CHAPITRE PREMIER
HUiMAlNE
1. La morale et la sociologie ne peuvent trouver leur base scientifiaue tii dans la physicochimie ni dans la biologie. —2. Seule, la Biologie humaine peut être le fondement des sciences morales et sociales Ce qu'est la Bio
logie humaine. - 3. Premier et deuxième caractères spécifiques de Phomme •
supériorité psychique et progrès psychique indéfini. — 4. Troisième Caractère : la volonté humaine.
1 . La morale et la sociologie ne peuvent trouver leur base scientifique ni dans la physicochimie ni dans la biologie.
Les deux mots devoirs et biologiques, inscrits en tête <le ce volume, apparaissent contradictoires. L'un est normatif, veut dire obligation morale, exprime ce qui doit être,
<îe querhomme doit faire: l'autre est scientifique^ indique ee qui est et n'implique aucune obligation morale. L'un correspond au 6ien, Tautre au vrai.
Comment passer de Tun à Tautre et concilier l'un avec
l'autre dans une locution unique: devoirs biologiques!
On m'a reproché d'avoir fait cette association étrange dans une conférence sur les lois biologiques de la famille et
de la société humaines; un paragraphe expose les devoirs
biologiques de l'homme c'est-à-dire les devoirs dictéS à l'homme par la biologie et un autre expose l'impuissance de la biologie à faire exécuter et à rendre obligatoires les
lois qu'elle édicté. Qu'est-ce donc qu'un devoir qui n'est pas
obligatoire? Comment la biologie peut-elle édicter des devoirs, alors qu'eUe ne peut pas les rendre obligatoires? Au fond, c'est là une des faces du grand problème que
se pose constamment notre épOque SERS arriver à le
résoudre: comment peul-on donner une base et un pom de départ scientifiques aux sciences morales et soc.a^s^ Comment peut-on les rattacher à une science deja existante
et constituée? i i i
La majorité des auteurs s'efforce de rattacher la morale et la sociologieà la biologie ou science des êtres v.vants;
et comme, pour beaucoup, les doctrines mon.steS pafaiSSen
démontrées, on voudrait rattacher les sc.ences morales et sociales à la science des corps bruts OU manimes, a lap%-
^'Tetfmànière séduisante de simplifier les choses et de considérer les sciences morales et sociales comme un chapitre de la biologie ou même de la physicochmue fa.t naître de graves objections et aboutit, en définitive, à la négat.on
de la morale et de la sociologie.
Cette assimilation conduit en effet logiquement a a négation des idées de bien, de mérite, de responsabilité qui
sont la base même de la morale. « Dès l'instant, dit Albert
Bavet, qu'on admet, dans le monde soc.al, 1 existence de lois en tous points semblables à celles qu. régissent la chute d'une pierre, il est aussi puéril de rendre un individu, quel qu'il soit, responsable de ses actes, que de blamei
larbre chétif ou de féliciter l'arbre vigoureux. Toute t^nlative en vue d'atténuer la rigueur de cetl* conséquence est foncièrement, antiscientifique... Xerxès, faisant frapper l'océan nous fait sourire; car nous savons les mouvements des eaux soumis à des lois connaissables. Serons-nous moins risibles un jour, nous qui frappons le cnmme sans songer que des lois analogues soulèvent la tempête et sus- 'citenlles crimes?Notre geste apparaitra-t-il moms ridicule
et moins vain? » Donc, en définitive, conclut-.l, « ne rédigeons pas un code de devoirs ; la science ne connaît n, devoirs ni responsabilités >, - c'est-à-dire supprimons la
morale. .
L'inféodation de la sociologie à la biologie et à la physicochimie a, de même, des effets déplorables : on est obligé, avec ces idées, de rapprocher la société humaine, non seulement des sociétés animales, mais des associations en général, du monde inanimé comme du monde vivant. Novicow^ ne manque pas en effet de faire remarquer que l'association se retrouve dans l'univers entier, à tous les
degrés de réchelle, depuis les atomes de la vie inorganique jusqu'aux sociétés beaucoup plus complexes des animaux (famille, troupeau, bande); « on ne peut fixer aucune limite à l'association ».
