ETAT ACTUEL DE LA QUESTION
Comme nous l’avons déjà signalé dans notre historique, ce n’est qu'à partir de 1894 que paraissent des travaux s'’attachant à démontrer la possibilité d’un diagnostic post mortem d’une infection générale. Les premiers en date sont ceux de MM. Achard et Phulpin, publiés dans les comptes rendus de la Société de biologie de 1894 et qui sont intitulés : Notes sur la pénétration des microbes dans les organes pendant l'agonie el après la mort.
Pour ces auteurs, les microbes, hôtes habituels des cavités naturelles, peuvent, pendant l’agonie et après la mort, envahir l'organisme, trompant ainsi un expérimentateur qui leur attribue un rôle pathogène. Ceci serait vrai surtout pour le colibacille qui pullule dans le tube digestif, qui est lui-même une source d'infection du corps humain, soit avant, soit après la mort.
Wurtz et Hermann ont montré que cet envahissement par le colibacille avait lieu surtout pendant la saison chaude. Lesage et Macaigne ont montré sa rareté pendant la saison froide, et, comme cause favorisante, les diarrhées ou lésions intestinales préexistantes. Wurtz a montré expérimentalement, sur des animaux asphyxiés ou empoisonnés à l’arsenic, la réalité de cette infection agonique du corps.
Le professeur Achard a essayé d'établir la pathogénie de cet envahissement agonique; il à opéré sur 49 sujets à la Salpétrière, et prélevait pour ses examens le sang veineux du bras et du suc hépatique. I] est à remarquer que dans ces 49 expé-
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riences, dans 6 cas seulement il s'agissait d’une septicémie à streptocoque (2 fois) et à staphylocoque blanc (4 fois). L’expérimentateur à remarqué que les infections agoniques hépatiques étaient dues surtout au colibacille et au staphylocoque blanc.
Tout en avouant l'insuffisance de ses recherches microbiennes, le professeur Achard croit pouvoir quand même poser un certain nombre de conclusions, à savoir que
1° Les infections agoniques sont relativement rares : 8 fois sur 49 sujets.
2° La température extérieure possède une grande influence sur l’apparition de l’envahissement cadavérique par les microbes et sur la rapidité de cet envahissement. Les examens négatifs correspondent aux basses températures. Au-dessus de 22 degrés, le cœur, le foie, la rate sont envahis et la plupart du temps dans les quatorze premières heures.
3° La nature de la maladie mortelle : foyer putride, cancer, exerce aussi une action sur la rapidité de l’envahissement cadavérique.
4° Quant à la marche de l’envahissement cadavérique, il semble que le foie soit le premier envahi (Wurtz et Herman). Le cœur n’est envahi le premier que s’il y a lésion pulmonaire. La rate vient ensuite. C’est le staphylocoque blanc qui pénètre le premier, les bacilles de la putréfaction apparaissent beaucoup plus tardivement.
5° Enfin, le professeur Achard fait ressortir l’analogie qui existe entre l’envahissement cadavérique et les infections qui se produisent pendant la période agonique : c’est le foie qui, dans les deux cas, est le plus souvent atteint, et c’est le staphylocoque blanc qui est en cause.
Le docteur R. Wurtz, si souvent cité dans le travail du professeur Acbard, a communiqué le résultat de ses recherches à la Société de biologie en 1892. Il a poussé plus loin l'identification des espèces microbiennes. Il les a trouvées pures ou mélangées à d’autres microbes intestinaux. Il cite le B. coli, le Protœus vulgaris, et un streptocoque rappelant par sa morphologie le streptocoque pyogène.
Ces espèces se trouvent à l’état d'unités isolées dans un crand nombre de cas. Quant aux nombreuses bactéries d’oriuine intestinale associées à ces espèces pathogènes, il signale comme causes favorisant leur apparition : le froid, Fasphyxie et les poisons.
Symes, de Londres, à également étudié la microbiologie du cadavre dans un article paru dans la revue « Lancet » en 1899; il nous dit avoir trouvé dans 50 p. 100 des cas, au niveau des reins et du poumon, du colibacille associé où non à d'autres microbes. Pour lui, le colibacille passant de l'intestin dans les autres organes empêcherait le plus souvent les autres microbes de se développer. Dans tous les cadavres de malades ayant succombé à une pneumonie, il a trouvé du pneumocoque. Il a égalément souvent trouvé du bacille diphtérique.
Mais les travaux de beaucoup les plus importants sont ceux de Simmonds, de Hambourg, et ceux de Canon, de Berlin, en 1904. Voyons rapidement quelles furent leurs conclusions.
Simmonds, dans une étude approfondie publiée dans le Virchons archiv für Pathologische anatomic und Physiologie, consigne les résultats de <es recherches bactériologiques dans le sang cardiaque de 1.200 cadavres.
Il arrive à cette conclusion que des données importantes peuvent être obtenues par l'examen bactériologique systématique du sang des cadavres.-La principale eXpérience consiste à faire des cultures de sang cardiaque. Il prétend que les microbes dont il a démontré l'existence dans le sang du cœur sont les microbes spécifiques qui peuvent être trouvés libres dans le sang en circulation, pendant la vie, et non pas d'autres qui seraient venus de certaines parties du corps après Ja mort. Dans ces expériences, les autopsies étaient pratiquées de douze à trente-six heures après la mort, et même quelquefois plus tard. De plus, l’expérimentateur prétend reconnaître les différents microbes d’invasions secondaires, et, dans 95 p. 109 des cas, ne rencontre qu'une seule variété, le streptocoque.
