COUP D'ŒIL SUR V AVENIR MÉDICAL
et du petit bonheur, ne peut être qu'une marque de conscience, de dévouement, d'expérience et de bon sens.
Nous avons parlé ailleurs de la nécessité d'une réforme de l'enseignement médical basée sur l'adoption de méthodes d'enseignement réellement modernes ; nous devons aborder de même la réforme de la pratique médicale basée sur l'adoption de méthodes d'examen et de traitement réellement modernes, up io dale. C'est aux praticiens mêmes qu'il appartient d'accomplir l'une et l'autre.
Nous sommes à un point critique, à un tournant de la pratique médicale. Conditionnée par des siècles de tradition et de routine, si elle a évolué dans ses méthodes, elle est restée figée dans ses moyens et ses habitudes. Elle ne s'est pas adaptée en fait à la situation scientifique créée par l'évolution moderne. Étriquée, elle craque sous l'influence d'une croissance imprévue.
La pratique médicale est dans la position où était il y a cinquante ans la pratique commerciale avant la fondation des grands magasins. Chaque praticien débite son expérience dans son petit cabinet, comme chaque petit commerçant de jadis débitait sa marchandise dans sa petite boutique. Son achalandage était nécessairement limité; il était, pour certains articles, obligé d'adresser son client à d'autres petites maisons identiques à la sienne ; ses frais généraux étaient relativement considérables. Parfois médiocrement servi, obligé à des déplacements multiples et dispendieux, le client, de plus, payait relativement très cher et le commerçant faisait de médiocres affaires. La fondation des grands magasins marqua la décadence irrémédiable du petit commerce, pour le plus grand avantage du client qui, dans des conditions de confort et de commodité inouïes, trouva un stock de marchandises complet, à des prix très avantageux. Et le commerce n'y perdit rien, tout compte fait, bien au contraire.
Il en sera nécessairement de même quelque jour, en médecine. L'achalandage de chacun de nous est nécessairement limité ; bien des techniques lui sont peu familières, voire impraticables ; il doit de plus en plus souvent adresser son client, qui commence à l'exiger, à tel ou tel spécialiste, à tel ou t?l technicien ; le client, médiocrement servi, est obligé à des déplacements désagréables et onéreux, et de plus la coordination nécessaire à la mise en valeur des différentes techniques employées n'est pas toujours ni même souvent assurée.
L'évolution inévitable aboutira fatalement à la constitution d'organisations médicales collectives, groupant des praticiens rompus aux diverses méthodes d'examen et de traitement et où le patient aura la certitude de trouver réunies l'ensemble des compétences et des techniques utiles, dans des conditions satisfaisantes de confort, de commodité et de prix.
Qu'il y ait des difficultés, des écueils à prévoir dans cette évolution, que sa pratique et son esprit ne soient pas toujours ni même souvent impeccables, cela est de toute évidence ; mais elle est inévitable ; elle existe à l'état latent; elle se traduira inéluctablement en fait quelque jour.
Cette comparaison de la médecine et du commerce paraîtra déplacée.
voire irrévi^rencieuse, à certains, mais l'industrie, la science pure et appliquée ont suivi la même évolution. Prenons comme exemple la chimie appliquée, et plus particulièrement la pharmacodynamie synthétique qui n'est en somme qu'une branche de la médecine ; rincontesiable supériorité qu'avait conquise l'Allemagne à ce sujet tenait essentiellement à l'édification de ces organisations scientifico-industrielles synthétiques où la science, le progrès s'élaboraient de façon quasi automatique, inéluctable. On y fabriquait du progrès pharmacodynamique comme une raffmerie fabrique du sucre.
Les praticiens se plaignent de la concurrence désastreuse qui leur est faite par les hôpitaux, la maison municipale de santé, certains hôpitaux ou maisons de santé subventionnés par la charité privée. Ont-ils des organismes collectifs, scientifiques, bien outillés et bien coordonnés adaptés aux exigences modernes? A la vérité, quelques cliniques et hôpitaux privés ont déjà réalisé des organismes synthétiques de grande valeur. Chacun de nous a présents à l'esprit des exemples particulièrement démonstratifs en laryngologie, urologie, ophtalmologie, syphiligraphie, etc. Ils constituent d'heureuses innovations.
Cette évolution qui nous paraît inévitable constituera un stade que l'on peut dénommer V indusirialisaiion de la médecine. Elle est, remarquons-le, réalisée depuis longtemps pour toutes les autres sciences appliquées. Dans un article récent relatif à la science et à la recherche scientifique, M. Emile Picard constatait que les poussées utilitaires qui dominent actuellement l'évolution sociale tendent de plus en plus à faire des universités les collaboratrices de l'industrie et de l'agriculture et que de bons arguments peuvent défendre cette orientation. En médecine, l'essor prodigieux de la pharmacodynamie synthétique, qui nous dote chaque jour d'agents médicamenteux plus puissants (analgésiques, hypnotiques, composés arsenicaux organiques, hectine, palyl, arscnobenzih, etc., etc.), n'est-il pas du précisément à l'industrialisation de cette branche de la médecine? Le talent, voire le génie peuvent et doivent y conserver tous leurs droits avec des moyens d'action incomparablement supérieurs.
L'individu, le praticien qui a de l'exercice de la médecine la conception très haute, très élevée, d'une manière de sacerdoce, trouvera à l'appliquer dans des conditions qui satisferont infiniment mieux sa conscience et sa rectitude scientifique, dans un milieu parfaitement adaptée l'exercice méthodique et rationnel de sa profession, que dans les conditions étriquées, précaires et insufilsantes de la plupart de nos organisations individuelles.
La science même, et la plus haute, et la plus élevée, et la plus noble, n'y p'^rdra rien, et les savants moins encore. La scienc? et les savants, au lieu d'avoir à quémander misérablement aux pouvoirs publics ou à la charité privée des crédits trop .souvent, hélas! mésusés, la science et les savants, tirant des applications utilitaires de leurs travaux la rémunération la plus légitime, en emploieront le surplus à une proffression régulière continue. La science et la médecine se suffiront à elles-mêmes. La science fora da se.
Qu'y aura perdu la dignité humaine?
« Félix qui poiuit rerum cognoscere causas. »