‹ Diagnostic clinique, examens et symptomes;Chapitre 19 sur 277 · ERREURS DE JUGEMENT · texte numérisé non relu

ERREURS DE JUGEMENT

Mais enfin, supposons le praticien instruit et averti, Texamen intégral et correct, il reste à faire le diagnostic par la mise en œuvre, par Tintégration des multiples informations recueillies. Les éléments du « puzzle > sont là épars, il convient de les assembler en une construction cohérente. C'est ici qu'interviennent plus particulièrement la valeur mentale du clinicien, sa faculté raisonnante analytique et synthétique, sa mémoire, son imagination, et dans une certaine mesure ses tendances, ses sentiments, son caractère, sa valeur morale. Il est du plus haut intérêt, en collectant des casi concrets, d'analyser les causes psychiques les plus fréquentes des erreurs de diagnostic. De ce point de vue, on peut les grouper comme suit : ignorance et paresse, erreur de jugement, obsession, pusillanimité, andihelasi bul nol ihe leasi, Tainour-propre et la vanité. Si les précédentes sont dans une certaine mesure excusables, ces dernières ne le sont à aucun degré, et nul doute que, dans les cercles de Tenfer médical, Dante ne les ait situées dans les plus inexpiables.

L'ignorance et la paresse. — Nous n'y reviendrons pas, leur ayant consacré un de nos paragraphes. Rappelons toutefois que l'interprétation correrte de maints symptômes ou groupes de symptômes locaux implique le plus souvent l'évocation des notions anatomo-physiologiques relatives à cette région, et qu'il est par exemple essentiel d'avoir présentes à l'esprit la constitution anatomique si complexe de la région lombaire, et maintes notions physiologiques nerveuses et rénales pour la résolution de maints tt puzzles )) diagnostiques dont le symptôme dominant est le « lumbago ». Qui oserait dire que ce penser anatomo-pathologique soit un processus mental systématiquement pratiqué?

L'erreur de jugement est souvent associée à ïobsession. « Beaucoup de médecins, écrit Rist, ont un peu perdu leur sang-froid. Ils ont la hantise de la tuberculose. Si bien que lorsqu'un malade tousse ou maigrit, ou présente des températures anonnales, la première question qui se pose à leur esprit n'est pas celle-ci : « Qu'a-t-il? » mais celle-là ; « Est-il ou n'est-il pas tuberculeux? » Et voilà le principal des vices de raisonnement dont je parlais tout à l'heure.

« Est-il ou n'est-il pas tuberculeux? Gomme si la tuberculose était nécessairement par définition une alternative ! Comme si sur un plateau de la ])alance il y avait la tuberculose et sur l'autre tout le reste, ou rien ! Grave et dangereuse induction, dans une afïaire où le raisonnement

déductif est le seul guide fidèle. A vouloir brûler une seule des étapes qu'il conseille, le médecin le plus expérimenté s'égare. Il n'y a de sécurité que si Ton pose, dans l'ordre que dictent la logique et le bon sens, les simples questions du genre de celles que je vais énumérer, et si Ton s'interdit de répondre à la suivante avant d'avoir répondu à la précédente.

« Ce malade tousse et depuis trop longtemps pour qu'il puisse être atteint d'une affection aiguë, coryza banal ou pneumonie. A-t-il une lésion des voies aériennes supérieures ou des organes respiratoires intra-thoraciques? Dans ce dernier cas, s'agit-il de bronchite ou bien y a-t-il une lésion parenchymateuse? Si c'est une bronchite, quelle en est la cause? Car pratiquement, et à part l'asthme vrai, il n'existe pas de bronchite primitive. Si c'est une lésion parenchymateiise, quelle en est la nature? Parmi les nombreuses lésions du poumon proprement dit, il y a celles que crée le bacille tuberculeux. Elles sont à coup sûr les plus fréquentes. Mais elles ne sont pas les seules, et l'on ne saurait arguer de leur fréquence pour se sou-straire -" l'obligation de justifier leur diagnostic par des preuves certaines.

« Une série d'étapes analogues jalonne le chemin du raisonnement médical lorsque le symptôme qui le met en marche est par exemple l'hémoptysie ou la fièvre ou l'amaigrissement. Dans tous ces cas on a trop souvent pris l'habitude de poser a priori la présomption de tuberculose, et cette présomption a pour effet de rendre insuffisamment exigeant sur les démonstrations positives que, seul, l'examen physique peut apporter ».