Dès lors, il faut naturellement appliquer à la société humaine la loi générale qui régit toutes ces associations, la loi de la lutte et de la bataille. Entre toutes ces associations, « la lutte est un phénomène universel. Elle s'opère entre
les atomes et les molécules d^un corps, entre les corps célestes, entre les cellules d'un organisme et entre les différents membres d'une société... La lutte est tour à tour chimique, astronomique, biologique et sociale ». Elle devient
la base de la sociologie.
Dans le même ordre d'idées. Le Dantec montre que « l'égoïsme est la seule base de toute société » : pour le biologiste, dit-il, l'exposé des droits de l'homme revient à dir«
à un groupe d'individus : vous êtes plus forts que ceux qui V ous oppriment ; unissez-vous et vous les opprimerez à votre tour jusqu'à ce que la désunion se mette parmi vous ». Les familles humaines, les clans, les nations ne sont basés que
sur a le respect réciproque d'égales capacités de nuire ». Les sentiments de fraternité ne sont nés chez Thomme que par la guerre et expriment uniquement Tunion contre l'ennemi commun...
C'est la doctrine d'Ernest Haeckel et de son traducteur Vacher de Lapouge, de Jean Weber, de Bismark (la force fait le droit), de Nietzsche, Hobbes, Spinoza (la force, c'est la source du droit).
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Je n'ai pas besoin d'insister pour montrer que vouloir édifier une sociologie sur ces principes, c'est la ruiner d'avance, la supprimer, en décréter l'inexistence.
Loin de résoudre les problèmes sociaux que la sociologie
doit étudier, celte doctrine de la lutte universelle les aigrit vi les aggrave. L'application de ces idées en sociologie serait, comme l'a dit Bougie, la constitution, de plus en
plus accentuée par Thérédité, de castes plus fortes, s'arrogeanl le « repas du lion ». Ce serait l'aggravation incurable du conflit et de la lutte perpétuels entre Tindividu et la société.
« Il y a là, dit Palanto, une antinomie analogue à celle que Sctîopenhauer a découverte entre l'individu et l'espèce. L'individu est sacrifié à la société comme il est sacrifié à Tespèce. » Une société, organisée et dirigée d'après les mêmes
principes que les sociétés animales, ne pourrait pas vivre. Au lieu d'aider l'hunianité à éteindre les luttes de classes, à organiser la société en progrès continu vers un but idéal, cette sociologie hâterait la mort de la société, en la ramenant en deçà des premières époques de son existence, en supprimant tous les progrès réalisés et lentement accumulés depuis l'apparition de l'homme sur la terre et en rendant à l'homme son rang, physiquement inférieur, dans l'échelle
animale.
De tout cela il ressort nettement qu'il est impossible de donner la biologie (et encore plus la physicochimie) comme base et point de départ aux sciences morales et sociales.
Faut-il en conclure qu'on doit renoncer à Tenlreprise et qu'il n'est pas possible de donner une base et un point de départ scientifiques à la morale et à la sociologie?
2. Seule, la Biologie humaine peut être le fondement des sciences morales et sociales. Ce qu'est la Biologie humaine.
La grande raison, pour laquelle il est impossible de donner
la biologie (et à plus forte raison la physicochimie) pour base et point de départ aux sciences morales et sociales, est que la physicochimie est la science de ce qui est commun à
l'univers tout entier et la biologie est la science de ce qui
est commun à tous les êtres vi> anls. Ni l'une ni l'autre ne tiennent compte de ce qui appartient en propre à l'honnne, de ce qui est spécifique de l'espèce humaine.
Le problème social et le problème moral ne peuvent être posés que par une science qui prend pour point de départ l'idée de solidarité qui doit unir tous les hommes, l'idée d'aide mutuelle, de collaboration, de coopération, qui est
l 'opi)osé du principe biologique de la lutte : les hommes ne sont pas nés pour combattre les uns contre les autres; ils sont nés pour s'aider les uns les autres et collaborer ensemble au progrès incessant et indéfini de l'espèce.
