Autres conceptions du mariage : conceptions anciennes
préscientifiques.
J'ai dit que ridée-loi biologique de famille, comme toutes les idées-lois de la Biologie humaine, sont aussi anciennes que l'homme dans leur principe, mais variables dans leurs
applications. Comme principe, elles sont antérieures à toute science qui se contente d'en constater l'existence quand elle commence à se constituer ; mais comme application,
elles sont variables, se précisent et se perfectionnent au fur et à mesure que la Biologie humaine fait elle-même des progrès.
Il en est naturellement de même pour la notion biologique du mariage : le principe en est aussi ancien que l'existence
même de riiomme, mais l'application change et progresse
avec les changements et les progrès de la Biologie humaine.
La notion biologique exposée plus haut de la monoyamie
durable est l'expression de la Biologie humaine actuelle; mais elle n'est pas aussi ancienne que l'homme; elle ne date guère que de la civihsation chrétienne ; on doit donc penser qu'il y a eu, avant cette ootion scientifique actuelle du mariage, iX autres conceptions, préscientifiques ou moins
scientifiques, don! il faut dire un mot, ne fut-ce que pour
en montrer l'inférioté au point de vue social.
J'énumérerai ces conceptions anciennes du mariage d'après le livre de Malapert.
Il y a d'abord une forme d'union sexuelle que l'on a
supposée être, a Forigine, répandue dans rhumanité, mais
<lont Texistence n'a jamais été démontrée : c'est la promiscuité primitive qui aurait rattaché la famille humaine aux sociétés animales et qui est appuyée plutôt sur les données de la biologie générale que sur celles de la Biologie
humaine.
Ce n'est là sur l'origine de la société conjugale qu'(( um»
hypothèse célèbre », soutenue par différents sociologues
(Mac Lennan, Lubbock, Bachofen), « mais qui semble
devoir être abandonnée ». Dans cette hypothèse, « à l'origine de l'humanité aurait régné une complète liberté dans les relations sexuelles, chaque femme appartenant à l'homme <|ui s'en serait pour un instant rendu le maître. 11 est tout à fciit invraisemblable que cet hétaïrisme universel ait pu
dominer. Aucune preuve sérieuse n'a pu être donnée en
faveur de la promiscuité originelle » (Starke, Westermarck) ;
« en fait, on ne l'a nulle part constatée. De plus, ainsi que l'observe Spencei-, même là où les lois et les croyances morales ou religieuses n'empêcheraient pas la variabilité
incessante des unions temporaires, les préférences individuelles, l'amour de la possession et de la domination conduiraient naturellement à rendre les liaisons au moins relativement permanentes ». v
En tous cas, il n'est pas nécessaire d'insister pour montrer
le caractère non-biologique et antiscientifique qu'aurait cette forme du mariage ou plutôt cette négation du mariage. Voisin de la promiscuité, mais cependant essentiellement
différent est le mariage par groupes, qui est un mariage
-peu perfectionné encore mais enfin qui est un mariage ; c'est le clan patronymique, décrit notamment par Howit et
Sison : « les hommes et les femmes appartenant à un même
clan ne peuvent se marier entre eux ; dès lors, si une tribu
se compose de deux clans, tous les hommes d'un clan sont de droit maris de toutes les femmes de l'autre, et réciproquement; certaines règles d'ailleurs limitent ce droit virtuel et donnent aux unions un caractère plus individuel et plus stable. Dans ce mariage par groupes. Texogamie est une règle absolue pour le clan, tandis que l'endogamie l'est pour la tribu (c'est-à-dire que deux individus du même clan ne peuvent contracter mariage et qu'au contraire un individu
d'une tribu ne peut se marier qu'avec quelqu'un de la même
tribu). Dans le mariage par groupes, la fdiation s'établit
naturellement par la mère : c'est le matriarcat. »
A ce type du mariage par groupes on peut rattacher (quoique assez difl'érente) la pofyancfî^ie, mariage « dans lequel une femme possède plusieurs maris, généralement dt^s frères. Le levirat (mariage obligatoire avec la veuve du
frère défunt), très répandu dans l'Inde, peut être justement considéré connue une survivance de la polyandrie » — survivance assez lointaine, puisque, ici, la polyandrie est successive; ce qui est tout à fait différent de la polyandrie simultanée ou vraie et revient par conséquent, en fait et en principe, à la monoandrie.
Enfin il y a la pohjgynie, beaucoup plus fréquente et
encore actuellement plus répandue que les formes précédentes : on peut même dire, je crois, que c'est la seub'
forme ancienne de société conjugale qui existe encore
actuellement.