On ne saurait mieux dire.

C'est à ce stade analytico-synthétique d'interprétation que se révèlent avec le plus de force les tendances, les habitudes, la valeur mentale du clinicien ; et le pourcentage des erreurs commises est fonction de cette valeur.

De ces erreurs de jugement, d'interprétation, les unes peuvent être habituelles, en quelque sorte constitutionnelles, subordonnées à une défectuosité permanente de la faculté raisonnante, à un vice réel : le clinicien a l'esprit mal fait ; les autres peuvent être accidentelles, subordonnées à un trouille passager des facultés mentales provoqué, par iexemple, par un choc émotionnel passager : le clinicien a momentanément perdu son sang-froid.

Des premières, peu à dire : elles dérivent d'un esprit faux et d'un vice mental bien souvent incurable. Les praticiens qui en sont atteints raisonnent de travers; leurs jugements sont nécessairement, pour peu que le cas ne soit pas « eau de roche », entachés d'erreur. Il est des esprits pour lesquels toute question se présente sous une forme abstruse et compliquée, les détails les submergent ; comme la synthèse n'est pas dans leurs moyens, l'accessoire les empêche de voir le principal. D'autres, écrasés sous le poids d'une érudition fastidieuse, sont incapables de voir autrement que par bouquin interposé; parfois passables professeurs

ils sont à l'ordinaire de détestables cliniciens, sans originalité ni vigueur; d'autres, au contraire, insuffisamment lestés d'expérience et de connaissances, moins lourds et balourds, plus légers de ce fait, donnent trop libre cours à leur imagination, cette « folle du logis », leurs diagnostics sont fantasques et inconsistants.

Il faudrait plus d'espace que celui dont nous disposons pour analyser correctement les facultés mentales du bon clinicien ; elles nous semblent se condenser en ces trois essentielles qualités : bonne mémoire, bon raisonnement, bonne imagination^ — bon sens.

10 Bonne mémoire permettant l'enregistrement d'innombrables images et notions.

2® Faculté raisonnante solide et bien assouplie, également inductive et déductive.

3<> Imagination et audace suffisantes pour s'évader, le cas échéant, et sous la poussée d'acquisitions nouvelles, des formules traditionnelles insuffisantes et pour en créer d'autres plus adéquates, plus cohérentes.

40 Ces trois facultés bien harmonisées, bien équilibrées, nous paraissent constituer le « bon sens », ce véritable sens clinique.

Aux secondes nous sommes tous plus ou moins exposés, pour peu que notre émotivité ne soit pas éteinte; c'est ce qui rend maint médecin si mauvais juge relativement à ses misères ou à celles des siens : le sentiment trouble le jugement. C'est à une perturbation accidentelle de ce genre que nous sommes redev able d'une de nos plus grosses erreurs de diagnostic. Nous suivions depuis quelques mois le fils d'un de nos meilleurs amis, adolescent, longiligne, hyposphyxique, à tension très basse, à viscosité très élevée, h respiration manifestement rude et prolongée au sommet droit, à la vérité h l'ordinaire apy ré tique même après exercice, ne toussant pas, et d'appétit normal. Nous le surveillions avec soin, sans trop d'inquiétude, lui laissant continuer ses études. En quelques mois il fait une série d'infections subintrantes : rubéoles, érythèmes se arlatinif ormes, angines, etc., etc., qui se résolvent normalement; elles nous induisent simplement à une surveillance plus étroite. Sur ces entrefaites, le jeune homme se met à toussoter, puis à tousser, il fait de la température, la respiration rude devient manifestement soufflante aux deux sommets, mais surtout à droite ; il crachote, crachats spumeux dont quelques-uns un peu teintés ; nous sommes inquiet, mais ne portons aucun diagnostic ferme que celui de congestion des sommets subordonnée à une pyrexie encore indéterminée, ce qui était fort sage. L'anxiété de nos amis était grande, et notre affection telle que la nôtre était plus grande encore. Trois ou quatre jours s'écoulent sans apporter d'amendement ni à la fièvre, ni à la congestion apexienne;la toux s'accentue, pas d'éruption, les pommettes étaient violacées, quasi érythématcuses, la gorge un peu rouge, et toujours pas de diagnostic formel. Notre ami, dont l'inquiétude était extrême, nous interroge avec une insistance haletante et impérative, nous harcèle de questions pressantes ; il sent que nos réserves dissimulent quelque appréhension, il veut connaître toute notre pensée. Notre angoisse est