Ce volume tout entier sera le développement de cette idée, classiquement et unanimement acceptée aujourd'hui.
La morale et la sociologie sont donc des sciences propres à riiomme et ne peuvent pas prendre pour point de départ
dos considérations connnunes à tous les êtres vivants (encore moins des considérations connnunes à l'univers loul entier). Bougie a énergiquement montré ce caractère humain que doivent avoir les sciences morales et par conséquent la sociologie.
(( Qu'ils soient des hommes, dit-il, en effet, animaux singuliers, non pas seulement par leur complexité, mais par leur conscience, voilà le fait décisif, qui explique pourquoi
la différenciation devait produire dans le monde social des effets tout autres que dans le monde organique et pourquoi les catégories qui conviennent à celui-ci ne sauraient se transporter fidèlement à celui-là... Parce qu'ils sont des
lionimes, c'est-à-dire des êtres critiques, les éléments du corps social sont capables de raisonner sur le sort qui leur est fait par la différenciation et de travailler à limiter ou à rectifier ses effets s'ils les jugent injustes, Les cellules.
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coopèrent aveuglément et se laissent, sans crier, asservir dans l'organe ; mais les hommes sont capables de réfléchir sur leur coopération même, de comparer ce qu'ils donnent avec ce qu'ils reçoivent... Nous ne pouvons finalement oubHer, comme le voudrait la sociologie biologique, que nos sociétés sont faites d'hommes ; et que ce seul caractère, comme il change les conditions, est capable de modifier les
fins et les conséquences de la lutte pour la vie. Et d abord ce n'est pas seulement pour survivre animalement et, si Ton ose dire, bêtement, que les hommes font elforl, mais pour bien vivre... Ce sont en un mol des organismes capables
d'idéal et cet idéal pourra intervenir jusque dans la concurrence naturelle. )>
De tout cela il résulte que la plupart des objections faites à l'inféodation des sciences morales et sociales à la biologie
flispaïaîtraieni s'il était question, non de biologie générale (science de tous les êtres vivants), mais de Biologie humaine (science de l'homme).
Seule en effet, la Biologie humaine tient compte du psy
chisme humain, qui joue un rôle de tout premier ordre en morale et en sociologie, qui a des caractères tout à fait distincts de ceux du psychisme des animaux, même le plus élevés et le plus voisins de l'homme; psychisme humain,
dont la biolope générale ne peut pas s'occuper, puisqu'elle a pour but la recherche de ce qu'il y a de coîmnun à tous les êtres vivants sans exception « l'étude des caractères et des phénomènes vitaux, indépendamment des diftérences
spécifiques et individuelles ».
Pour donner une base vraiment scientifique aux sciences morales et sociales il s'agit donc d'établir l'existence d'une Biologie humaine c'est-à-dire d'une science, qui, comme
i'ai essayé de rétablir ailleurs, doit être aussi essentiellement distinguée de la biologie animale que celle-ci l'est de la biologie végétale.
U objet de la Biologie humaine est \ homme, espèce fixée
depuis un très grand nombre de siècles, on doit donc distinguer cette science de V anthropologie et la confondre au contraire avec la médecine, qui est la science de Thomme
bien portant et malade (comme l'envisageait Barthez) ou physiopatholoQie.
Comme toute science, la Biologie humaine emploie exclusivement la méthode positive et expérimentale (objective
et subjective). Ceci indique que la Biologie humaine ne
comprend pas toutes nos connaissances sur l'homme; elle comprend uniquement celles de ces connaissances qui nous sont révélées par la méthode scientifique.
Pour établir ses droits à l'existence indépendante comme science distincte, la Biologie humaine doit s'appuyer beaucoup plus su%rétude des fonctions ou physiologie que sur l'étude des formes ou morphologie {anatomie).