Il est à remarquer que, de même que le professeur Achard, le docteur Simmonds ne s’est pas spécialement préoccupé des
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septicémies comme causes de la mort; en eflet, dans 38 cas seulement sur 1.200, la mort était due à ces affections. De plus, les cadavres sur lesquels iropérait étaient conservés dans des caveaux frigorifiques, condition qui n’est pas toujours remplie dans les circonstances d'examens médico-légaux.
Canon, dans des publications dont la dernière parut dans le Centrablatt für Allgemeine Pathologie und Pathologische anatomic (1904), jeta un premier doute sur la réalité de cette théorie. La principale critique que fait ce dernier au docteur Simmonds, est qu'il a employé le sang cardiaque au lieu du sang des veines périphériques, entre autres celui de la veine médiane basilique. Le docteur Canon prétend que deux cultures faites en même temps, l’une avec le sang de la veine périphérique, l’autre avec celui du cœur, présentent dans cer- ‘tains cas de grandes différences : à savoir qu'aucun microbe ne sera trouvé dans le sang veineux et qu’un très grand nombre sera trouvé dans le sang du cœur. Ces bactéries, dans la plupart des cas, ont émigré des organes voisins et surtout des poumons.
L'opinion du docteur Canon est qu’on peut obtenir d’excellents renseignements des recherches bactériologiques prati quées sur les cadavres, mais pas en ensemençant le sang Cardiaque. De même, il croit pouvoir affirmer que les bactéries commencent leur travail de décomposition dans le cœur où émigrent, en raison même de leur proximité, celles des organes voisins, foie et poumons.
Le Docteur Gradwohl, de Saint-Louis (Missouri), a-lui aussi publié dans les Annales de l'Institut Pasteur, en 1904, les résultats de recherches microbiennes sur le cadavre. Comme les auteurs précédents, il a expérimenté sur des corps conservés dans des glacières « parfaitement aménagées », supérieures même aux caveaux en usage dans la Morgue allemande.
Les observations portent sur 50 cas, dont 11 seulement correspondent à des septicémies. Ses conclusions se rapprochent de celles du professeur Canon, c’est-à-dire que le sang veineux de la media basilica donne des renseignements plus fidèles que
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le sang cardiaque. Mais il fait quelques réserves qui concernent justement les cas où la mort est due à une septicémie; dans ces conditions, nous dit-il, le sang veineux du bras renferme les mêmes microbes que le sang cardiaque, et il n’y a pas grande importance à le prélever dans l’une ou l’autre région. Il insiste également, comme le Docteur Canon, sur l’importance, dans les cas médico-légaux où le pathologiste est incapable de trouver la cause déterminante de la mort, de l'examen bactériologique du sang du cadavre, qui montrera une infection microbienne qui ne laisse aucune marque visible à l’œil nu sur les principaux organes.
Le docteur G. Combes, dans son Etude de l'examen du sang périphérique des cadavres, en collaboration avec le professeur Sabrazès, nous dit qu’au cours de ses recherches, surtout cytologiques, il lui est arrivé fréquemment de déceler dans le sang du cadavre des microbes pathogènes qui existaient sans aucun doute pendant la vie. « Les maladies infectieuses, nous dit-il! sont celles qui permettent, post mortem surtout, de trouver des bactéries dans un délai assez rapproché de la mort; cependant, le nombre de nos observations est trop restreint pour servir de base à des conclusions solides. »
Quelques années plus tard, le professeur Sabrazès reprend seul la question dans son article du sang cadavérique du Traité du sang, de Gilbert et Weinberg. Nous lui devons une étude claire et précise des travaux du professeur Friedrich- Wilhem Strauch, de Hambourg, qui fit, de 1904 à 1906, des recherches de longue haleine sur ce point.
Le professeur F.-W. Strauch opérait sur des cadavres conservés dans une pièce réfrigérée à l'hôpital d'Eppendorf. Il a ainsi « mis en Culture » 2.000 sujets, en prélevant 10 cent: cubes de sang, soit à la veine fémorale, soit au ventricule droit, quinze heures après la mort.
Il arrive à cette conclusion que si la récolte a été faite moins de quarante-huit lheures après le décès, les microbes des hémocultures pendant la vie ou après la mort sont sensiblement les mêmes. Dans ses expériences, l’hémoculture fut
Pre) Mes positive dans la moitié des cas. Par ordre décroissant, l’auteur a isolé des streptocoques, des pneumocoques, des colibacilles, des staphylocoques, des paratyphiques B, le pneumobacille, le pyocyanique, le bacillus eumphysematosus. Des infections mixtes existaient dans 11.4 p. 100 des cas.
Dans la fièvre typhoïde, les microbes abondent.
Dans l’érysipèle et la scarlatine, habituellement, des streptos existaient dans le sang cadavérique. Dans la moitié des cas de méningite, le sang contenait des pneumocoques; dans les péritonites et les annexites, du streptocoque et du colibacille. Et le professeur Sabrazès termine en faisant remarquer l'importance médico-légale de ces constatations. C’est d’ailleurs ce qui l’incite à pratiquer lui aussi quelques recherches et, mettant en garde l’expérimentateur contre des erreurs
‘dues à une mauvaise interprétation, une impureté, une infec-
tion secondaire, une bactérie banale emportée par le sang hors des cavités naturelles pendant l’agonie, il estime néanmoins que l’examen direct seul du sang cadavérique peut souvent permettre de dépister l'agent de l'affection septicémique qui a causé la mort. :
Ce sont d’ailleurs les mêmes remarques que font les professeurs Sabrazès, Lande et Muratet, au cours de leur étude microscopique du sang des cadavres, étude qui leur a permis de faire, sur de simples frottis, des diagnostics rétrospectifs.