extrême, nous avons la sensation psychique nette et formelle d'un chan- < ellemeni mental, nous sentons que notre « sang-froid » nous abandonne, que notre jugement se déséquilibre, notre inquiétude l'emporte sur notre raison. Alors qu'à cette date le seul diagnostic rationnel était bien : congestion pulmonaire apexienne subordonnée à une infection aiguë encore indéterminée, et que la sagesse était : wail and see, attendons et voyons, nous envisageons l'hypothèse d'une bacillose pulmonaire aiguë, et une fois exprimée, et du fait même de la crainte, cette idée devient obsédante, et les arguments se groupent pressés en sa faveur : respiration suspecte antérieure, habitus général de prédisposé, existence dans l'entourage d'une r.atarrheuse ultra-suspecte, infections subintrantes des mois précédents, etc., etc., etc. Nous demandons à être assisté par un ami commun, clinicien éminent, auquel nous faisons partager nos craintes et notre diagnostic ; notre attention est bien attirée vers la rougeur érythémateuse anormale des pommettes, mais normalement le sujet, comme sa mère, était « pomme de reinette », et cette rougeur des pommettes n'est pas rare d'ailleurs dans les aiïections pulmonaires aiguës. La désolation de tous est à son comble. Un autre confrère et ami, voyant le malade, le soir de ce même jour, quelques heures après nous, remet tout en place par ce diagnostic: «Si c'était mon fils, je croirais qu'il a la rougeole». L'éruption discrète à ce moment, floride le lendemain, confluente les jours suivants, confirma entièrement ce diagnostic. Ceci se passait en 1913 et le jeune homme, depuis, vaillant poilu, a fait sans aucun accroc toute la campagne depuis août 1914. Jamais nous n'avons eu personnellement l'impression si nette d'une raison chancelante cous le choc de l'inquiétude ; et nous sommes à peu près sûr que, dans un milieu plus indifférent et moins émotif, nous aurions évité cette erreur, dont les seules conséquences, d'ailleurs fort regrettables, furent de plonger toute une famille pendant quelques jours dans un véritable désespoir.

Être maître de ses nerfs, conser\'er son « sang-froid » est une condition essentielle, sire qua non, d'un jugement équilibré et, partant, d'un diagnostic correct. Il faut savoir, le cas échéant, refuser le périlleux honneur de soigner sans aide et sans contrôle un sujet auquel nous sommes liés par des liens d'aiïection profonde.

L'obsession est extrêmement fréquente. Il est des obsessions générales, et que patients et praticiens partagent, telles la tuberculose, la syphilis et l'artériosclérose ; il en est qui sont spéciales aux « spécialistes » dont le champ de conscience s'est graduellement rétréci au cercle étroit de leur « spécialité ».

L'obsession de la tuberculose, la tuberculophobie, prime probablement toutes les autres. « Après avoir longtemps refusé de voir le danger tuberculeux de guerre, dit Sergent, nous le voyons maintenant au travers d'un verre grossissant ». Nous avons reproduit plus haut le passage de Rist relatif au symptôme toux ; nous ne résistons pas au plaisir de reproduire maintenant celui de Le G?ndre relatif au symptôme hémoptysie :

« Avec quelk invraisemblable fréquence figure sur les billets des soldat évacués sur les hôpitaux le mot o hémoptysie » ! Combien exceptionnel lement il est corroboré par le mot « constatée » par celui qui Ta écrit !

a Pourtant l'interrogatoire attentif des soldats que j'ai soignés, et qu se considéraient comme ayant craché du sang, m'a convaincu qu'i s'agissait le plus souvent de ces crachats rosés ou de ces filets sanguinolent si fréquents dans tes pharyngites, laryngites et trachéites des fumeur immodérés qu'ils sont presque tous depuis deux ans. Or ce mot, évocateu de tuberculose pour la grande majorité des médecins, ayant une foi figuré au dossier de l'évacué, influence inévitablement les médecin successifs dans les formations desquels il passe : pour peu qu'une auscul talion rapide dénote quelque modification du murmure respiratoire d'in ou des sommets, le diagnostic se eonsolide en proportion du nombre de évacuations ; après avoir été formulé o hémoptysie^ sommet suspect n, i est devenu « tuberculose n ou même « bacillose » (sans examen des crachats quand je prétendu tuberculeux arrive dans un service de triage, où un enquête clinique minutieuse ne trouve plus qu'un tousseur banal, conmi< ceux que M. Sergent vient de nous amener.