« Le mariage individuel se trouve alors hé à une nouvelle forme de filiation, \o patriarcat. 11 est permis de supposer,
ajoute 3Ialapert, que le patriarcat a pris naissance dans la
coutume de se procurer des femmes par le rapt et qu'il s'est
définitivement organisé quand, au mariage par capture,
s'est substitué le mariage par achat. Dans la famille patriarcale, qui est très souvent polygame, le chef de famille possède une autorité absolue, un pouvoir discrétionnaire sur la femme et sur les enfants. »
On voit comment, à travers ces diverses fornjes, se développe ridée biologique vraie du mariage qui aboutit à la monogamie durable. On voit facilement pourquoi.
Le but biologique du mariage est la fondation d'une famille et par conséquent la procréation des enfants et leur éducation jusqu'à Tàge où ils deviennent eux-mêmes des
hommes; le but de la famille el par conséqueni du mariage
(qui en est l'acte initial et fondamental) est donc de maintenir et de continuer l'espèce humaine c/est-à-dire de faire, non des enfants, mais des hommes.
Or, pour cette mission, difficile el longue (la formation des hommes), il n'y a pas trop de la collaboration, et de la collaboration prolongée, de rhoinhie et de la femme; et, pour que cette collaboration soit vraiment utile et féconde pour le progrès de Thuinanilé. il faut que, pour le même
groupe familial d'enfants, le même homme (le père) collabore toujours et longtemps avec la même femme (la mère) :
et ainsi la monogamie durable apparaît comme la forme nécessaire du mariage biologique.
La polyandrie et la polygynie sont aussi préjudiciables, l'une et Tautre. à cette œuvre d'éducation des enfants et de formation des hommes qui est l'objet de la famille humaine et le but du mariage bumain.
On comprend d'ailleurs que ces idées ne se soient précisées dans l'esprit de l'homme qu'à une épo(}ue relativement
récente, quand les saines notions de Biologie humaine se sont développées et précisées. A ce point de vue, il n'est
que juste <le noter le rôle immense qu'a joué la civilisation chrétienne.
C'est par le christianisme notamment que la fennne a été de
plus en plus considérée comme l'égale et la collaboratrice de l'homme; on a vu que, pour être différent de celui de l'homme, son rôle pour la formation des honmies futurs est aussi important que celui de Fhomme. Cette notion conduit à la monogamie et à la liberté égale de l'homme et de la
if' \^
femme pour le choix de son conjoint»; ce que Malapert appel I«. la monogamie libre.
Dans toutes les formes anciennes que nous avons app(«-
lées préscientifiques, la tenmie est un instrument conquis.
pris ou acheté, jamais consulté; de ce servage de la femiiie
les dernières survivaûces sont la polygamie et aussi robliga-
tionde se tuer à la moi! <1." son mari ou d'épouser son beaufrère.
« Ce n'est que peu à peu, dit Malaperl, grâce surtout au christianisme, que la situation moiale de la feinme a été relevée et qu'une part de plus en plus large a été faite dans le mariage au choix personnel et à la libre volonlé des contractants. Enfin, le mouvement ralionalisie et én^alilaire, qui.
^ travers les temps modernes, a abouti à la Révolution française, ronduir à la notion d'une libre convention entre personnes également indépendantes et ayant même dignité et mêmes droits. C/est là la monogamie libre dans laquelle nous voyons la forme idéale de la société conjugale, bien (pie notre système de législation en soit, sur bien des points.
fort éloigné. »
Cet idéal n'est d'ailleurs pas réalisé, non seulement par les lois, mais par les mœurs : « le mariage, là même où ont disparu et le mariage par capture et le mariage par achat, est considéré — et cette manière de voir subsiste encore
dans une large mesure aujourd'hui — comme l'affaire des familles (ju^il va unir plutôt que comme celle des deux individus, comme un lien entre famUles plutôt que comme un
lien personnel : le mariage de Tun des membres de la famille
a pour condition nécessaire le consentement de son chef et la volonté de celui-ci peut niême être contraignante ».
Cela prouve qu'il ne suffît pas d'inscrire la monogamie libre dans le Code pour voir le mariage réaliser le type biologique complet; il faut autre chose: il faut, toujours au
J^ Article i40. U n'y a pas de mariage lorsqu'il n'y a pas de consente-
nom de la Biologie humaine, insister sur le but du mariage qui est, non le bonheur et l'intérêt des conjoints, des individus, mais le développement et Tintérêt de la famille, des
enfants. Or, si le principe de la nionogamie librement acceptée est très généralement reconnu aujourd'hui, le but familial du mariage est encore discuté, de divers côtés, par un grand nomlire d'esprits distingués qui ne veuhMit voir dans le mariage que le but individualiste.