et esprit social. — 2. Physiopalhologie des fonctions sociales et

collectives. — 3. L'état psychique ppoducteur de l'inobservation des devoirs'

interindividuels: A. Folie antialtrnisie avec irresponsabilité; B. Demifolie antialtruiste avec responsabilité atténuée ; G. Tempéraments antialtruistes

avec responsabilité, Les criminels et les antialtruistes ne sont pas tous des

malades.

1. Périls résultant des fausses conceptions de la solidarité: égoïsme collectif et égoïsme individuel ; morale des esclaves et morale des maîtres ; esprit grégaire et esprit social.

J'ai dit, dans le précédent chapitre, que tout le monde

admet, sous des noms divers et spécialement sous le nom

(le solidarité, que les bonnes relations interindividuelles

doivent être inscrites à la base de toute constitution de société humaine. Seulement tout le monde ne comprend pas

le mol solidarité de la même manière ; de là, cette assertion, trop justifiée, de Malapert que Tidée de solidarité est une

« idée complexe et équivoque, au sujet jle laquelle les confusions sont d'autant plus fréquentes et d'autant plus graves,

qu'elle a eu une vogue plus rapide et plus complète, qu'on

(i prétendu fonder sur elle seule toute la morale sociale)).

Certaines fausses conceptions de la solidarité sont telles qu'elles constituent un danger pour la société qui les prendrait pour bases : c'est le premier jom7 corrélatif aux devoirs

biologiques interindividuels. Je synthétiserai toutes ces

dangereuses manières de concevoir la solidarité dans la

«loclrine qui fait, de la solidarité, un é g oïsme collectif, aussi périlleux et iunnoral que l'éjj^oïsnie individuel auquel on

l'oppose ; doctrine qu! arrive aussi a conlonJre {àcneusemeni l'esprit f/réf/aire et l'esprit social; ce qui est, à mon sens,

un véritable contre-sens scientifique, en Biologie liuniaine.

La conscience sociale, dit Palan te. opprime souvent les

consciences individuelles; les é<ioYsmes individuels sont très

souvent les esclaves et les dupes de légoïsme collectif.

Nietzche a fortement exprimé cette antinomie : « la pluparl des gens, dit-il, quoi qu'ils puissent penser et dire de leiii éji^oisnie, ne font rien, leur vie durant, pour leur ego, mais

seulement pour le faidôme de leur ego qui s'est formé sur

eux dans leur entourage avant de se communiquer à eux ; — par conséquent, ils vivent tous dans une nuée d'opinions impersonnelles, d'appréciations fortuites et fictives, l'un

vis-à-vis de Tautre et ainsi de suite d'esprit en esprit : singulier monde de phantasmes qui sait se donner une apparence si raisonnable! Cette brume d'opinions et d'habitudes «^i-cuiclit et vit presque indépendaninient des hommes qu'elle

«Mitoure; c'est elle qui cause la fausseté inhérente aux jugements d'ordre général que Ton porte sur l'honnue, — tous

ces hommes, inconnus l'un à l'autre, croient à cette chose abstraite qui s'appelle riiomme, à une fiction; et tout changement tenté sur cette chose abstraite par les jugements d individualités puissantes (telles que les princes et les philosophes) fait un efl'et extraordinaire et insensé sur le grand

nombre. — Tout cela parce que chaque in<liviclu ne sait pas

opposer, dans ce grand nombre, un ego véritable qui lui

est propre et qu'il a approfondi à la pâle fiction universelle

<|u'il détruirait par là même. » — Schopenhauer avait aussi

noté cette illusion, qui fait que tant «l'Iionnues placent « leur

bonheur et l'intérêt de leur vie entière dans la tête d'autrui ».

Plus loin, Palante donne «la célèbre distinction nietz-

cliecnnc, qui a soulevé et soulèvera encore tant de débats.