<f Souvent aussi sur les bulletins a figuré le mot « craquements », et nou demeurons surpris, quelques semaines ou quelques mois après, de ne plu constater ce signe ; j'ai pu m'assurer dans quelques cas que des médecins qui me disaient avoir entendu des craquements, avaient pris pour tel des râles de bronchite plus ou moins fins ou plus ou moins fugaces.

« Il n'est pas jusqu'à la profusion vraiment abusive de pointes, zébrure et hachures de feu appliquées sur les sommets de la poitrine de tant d< soldats, qui n'ait contribué à entretenir la suggestion du diagnostic d tuberculose au cours de leurs évacuations successives, débauche d'igni cautérisation qui doit faire tressaiUir d'indignation les mânes de Vemeuil Mes contemporains se souviennent sans doute 4e sa protestation trè vive à la tribune académique contre l'abus des révulsifs et, particulière ment, des pointes de feu.

« Telles sont quelques-unes des cause s d'erreurs qui tendent à fausse les statistiques de la guerre actuelle et à encombrer nos icurmations sani taires d'un grand nombre de faux tuberculeux. Les vrais sont, hélas ! déji tissez nombreux pour nous créer de terribles difficultés sociales. »

< L'obsession inconsciente des « spécialisies » a d'autres origines. Pou

peu qu'ils se soient spécialisés de façon précoce, leur bagage général es I insuffisant, leurs concepts sont strictement limités au domaine de leu

I spécialité, ils sont imperméables aux notions extérieures qui leur son

étrangères, ils ont de ce fait une inévitable tendance à faire tout rentre dans leur cadre étroit. Le même résultat se produit souvent chez les vieu: spécialistes qui n'ont pas su garder contact avec la pathologie générale pa un travail continu ; ils subissent le processus inévitable en pareil cas A rétrécissement progressif du champ de conscience clinique. Ce rétrécis sèment mental peut aller jusqu'à la monomanie et au déhre, et pour cer

tains esprits la tuberculose, la syphilis ou l'arthritismc (?) absorber toute la pathologie ou presque. En sorte qu'on pourrait reprendre pour la spécialisation en médecine Tapologue célèbre d'Esope relatif à la langue: c'est la meilleure et la pire des choses. Que le jeune praticien prie le ciel de se spécialiser le plus t^rd possible, en tout caâ seulement après avoir acquis une instruction générale très étendue et très solide, et qu'il s'emploie toute son existence à conserver ccaitact avec tous les domaines de la clinique. L'idéal serait de. pouvoir dire toujours : MediQU& sum^ medicinm nihil a me alienum pulo.

L'obsession se manifeste d'autre part par la difficulté avec laquelle souvent le clinicien se départit de son idée première quand elle est mauvaise ; non par amour-propre ou mauvaise foi, mais parce qu'il a du mal à s'évader lui-même delà trame conjecturale que sa raison a tissée. Pouvoir se départir de son idée, changer son diagnostic, conserver sa liberté de jugement au cours d'une évolution morbide est pourtant une nécessité formelle. Combien souvent un consultant redresse un diagnostic, simplement parce qu'il examine sans idée préconçue un sujet neuf pour lui !

