L'unité biologique de la nature humaine, en tous temps
et en tous lieux.
Je résume le premier chapitre : les efforts, tentés de
divers côtés, afin \\. donner, pour base et point de départ aux sciences morales et sociales, la physicoch.mie OU la bioloj^ie, n ont t>as abouti, parce que ni Tune m l'autre de ces sciences ne tient compte du caractère humain^ que la
morale et la sociolooie doivent avoir, si on veut qu elles
existent réellement.
Mais il existe une science de l'homme ou Biofogie humaine qui doit être aussi essentiellement distinguée de la
biolo-ie animale que celle-ci Test de la biologie végétale. CelteJViologie humaine, tenant compte du caractère humain, étant l'étude même de la nature humaine, peut donner aux sciences morales et sociales une base et un point de départ scientifiques et solides.
De ce chapitre nous concluons donc que l homme se distingue par des caractères spécifiques de tous les autres êtres vivants, même des animaux le plus élevés.
Celle conception scientifique de l'espèce humame entraîne, comme corollaire immédiat et nécessaire, la justification et
la démonstration de la proposition suivante « la nature,
humaine est toujours identique à elle-même, en tous temps et en tous lieux », que Lévy Bruhl inscrit en tête des postulats que la morale théorique « se donne » et « considère comme valables ». « sans les examiner, parce qu'ils
sont imphqués par la pratique », — et dont il conteste la légitimité et la vérité.
En se plaçant au point de vue rigoureusement positif de la Biologie humaine, on peut bien dire que la nature humaine, définie par les caractères que j'ai indiqués dans le chapitre précédent, « est toujours identique à elle-même en tout temps et en tout heu ».
Pour montrer Tinanité de ce postulat, Lévy Bruhl développe cette idée, d'ailleurs très juste, que, à chaque époque, la morale théorique, les moralistes et les philosophes ont pris pour type riiomme de cette époque, très différent de rhomme des époques précédentes ou suivantes. Ainsi,
« f homme qui a servi d'objet à la spéculation morale grecque est loin de représenter d'une manière exacte toute l'humanité. C'est, au contraire, l'homme d'une certaine race et d'un certain temps: c'est le Grec. On sait quelle distance
les Hellènes mettaient entre eux et les barbares — Les Grecs, dit Hegel, ont connu la Grèce, ils n'ont pas connu l'humanité... La spéculation morale, qui s'est développée en Europe chez le>5 modernes, a eu pour objet, en principe,
fhomme pris universellement ; en fait, l'homme de la société occidentale ou chrétienne... C'est encore le postulat de la spéculation morale grecque, modifié, élargi, mais reconnaissable ».
« Les philosophes du xviii* siècle, qui ne sont certes pas prévenus en faveur du christianisme, mais qui croient à une morale naturelle et universelle, soutiennent, eux aussi, sans nulle hésitation, l'idée d'une humanité toujours et
partout semblable à elle-même. Hume répète, après Fontenelle et avec les encyclopédistes, que les hommes d'au-
iourd'hui sont aussi semblables à ceux d'autrefois que tes chênes et les peupliers de nos campagnes le sont à ceux d il
y a cinq mille ans. » Pourtant, continue Lévy Bruhl, ce postulat, en qui on a une si entière confiance, « ne peut plus être considéré aujourd'hui comme exact, à moms
qu'on ne le rtnluise à une formule presque purement verbale... Si l'on donne à ce postulat le sens où l'ont pris les philosophes qui en ont tait usage, plus ou moins expressément dans leur morale tbéorique, c'est-à-dire , s'il signifie
qu'ils ont eu le droil détendre à rimmanilê entière ce qu'ils ont appris delà nature liuniaine. au point de vue psychologique, moral et social, par Fohservation d'eux-mêmes et de leur milieu, rien n'est plus contestable... Peut-être, un jour,
la sociologie saura-l-tdle déterminer avec précision ce qu'il
y a de commun chez les individus de tous les peuples humains. Présentement, une tache plus modeste s'impose... Dans son état présent, la psychologie traditionnelle, qui
reste attachée au concept de Thoimne en général, prête à la plupart des objections (pie ce concept soulève. Comme lui. elle est abstraite et hors du temps. Connue lui. elle prend pour univei^sel ce quelle trouve dans les sujets quelle a
sous les veux hir pf nioir... »
Cette idée de Tunité et de ridenlité de la nature humaine en tous temps et en tous lieux a été également combattue par beaucoup d'autres auteurs.
« La constitution de 179o, dit de Maislre, tout comme ses aînées, est laite pour Xhomtne. Or. il n'y a point à' homme dans le monde. J'ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu,
qu'on peut être Persan : mais, quant à Y homme, je déclarP
ne ravoir rencontré de ma vie ; s'il existe, c'est bien à mon
insu ».
' De même, à M^-^ Deploige, « l'homme en général »,
qu'envisage J.-J. Rousseau, apparaît comme « un fantôme philosophique, vide et sans substance ».
ET LES mÉES-LOIS 23
Ces arguments des adversaires de l'unité de la nature liumaine sont très justes, si Ton veut (comme on Ta fait
jusqu'à présent) universaliser à toute Thumanité les observations psychologiques de détail que Ton fait sur les individus ; et, pour les constitutions politiques, je suis de l'avis de Joseph de Maistre : elles doivent viser les hommes d'une
nation et non les hoixinies en général. Mais le postulat, incriminé par Lévy Bruhl, devient au contraire une vérité scientifiquement démontrée, si on définit la nature humaine
par ses caractères biologiques : la Biologie humaine étudie
et décrit l'homme en général, tout ce qui est commun à tous les hommes et tout ce qui distingue l'espèce humaine des autres espèces vivantes, éloignées ou rapprochées dans
l'échelle des êtres animés.
L'homme, ainsi étudié et décrit par le biologiste humain, n'est pas « un schènie artificiel et scolastique ». C'est un être bien défini, scientifiquement caractérisé, objet d'une
science, positive et expérimentale : la Biologie humaine.
Je reconnais, avec Lévy Bruhl, que l'idée de l'homme en général, « dont la psychologie et la morale théorique se sont contentées jusqu'à présent, est artificielle et pauvre ».
Mais ridée de Thomme en général, fournie par la Biologie
humaine, est au contraire naturelle, scientifique, positive et féconde.
Lévy Bruhl pense que « l'unité de structure mentale dans
l'espèce humaine apparaîtra probablement » plus tard, « à mesure qu'une psychologie scientifique se développera, concurremment avec les progrès de la sociologie (ces deux sciences se prêtant un mutuel secours) ». — On peut dire
que cette unité mentale (unité fonctionnelle du moins, sinon
structurale) dans l'espèce humaine apparaît dès la naissance de la Biologie humaine et que son étude se précisera et se développera constamment au fur et à mesure que la Biologie
humaine progressera elle-même et parallèlement aux progrès de cette Biologie humaine.
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