Il est facile de remarquer que la sérialion continue des êtres vivants, qui fait rapprocher l'homme des autres êtres
vivants jusqu'à l'Umibe et au microbe végétal, est entièrement basée sur les caractères morphologiques. Les analogies, qui rapprochent l'homme des autres animaux, ont été vues, étudiées et souhgnées à l'époque où l'on faisait des découvertes en morphologie et anatomie comparées. Atijourd'hui, quand on fait l'étude comparée des fonctions,
on arrive à des résultats absolument difléreiits.
Cela posé, riiomme est d'abord bien distinct et différent des corps bruts ou inanimés. Ce caractère est commun à l'honnne et à tous les êtres vivants; il appartient donc à la
biologie générale comme à la Biologie humaine. Mais il se présente, chez Thomme, dans des conditions toutes particulières, qui méritent d'être soulignées en tête d'une Biologie humaine.
Chez rhomme comme chez tous les animaux supérieurs,
la fonction antixénique ou de défense ou de constance biologique est dirigée par le système nerveux et par toutes les parties de cet appareil, y compris l'appareil psychique, que
nous verrons présenter chez riiomme des caractères tout à fait spéciaux : tous les appareils nerveux sont psychiques pour une part, les appareils splanchniques comme les appareils sensitivomoteurs ou sensoriels.
Dans celte finalité biologique, dirigée par le systèn)e
nerveux avec ses neurones psychiques, nous trouvons déjà une réponse aux auteurs, que nous avons vus nier Tidée (le responsabilité, de mérite et de démérite... sous la raison
que les lois sont, en tous points, semblables pour l'homme et pour la pierre. — Ces lois sont au contraire absolument différentes pour Thomme et pour les végétaux et les corps bruts: notre geste frappant un criminel ne peut plus être
considéré comme aussi ridicule que le geste de Xerxès faisant frapper l'océan, parce que le psychisme humain est influencé par les coups, tandis que l'océan, n'fjant pas de neurones psychiques, reste indiflerent à ce traitement; la
responsabilité n'appartient pas à la pierre qui tombe ou cY l'arbre chétif, tandis qu'elle peut appartenir à riiomme, puisque le caillou et le végétal n'ont pas, et l'homme a, des neurones psychiques, dont Tactivité intervient dans les actes.
Je passe aux caractères propres à rhonmie, qui n'appartiennent pas aux autres êtres vivants, même le plus proches de l'homme.
3. Premier et deuxième caractères spécifiques de l'homme : supériorité psychique et progrès psychique indéfini.
Le premier caractère vraiment spécifique de riiomme est sa supériornté intellectuelle. Ce fait est bien établi par la maîtrise que l'homme a prise du monde, vivant et inert»', malgré son infériorité évidente à tous les autres points de
vue : il appriv oise, doiTiine, utilise pour son service, son alimentation ou son bien-être, des animaux, dont la force physique écraserait aisément plusieurs hommes réunis, si
celte force physique était dirigée par une force psychique égale à celle de l'homme.
Certes, je ne nie pas — et il serait puéril de nier — le psychisme des animaux ; mais il serait encore plus ridicule
et faux de nier leur notoire infériorité intellectuelle par
rapport à l'homme. Personne ne peut sérieusement contester et ne conteste qu'ils sont inférieurs à l'homme comme force intellectuelle et spontanéité psychique ; leur automatisme psychique est aussi fort, souvent plus fort, que celui de riiomme; mais leur psychisme supérieur est, par cela même, infiniment moins développé.
Celte supériorité psychique est un élément essentiel,
constitutif, de riiomme; on ne conçoit pas Thounne sans celte supériorité psychique. Ce n'est pas là un caractère plus ou moins anciennement acquis et ajouté à la nature liumaine.
Comme dans toutes les espèces fixées, les organes de l'homme ne changent pas, ne se perfectionnent pas. On ne peut pas dire que notre œil voie plus loin ou que notre oreille entende mieux que Tœil et l'oreille de nos ancêtres,
d y a dix mille ans. Notre appareil psychique lui-même ne paraît pas s'être perfectionné ; rien ne prouve une supériorité acquise de notre cerveau sur le cerveau de Thomme des cavernes.