La pusillanimité j la crainle des responsabiliiés peuvent conduire à des erreurs^de diagnostic par impuissance d'affinsQation ou impuissance de négation. Le clinicien doute de tout non parce qu'il se doute de tout du fait d'une érudition sous laquelle sa raison succombe, mais parce qu'il doute de lui-même. Il n'a pas^le courage du «choix» entre les hypothèses qui peuvent se présenter à son esprit. Il oscille, bési^ tant comme Panurge davant le mariage, sana parvenir à se décider, sans parvenir k réunir en un faisceau plus lourd le groupe des faits qui logiquement doit faire pencher de façon défmitive le plateau de la balance. La peur de se tromper, si légitime et si honnête, a été érigée en un dogme : le doute sckoitifique. Douter a paru le fin du fm, la raison suprême : rien n'est sûr et cela même n'est pas certain. A combien de défaillances cette émasculante théorie n'a-t-elle pas conduit dans la pratique, à quelle dégradation des intelligences et des caractères ! Et cela pas seulement, hélas i dans le domaine médical. Elle a engendré le scepticisme diagnostique et thérapeutique, la crainte des responsabilités, l'horreur de l'action, le a pas d'affaires d, t pas de zèle ». A nous en tenir à notre terrain diagnos* tique, il faut seulement savoir : 1^ que l'échelle de probabilité des diagnostics va de la certitude absolue» comme dans les cas où le diagnostic est basé sur un constat spécifique : spirochète dans une ulcération chancreuse, bacille de Koch dans les crachats, à l'incertitude parfois quasi complète, comme dans maintes pyrexies de nature encore indéterminée ; 20 qu'il en estde même, nous l'avons vu, du degré d'intégralité; 3® qu'en conséquence le taux de doute dont il convient de tarer nos diagnostics est variable suivant les espèces cliniques considérées, et que le doute systématique est une monstrueuse doctrine clinique. Le bon sens, à défaut d'autre guide, indique qu'il faut se tenir à ^ale distance des gens qui doutent de tout et des gens qui ne doutent de rien parce qu'ils ne se doutent

de lion. II y a un courage clinique, comme il y des courages civique et nîilitture.

He>le, héla»! la dernière cause d'erreur diagnostique, la seule vraiment impardonnable : V amour-propre et la vanité, Si la vanit<^ et la prétention t'taient bannies du reste de la terre, on les retrouverait intactes dans lame de quelques médecins. 11 est peu de professions, sans doute, où l'on puisse rencontrer à un degré plus élevé chez certains Tétat d'ànie « j>ontifical ». 11 serait dangereux pour le philosophe de méditer trop longtomp» sur cette aiïectation stupide d'infaillibilité soumise trop souvent,

héla? ! à des démentis si cruels et si douloureux. « Quel est le j...-f

qui n'a jamais eu peur? » disait Ney. — « Quel est l'imbécile qui ne s'est jamais trompé? » dira tout clinicien sinc*^re.

Peut-éire conviendrait-il de jeter sur cette tare professionnelle le voile dont les fils de Noé couvraient la nudité honteuse de leur père? Peut^tre vaut-il mieux, au contraire, la découvrir, et dire avec Dante: a Regarde et passe ». Les Grecs pensaient — avaient-ils tort? — que, pour les hommes bien nés du moins, le spectacle des ilotes préservait de l'ivresse. Une jeune femme gravide de six mois est prise tout à la fois et hruscpiement d'accès de fièvre quotidiens du type rémittent et de douleurs dans la région thoracique inférieure gauche et l'hypocondre du même enté avec hyperesthésie cutanée. L'exploration thoracique est absolumont négalive, il en est de même de l'examen des urines, rien n'est décelable en dehors des symptômes : gravidité, accès de fièvre quotidiens, douleurs thoraciques inférieures gauches, byperleucocytose avec prédominance des polynucléaires. Le praticien qui, pour la première fois, voit la malade en dehors du médecin, à ce moment absent, dont elle recevait alors les soins, fort embarrassé, pense à quelque infection sousdiaphragmatique localisée à la région gauche, et demande l'assistance du remplaçant du médecin, en l'espèce son chef de clinique. Ce dernier partage l'avis du premier et pense, malgré l'examen négatif des urines, à quelque iuftelion rénale encore latente, comme il en a, dit-il, observé maints cas à cette période de la gravidité. Rapidement la situation s'aggrave, des phénomènes de péritonite apparaissent. Les deux -premiers médecins en appellent un troisième, médecin des hôpitaux des plus distingués; il conclut de même, et comme les précédents, à la vraisemi>lanoe d'une infection péri-rénale gauche chez une gravidique avec exten- Mon ;iu j»éritoine. Une intervention est estimée nécessaire d'urger.ce ; elle îi\->t dilTérée que sur les instances de la famille qui veut attendre le ret'iir du médecin annoïK^î' pour le lendemain.

l-»' lendemain soir, ladite consultation a lieu, \o< phénomènes de péritunite se suîit accentués dans l'intervalle. Écoutant l'observation d'une «»reill. di-traite, le médecin consultant applitpie l'extrémité de son index sur la fosse iliaque droite, y perçoit une résistance, y éveille une doulenr et, sans plus, prononce un seul mot : a[>pendicite. En vain snn < lirf d^.' clinique et le praticien invo(|ueiit-ils l'évolution de la

maladie, son début dans l'hypocondre gauche, l'extension ultérieure au péritoine, la régularité des selles jusqu'à Tapparition de la péritonite, l'extension de la défense de la paroi et de la douleur à tout Tabdomen; ils invoquent à Tappui de leurs dires et la feuille de température sur laquelle tous les incidents évolutifs ont été soigneusement indiqués et Tavis conforme du médecin des hôpitaux appelé en consultation. Sans prendre la peine de discuter, le consultant réitère : appendicite, et convoque sur riieure un de ses collègues chirurgien : examen tout aussi succinct, affirmation non moins pércmptoire.