AUX DEVOIRS INTERINDIVIDUELS 219

Nietzclie dislingue les sociétés où domine la morale des «'sclaves et celle oîi domine la morale des maîtres. La première morale est caractérisée par le triomphe de Tesprit

orégaire, par la lacbeté et la férocité COllcctivGS, par Fasservissement veule de l'individu aux volontés grégaires, par la défiance des supériorités, par la compassion hypocrite pour les faibles et les petits. — La morale des maîtres est caractérisée par l'indépenJance (le Tesprit et (lu cteur, par l'attitude héroïque et dédaigneuse de la soutTrance

<le. soi-même et des autres. La morale d'esclaves est dupe 4le l'illusion du proj^rès et se berce de je ne sais quel rt've d'avenir humanitaire qui ne serait en réalité que 1 universel

asservissement. La morale dï's maîtres a le culte du passé,

(le la vieillesse et de la tradition. Elle veut développer dans le présent la volonté de puissance de l'individu dédaigneuse «les promesses et des rêves de Tavenir. — NIetzcbe identifie

les sociétés fondées sur la morale d'esclaves avec les sociétés

Hcinocratiques et les sociétés fondées sur la morale des maîtres avec les sociétés aristocratiques. A notre avis, Nietzche a eu raison de diriger ses sarcasmes méprisants

contre l'esprit grégaire, cet esprit de lâcheté et de cruauté

collectives, dont il reste trop de traces dans nos sociétés. Il a le mérite d'avoir été un de ces généreux esprits, qui, de nos jours, ont élevé contre IVsprit grégaire la protestation

«le l'individualisme et qui diraient volontiers avec un héros dlbsen : l'homme le plus puissant est celui qui est le^plus seul ».

Mais, « Nietzche a eu le tort de confondre ici l'esprit

lirégaire et l'esprit démocratique. L'esprit démocratique n'a précisément, à notre avis, d'autre raison d'être que d'être

une affirmation de l'individualisme en face des tyrannies «grégaires. En effet, l'esprit grégaire n'esl-il pas au fond de

tous les préjugés, stupides ou féroces, qui déshonorent encore notre morale sociale et contre lesquels lutte précisément l'esprit démocratique? Les prétendus maîtres nont-il pas

AUX DEVOIRS INTERINDIVIDUELS

aussi leur esprit grégaire, qui s'appellera ici l'honneur de caste, là Fesprit de corps ? Esprit de corps ou esprit de caste,

peu importe; ce ne sont là que des inanifeslalions d'un égoïsme collectif essentiellement grégaire et imti-indi

vidualiste ».

C'est ainsi que l on dénature l'idée de solidarité : « d'un»?

manière générale, il y aurait de fortes résenes à faire sur

le rôle social de la solidarité!... La solidarité est au foml

un égoïsme à plusi*;urs et l'égoïsme colltM!lif est souvent, tout coninie Tégoïsmi? individuel, cupide et féroce, intri-

i^ant et menteur; bien plus, il a une tendance a exagérer

encore et à intensifier, dans dos proportions inconnues de

l.égoïsine individuel, ces dispositions, qu'on déclare imiiio raies et antisociales chez l'individu, mais qu'on déclare morales et respectables chez une collectivité, comme si les

égôïsmes, en s agglomérant, devenaienl sacrosaintg».

Pillante rappelle ensuite les travaux dt; Sighele insistuiil

sur cette vérité que « toute réunion, tout g^i-oupe d'hommes

est moralement et intellectuellement inférieur aux éléments

qui les composent » et que « les nombreuses réunions dliommes ravalent toujours, par une loi fatale de psyclio

logie collective, la valeur intellectuelle de la décision ii prendre». Après Schopenhauer, Maupassant et Ibsen, «il

parle des avantages de la solitude, — libératrice et féconde, — qui nous soustrait aux hypocrisies et aux lâchetés de i'ànic

ji;^régaire ».

Il ne faut pas dire, avec Izoulet, que « la solidarité est

essentiellement bonne et bienfaisante » ; elle ne Test que s! elle est bien comprise et bien délinie; elle n'est pas bonne

par le seul « fait qu'elle est solidai'ité ». Palante est de Tavis de Nietzche « qui a admirablement décrit Tàme grégaire bile de la solidarité » et conclut : « si nous récapitulons le

bilan moral de la solidarité, nous voyons qu'il faut se garder

devoir en elle le lien social idéal. Il y a en elle plus d'égoïsnie que d'altruisme, plus de crainte que de force. Elle est plus

souvent un principe de servitude que de libération. Elle

favorise Tesprit moutonnier etTintelligencevulpine au détriment de l'intelligence vraiment humaine, eUe engendre et

conserve les mensonges de groupe et perpétue les fausses élites : elle anéantit le plus souvent la vraie force sous Tefforl

des médiocrités bien embrigadées, comme les Lilliputiens enchaînaient GuUiver sous la multitude de leurs minuscules liens... Concluons CjU il convient de faire les plus grandes

réserves sur la solidarité comme principe social. »