Rémy de Gourmont a très bien montré ce fait (ou cette loi) de constance intellectuelle à travers les générations et les siècles successifs: « au lendemain de sa constitution, la race blanche était capable de génie, absolument dans les
mêmes proportions que de nos jours ; et la moyenne intellectuelle d'une tribu de l'âge de la pierre devait être sensiblement égale à la moyenne intellectuelle d'un village français d'aujourd'hui. »
Après avoir donné de nombreuses preuves de cette proposition, — depuis la découverte du feu, qui est « le fait de génie le mieux caractérisé dont l'humanité puisse se
IS
vanter » et n'appartenant qu'à elle, jusqu'à une série de
gestes, qui « équivalent aux plus beaux mouvements de pensée d'un Lavoisier ou d'un Pasteur » — Rémy de Gourmont ajoute : « l'tiomme n'a pas été nécessairement à l'ongine l'homme intelligent ; son intelligence ôtée, l'homme
blanc d'aujourd'hui n'en serait ni plus ni moins homme, au point de vue biologique ». Ceci me paraît en contradu-tion avec tout l'article de Rémy de Gouru.ont sur la loi de
constance intellectuelle, qui s'applique réellement à l'homme
depuis qu'il est homme, c'est-à-dire depuis qu'.l existe.
Au point de vue biologique, l'homme sans son inteUigence n'est plus l'homme, vrai et complet. Le fou,' qui n'a plus son intelligence, même le somnambule, qui, momentanément privé de son psychisme supérieur, volontaire et conscient, est réduit à son automatisme psychique, ne sont pas des hommes complets et normaux au sens biologique
du mot.
La supériorité du psychisme est - et a toujours été une caractéristique essentielle de Ihomme et de l'espèce humaine.
Le deuxiènui caractère biologique propre à l'homme est la faculté de progrès psychique indéfini. Ce progrès, dominateur et continu, chez l'homme et dans l'espèce humaine.
est indiscutable et ne doit pas être opposé à la loi de constance intellectuelle, dont je viens de parler. Ce progrès consiste essentiellement dans la faculté qua le psychisme de l'homme d'accumuler et d'utiliser les découvertes et les acquisitions psychiques des (jénérations et des siècles anté-
rieurs.
Cette faculté n'existe pas chez les animaux, même les plus élevés. La ruche des abeilles et Forganisation sociale
des fourmis son! remarquables à bien des points de vue, mais ne marquent aucun progrès, aucun changement, dans un sens quelconque, depuis les plus anciennes descriptions.
ET LA BIOLOGIE HUMAINE i^
Le contact avec la vie humaine a pu développer et perfectionner, chez quelques animaux, un certain nombre de réflexes de défense : les chiens se font moins souvent écraser qu au début de la circulation des automobiles ou des tramways. Mais il est impossible de prouver un progrès vrai,
réel, acquis, dans la vie des animaux : le poisson a nagé de tout temps et ne nage pas mieux qu'autrefois, de même que roiseau a volé de tout temps et ne vole pas mieux qu'autrefois.
Nativement bien inférieur au poisson et à Toiseau à ces points de vue, l'homme a conquis cette faculté de se mouvoir librement dans Teau et dans l'air, en découvrant le sous-marin et l'aéroplane ; de même que, grâce au microscope et au téléphone, il voit des dimensions ei entend à des distances inaccessibles à ses sens naturels. Ne fût-ce que dans Tart de mieux et plus vite tuer ses semblables, le proorès de l'humanité n'apparaît-il pas douloureusement et
tragiquement indéniable et écrasant !
C'est bien là un caractère spécifique de l'humanité: seul, l'homme est capable d'un progrès intellectuel indéfini, grâce à l'accumulation des acquisitions successives de fhumanité antérieure. Chaque génération humaine apparaît, dès sa naissance, hissée sur les épaules du géant que forment toutes les générations passées et dont la taille s'ac- .croît constamment. Le point de départ de chaque génération est ainsi plus élevé que celui de la génération précédente; et alors le même effort progressif conduit chaque génération beaucoup plus haut que la précédente.