Le lendemain matin, l'opération est pratiquée : Tappendice est enlevé, aucune adhérence, pas trace de péri-appendicite; le chirurgien montre triomphalement une petite ecchymose sous-muqueuse; elle est précisément à Tendroit où une pince (hasard, calcul?) a été placée ; pas trace de corps étranger ou d'infection appendiculaire. Or quelques gouttes de pus crémeux bien lié viennent sourdre le long du côlon à la partie supérieure de l'incision. D'où viennent-elles? La question est posée par les deux premiers médecins qui assistent à l'intervention. Des monosyllabes incompréhensibles sont la seule réponse, et sans autre investigation (l'hypocondre et la région lombaire gauche ne sont pas même palpés) une contre-ouverture est faite au niveau de la fosse iliaque gauche, un large drainage est établi. L'intervention atténue de façon nette les phénomènes de péritonite ; en quelques jours, les drains ne rendent plus ; la cicatrisation des plaies s'effectue lentement, mais la situation générale n'est en rien modifiée : les crises de fièvre et la douleur persistent, un peu d'albumine, quelques leucocytes apparaissent dans les urines. L'accouchement prématuré se produit sans autre incident, sans modifier le moins du monde le tableau précédent. Une nuit, vomique urinaire : la preuve d'une collection périnéphritique est là dans le bassin sous les espèces d'un litre et demi de pus franc et bien lié. La superbe des deux compères n'en est aucunement altérée, et comme le médecin, le « petit médecin » du début, demande si une intervention ne va pas être pratiquée, il lui est répondu {sic): «Tl faudrait savoir quel est le rein malade )>. II rappelle l'histoire clinique pré-opératoire, le début à gauche. Il rappelle qu'au surplus la séparation des urines, le cathétérisme des uretères entraîneront la certitude. La suggestion est repoussée, on prescrit du goménol !

Sur l'insistance du tenace praticien, un médecin spécialiste des voies urinaires appelé conseille de même séparation des uiines et cathétérisme des uretères en vue d'une intervention éventuelle ; il n'en est tenu aucun compte, et les semaines s'écoulent lamentables, fièvre prenant le caractère hectique, cachexie s'établissant lentement. Un matin, grande découverte : un des deux complices a enfin dépisté le corps du délit, à droite sous le foie. Le praticien lutte désespérément pour obtenir un examen sérieux, séparation, cathétérisme ; un vilain aurait eu plus de succès auprès de Louis XIV. La malheureuse est incisée dans la région lombaire droite: rien; l'opérateur, insatisfait, incise l'hypo-

condre droit ; l'index gauche introduit dans la région lombaire rejoint rindex droit introduit dans Thypocondre droit : rien. Il n'y a rien à droite, absolument rien. Le malheureux praticien supplie alors qu'on incise h gauche ; la suppuration périrénale est certaine, la preuve est faite qu'il n'y a rien h droite, alors... Rien à faire: il doit assister impuissant à cet...

Tout commentaire serait superflu. Regarde et passe... et Us, si tu as du loisir et désires être autrement édifié, le cruel et douloureux article constat du docteur Austin : On //le proc/ica/ uiility of ihe disiinguished consultant [Médical Record, 10 fèbruary 1912) relatant un cas similaire.

Le diagnostic résultera donc en dernièi*e analyse : l^' de la collection par voie d'interrogatoire et d'examen d'un nombre plus ou moins considérable de données cliniques ; 2^ de la mise en œuvre desdites données et de leur coordination rationnelle et intégrale, grâce à des opérations mentales adéquates.

Nous avons, en conséquence, consacré une partie de ce volume à Ytxpomé succinct des techniques cliniques indispensables et le plus couramment employées, une autre à Vexposé d'un certain nombre de diagnosiicê concrets.

Res non verba.

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