Ce réquisitoire ne s^ipplique d'ailleurs, on le comprend,

<iu'à la solidarité mal comprise et confondue avec la grégarisation. Plus loin, Palante le proclame nettement quand.

narlant de la synergie socialede Mazel, il dit : « il faut se oarder de confondre cette synergie, cette solidarité indépendante, active et libre, essentiellement respectueuse de Tindi-

\idu, avec cette solidarité g:régaire, passive et moutonnière

essentiellement, tyran nique et oppressive des individualités, — qui constitue Tâme, mobile et instable, des foules

et plus encore la mentalité rabougrie et encroiîtée de nos

corps constitués et de nos administrations)).

« Par suite, si un régime social de Tavenir, qu'il s'appelle socialisme ou autrement, veut fonder une élite, qu'il jette

par-dessus bord la notion de classe et même celle d'élite

collective; mais qu'il cultive, qu1l intensifie le sentiment de

lindividualité et de la valeur individuelle. Qu'il fasse des hommes qui sachent être eux-mêmes. Qu'il prenne pour

devise Tapbprisme de Nietzche : vous ne devez pas seulement

VOUS élargir, vous devez surtout vous grandir. El nous

ajouterons : vous ne devez point vous grégariser, mais au contraire vous individualiser ».

Une société humaine, en «'organisant, doit en effet faire

des liommes « qui sactient être eux-mêmes » c'est-à-dire des hommes tels que les défmit et les conçoit la Biologie humaine,

des hommes de devoir et non des hommes d'egoïsme. Car

tout notre chapitre précédent peut se résumer dans ce moi :

SUS à l'égoïsmo qui ne peut être qu'un élément de niort pour

la société qui voudrait, le prendre pour base. Et ce que j'ai dit de Técoïsme individuel s'applique absolument à Tégoïsme collecliF, qui n'est qu'un égoïsnie individuel, élargi à quel-

ques-uns et devenu par là même plus fort et plus dangereux. C'est toujours l'influence néfaste de la biologie générale,

qui inspire, fait naître et domine les doctrines de société

humaine basée sur* la lutte, l'intérêt disputé, l'égoïsme et la

conception des associations tondées pour nuire l(i plus confortablement possible, aux autres hommes. Les idées-lois de

la Biologie humaine sont tout autres; ce sont des idées-lois

deco(>pt'riiti<^>n i*t de collaboration pour Tobtention du progrès

général; ces devoirs inlerindividuelsrumpliquenl nullement l'humiliation, rabaissement ou Tasservissement de l'individu, parlant au <*onlraire des devoirs auto-individuels, les développant et les géru'ralisant.

La Fiiologie humaine est hasée sur Tidée de liherté et de responsahililé de l'individu; elle ne peut donc pas être ouvrière de lyrannie (luelconuue, pas plus d'inie collectivité

que d'un auli'»' intlividii. . .

La Biologie' bumauie précise ainsi, très scientiliquement.

la dillérenct^ ahsoliKMju'il y a entre ïvi^pvWgmjarre et Tespril social', l'esprit grégairtî implique un troupeau mené et un

berger meneur ; l'esprit social M'ut dire respect et amour de chacun pour sa propre vie et pour la vie de ses semblables.

En Biologie humaine, il n'y a ni morale (hvs maîtres ni

morale des esclaves; il y a la morale de tous les liommes.

Tous les bommesoiit leur rôle dans la marcbe générale de rhumanité vers le progrès indélîni. Ce rôle diffère suivant les

hommes dont les aptitudes elles facultés difïï'ivnt aussi; ce (jui l'ait qu'aucun homme ne se suffit à lui-même pour remplir

sa mission dans ce monde : chacun a besoin de raide des autres et doit son aide auœ autres; les devoirs interindivi-

(luels sont aussi ofjlif/n foires que les devoirs autoindimdue/s.

AU)L DEVOIRS IMERINDIVIDUELS 22:5

Le mot solidarité, très généralement accepté aujourd'hui, ne peut être retenu que si on le définit comme nous le

taisons dans ce livre. Ce même mot avec une fausse conceplion de sa nature et une définition qui en ferait un synonyme a'égoïsme collectif ou de grégarlté constituerait au contraire un"péril grave pour la société et pour h's individus qui la

composent.

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