Si les expériences de Galvani et de Volta n'avaient pas été
faites et surtout si leurs successeurs n'avaient pas eu, pour point de départ de leurs propres travaux, les faits acquis par Galvani et par Volta, nous n'aurions aujourd'hui ni le télégraphe ili la lumière électrique...
Ce progrès psychique indéfmi s'étend, par ses applications, à toutes les formes de la vie humaine: bien-être.
longévité, défense contre la maladie... Et ainsi tous les
membres de la société humaine profitent de ce progrès et tous en sont, ou doivent en être, les artisans et les auteurs. Ce sera là le p(^int de départ de plusieurs des devoirs biologiques dont je parlerai plus loin.
4. Troisième caractère : la volonté humaine. I^e troisième caractère spécifique du psychisme humain
est constitué par les conditions toutes particulières dans lesquelles la volonté s'exerce chez Thomme.
Tous les êtres vivants, ayant des neurones psychiques, exécutent des actes, qui ne sont pas la réponse immédiate à
Texcitation provocatrice, qui sont des actes vraiment psychiques, des actes voulus. Mais, chez l'animal, tous les actes sont la conséquence directe et nécessaire de sa constitution et de son automatisme réagissant vis-à-vis du milieu extérieur; chez rhomme au contraire, apparaît, dans les actes voulus et réfléchis, une contingence toute particulière, une intervention directe de l'individu voulant, qui empêche de
prévoir Facle de Thomme comme on prévoit Tacte des animaux.
C'est ce caractère que l'on désigne sous le nom de liberté ou de libt^e arbitre : l'acte de l'homme est libre, tandis que
Tacte de Fanimal ne Test pas.
Beaucoup de philosophes pensent que cette notion de liberté est une « illusion ». Ayons, dit Duprat, « la franchise de dire, d'enseigner, de démontrer que la liberté, telle
qu on la conçoit trop souvent, est une illusion due, comme
Spinoza l'avait pressenti, à l'ignorance de la plupart des causes déterminantes de nos dé<:isions ». De même, pour Schopenhauer, « les actes humains sont absolument déterminés. La volonté est un phénomène du même ordre que les réactions du monde inorganique ». — Il faudrait cependant bien tenir quelque compte des neurones psychiques.
qui jouent un grand rôle dans Texercice de la volonté
humaine et qui n'ont rien à voir avec les réactions dir monde inorganique.
Je ne m'occupe pas — et cela délibérément — de la question philosophique de l'essence du hbre arbitre et de la
notion spirituahste du libre arbitre attribut de Tâme. Restant sur le domaine exclusif de la Biologie humaine, je peux bien dire que tous les observateurs, Içs matériahstes comme les autres, constatent et admettent « une distinction très nette entre les actes qui sont accompagnés du sentiment intime de la hberté et de la responsabihté et ceux qui ne le sont pas ».
Au moment où j'écris ces lignes, je peux écrire le mot
« liberté » ou préférer le mot a libre arbitre », je peux interrompre ma rédaction et la reprendre dans une heure... Ce sont là des actes tout diiTérents de Tacte que je fais quand on frappe sur le tendon de ma rotule et que je soulève la jambe ou même quand on me frappe sur Tépaule, que je tourne la tête et que j'exprime, plus ou moins poliment, mon impatience.
Renouvier a bien établi le fait de la différence entre les
actes libres et ceux qui ne le sont pas; et, depuis les beaux travaux de Pierre Janet, tout le monde distingue les actes psychiques supérieurs et les actes psychiques inférieurs, c'est-à-dire les actes dans lesquels intervient et ceux dans lesquels n'intervient pas la volonté personnelle du sujet.
D'ailleurs — il est bien important de le remarquer — la liberté de Thomme n'est pas la liberté absolue ou hberté d'indifférence et l'acte libre n'est pas l'acte sans causes,
comme le prétendaient Schopenhauer et déjà Helvétius.
En réalité, un acte, réfléchi et voulu, est toujours une résultante de divers facteurs (mobiles, motifs). Seulement, il s'agit de savoir si, parmi ces facteurs, intervient la
volonté intelligente, sensible, éclairée, mais libre et autochtone, du sujet. Or, comme dit Fouillée, « si quelque chose
jQ LES SCIENCES MORALES ET SOCIALES
agit dans ce inonde, nous aussi nous agissons ; si quelque chose, après avoir été conditionné, conditionne, nous aussi, nous conditionnons ».
« Ces tendances, dit Duprat, ces représentations enchaînées en raisonnements, qui sont les mobiles et les motifs de nos actions, tout cela, cest nous, c est notre moi, se déterminant progressivement lui-même... Tidée de hberté doit donc se conciher avec Tidée de déterminisme; mais alors elle peut être celle d'une détermination par soimême, opposée à celle d'une détermination par le dehors, d'une causalité intime opposée à la causalité extérieure. L'idée d'un homme libre est celle d'un agent, qui est véritablement agent, au lieu d'être simplement un intermédiaire pour la transmission des mouvements. »
Ces dernières phrases précisent bien la manière de concevoir les actes libres en Biologie humaine : dans le déterminisme de l'acte libre intervient, activement et puissamment, ^activité propre et personnelle des neurones
pstjchiques de Vindividu vivant, de ce psychisme humain, dont nous avons vu la supériorité transcendante sur celui des autres êtres vivants; ce qui fait que, par la volonté comme par le psychisme supérieur même, l'homme se différencie absolument de tous les autres êtres vivants (animaux les plus élevés compris).
On ne peut d'ailleurs pas dire que dans l'acte libre il y ait création de mouvement, dérogation aux lois biologiques
ou physicochimiques: le sujet libre n'est libre que dans l'exercice de sa volonté; quand, après avoir voulu, il agit, il doit se conformer aux lois biologiques et aux lois physi cochimiques: sinon, sa volonté libre reste théorique el inactive dans la pratique.
Quoi qu'en dise Le Dantec, il n'y a notamment là rien de contraire « au principe physique de l'inertie » ni à la loi de conservation de la force. « Qui n'a lu, dit Milhaud, ou
entendu cette assertion que la conser\ation de la foret-.
pour employer une expression courante, condamne, au
nom de la rigueur mathématique, la liberté psychologiqiie ? » C'est là une « illusion ». Si Ton « veut bien admettre que
je puisse rester libre, quoique je sois incapable de SOUlever un poids trop lourd ou de voir jaune une couleur noire;
quoique je doive me borner, sous peine de tomber, quand
je me tiens sur un seul pied par exemple, aux mouvements qui n entraîneront pas la projection de mon centre de gravité au delà du contour de mon pied, etc., pourquoi déclarer
la liberté incompatible avec telles lois physiques que Fon voudra? aucune démonstration n'existe et ne saurait exister, défendant d'imaginer une vie psychologique libre, en face des nécessités cinétiques de la matière ».
La volonté humaine, ainsi comprise et définie, constitue donc, comme le psychisme supérieur— dont elle dérive — un caractère essentiel, spécifique, non acquis, de l'homme, un caractère sans lequel l'homme n'est plus un homme. La
wnduiie humaine esf soumise à des lois complètement dillérentes de celles qui gouvernent la conduite des animaux.
n est d'ailleurs impossible de combattre cette manière de voir, comme on a essayé de le faire, au nom de la doctrine de l'évolution et du principe de continuité et de montrer que, par des transitions insensibles, on peut passer, du déterminisme de l'amibe et même du caillou à la hberté
de rhomme (Herbert Spencer, Le Dantec, Pierre Laffîtte, Riichner). Quelque nombreuses et insensibles que soient les
transitions entre la volonté de Famibe et la volonté de l'homme, on arrive toujours à un fossé absolu, quand il
faut passer, du déterminisme des autres êtres vivants, audéterminûme libre de l'homme cV.st-à-dire au déterminisme dans lequel intervient l'activité propre et personnelle des neurones psychiques humains.
La hherté distingue et différencie le déterminisme
humain du ^ déterminisme des autres êtres vivants, comme
Grasset. — Devoirs et périls biol. ' a
jg LES SCIENCES MORALES ET SOCIALES
la finalité distingue et différencie le déterminisme de fou^
les êtres vivants du déterminisme physicochimique de la matière brute inanimée.
Pour établir l'existence, chez les animaux, d'une liberté égale à celle de l'homme. Draper dit : « quelle déduction
frappante nous pouvons tirer de celte observation de Huber,
qui a si bien écrit sur ce sujet : si vous regardez attentivement une fourmi au travail, vous pourrez dire, après chaque opération, l'opération qu'elle fera ensuite! Cette fourmi raisonne donc et voit donc les choses de la même manière que nous. »
Je ne sais si cela prouve que la fourmi voit les choses comme nous (puisque, dans le monde physicochimique, on
peut encore bien mieux prévoir la sUCCeSsion dpS phénomènes)- mais eela prouve surtout qu'elle nc les rewrpas comme nous et qu'elle ne les exécute pas librement comme nous. Dans l'enchaînement des actes libres de l'homme, il est impossible de prévoir mathématiquement, après chaque opération, l'opération qu'il fera ensuite.
Dans les actes les plus inlellig^ents de l'animal, il y a toujours de Vaulomalisme c'est-à-dire du déterminisme sans
spontanéité .lu sujet. Il ny a rien qui ressemble à lactC
libre et voulu de Ibonime. On se refuse généralement, dit Duprat, « à reconnaître, chez les unimaux. une moralité, du moins au même sens du mot que lorsqu'il sagit de Ihomme. Et, en effet, toutes leurs réactions sont, pour ainsi dire, automatiques, bien qu'elles puissent porter la marque de la sympathie, de l'altruisme, du désintéressement même. » Et, plus loin, le même auteur ne veut
pas qu'on oublie la différence qu'il y a entre « la poursuite animale et la conduite humaine ».
De même, Dunan distingue « la sagesse toute mécanique de l'animal » et « la sagesse intelligente d*^ l'homme, qm
sait ce qu'il fait et qui le fait parce qu'il veut ».
Ce troisième caractère distinctif de la Biologie humaine
apparaît donc aussi important, aussi ancien et aussi essen-
tiel que les deux premiers.
De cette doctrine on peut rapprocher les passages suivants de Fouillée : « la volonté n'est pas la détermination par un jugement quelconque; elle esil la détermination par
UFi jugement qui prononce que la réalisation de telle fin dt'pend de notre causalité propre. Elle n'est pas simplement la tendance d'une idée quelconque à sa propre réalisation, mais la tendance de ridée d'activité personnelle à sa propre réalisation. La volonté ne se représente telle fin connue pouvant èt;'e atteinte que par le moyen de sa détermination même. De là, la conception d'une dépendance de la fin relativement à ce moyen primordial, qui est notre
idée même de la fin et notre désir de Fatteindre. Considérée par un autre côté, cette conception devient celle de Yindépendance du vouloir relativement à la tin et à ses moyens... le terme du développement volontaire est ce qu'on nomme
liberté... la liberté est le maximum possible d'indépendance pour la volonté, se déterminant, sous Tidée même de cette indépendance, en vue d'une fin dont elle a également ridée... le maxitnum de puissance indépendante et consciente attribuable au moi dans la poursuite de ses fins... la liberté est la causalité intelligente du moi... La volition appelée libre est celle qui a pour première condition Fidée même de notre liberté comme pouvoir de choisir avec conscience entre deux contraires, dont aucun ne peut se réaliser sans ce choix... »
Cette (( causalité intelligente du moi », telle quelle se présente chez F homme, est bien un caractère spécifique de
l espèce humaine.
LES IDÉES-LOIS
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