C. D’autres fois, la collection s’échauffe, s’en
LESIONS DEPENDANT DE IA LACTATION. 66
flamme : on voit naître les symptômes d’un phlegmon qui se termine par la formation d’un abcès laiteux. Les symptômes sont ceux que nous avons décrits en parlant des inflammations de la mamelle. Le pus qui s’écoule de l’abcès est mêlé avec le lait.
D. Dans d’autres cas, c’est la partie séreuse qui est peu à peu absorbée ; et ce qui reste s’épaissit de plus en plus. Dupuytren l’a vue au bout de neuf à dix mois, semblable à la crème, de couleur jaune, et sans odeur. Dans une observation d’A. Cooper, l’ouverture de la tumeur, qui datait d’une année, donna issue à du coagulum blanchâtre, nageant dans une petite quantité de sérosité citrine. Dans le cas de Dupuytren, la tumeur était dure, rénitente, mobile. Elle s’était développée lentement vers le sixième mois de la grossesse, sans faire éprouver de vives douleurs. Elle était située au-dessous du mamelon, et avait atteint le volume d’un petit œuf de poule au moment où Dupuytren en fit l’ouverture. La matière était contenue dans un kyste inégal, granuleux, et très adhérent aux parties voisines. I^a dureté dés parois du kyste, et le peu de fluidité des parties contenues, expliquent comment on a noté que la tumeur était dure, et pourquoi il n’est pas fait mention de la fluctuation. Il ne paraît pas non plus que , dans ce cas, il y ait eu préalablement une grande poche pleine de lait. Le dépôt de ce liquide s’est effectue graduellement; c’est graduellement aussi qu’a eu lieu la résorption des parties les plus fluides. C’est de la meme façon que paraît s’étre formée la tumeur laiteuse dont parle A. Cooper : sa dureté était moindre que dans le cas précédent, et le chirurgien put y reconnaître une
fluctuation obscure. La tumeur était de temps en temps le siège de douleurs peu intenses. La peau qui la recouvrait était saine; il n’y avait aucun dérangement dans l’état général de la santé.
E. A une époque plus avancée, la tumeur offre encore plus de solidité. C’est à ce genre d’altération que Dupuytren rapporte une tumeur assez volumineuse qu’une femme de quarante ans portait dans le sein. La tumeur gardait l’impression du doigt. Incertain du diagnostic, Dupuytren fendit la tumeur; il vit alors qu’elle contenait une matière semblable à l’adipocire, dont elle offrait les qualités physiques et chimiques , et qui était renfermée dans un kyste. On peut, avec M. Nélaton, conserver du doute sur la véritable nature de cette tumeur. L’absence des détails ne permet pas d’en établir clairement l’origine.
§ 4 - Tumeurs butyreuses et caséeuses. — M. Velpeau décrit sous le nom de tumeurs butyreuses et caséeuses , une espèce d’engorgement extrêmement curieux, et que nous ne pouvons mieux faire connaître qu’en rapportant ici textuellement la seule observation qu’il en ait publiée:
«Une femme, âgée d’environ quarante ans, de petite stature , se portant assez bien d’ailleurs, ayant nourri plusieurs enfants, se fit admettre à l’hôpital delà Charité, au mois de décembre 1887. Cette femme, qui habite la campagne, présentait au sein droit une tumeur du volume des deux poings, à bosselures très saillantes, indolente, dure, d’une consistance qui tenait le milieu entre celle des tumeurs fibreuses et celle des tumeurs encéphalôïdes non ramollies , mo-
LlésiONS DÉPENDANT DE LA LACTATION. 67 bile, sans rongeur, mais avec amincissement de la peau, dont l’origine ne remontait pas à plus de huit mois, et qui était survenue à la suite de la lactation et d’un léger engorgement du sein.
» Ne trouvant là les caractères ni du squirrhe , ni du tissu cérébriforme, ni des kystes, ni des dégénérescences ou productions déjà étudiées, je présumais que du lait concret oü endurci pouvait en avoir été le point de départ. Après l’extirpation , nous vîmes que toute la masse, ayant des lames de tissu fibro-cellulaire entrecroisées de lobules glandulaires aplatis et dénaturés pour trame, était essentiellement constituée par une matière concrète, d’un jaune homogène, ferme, ayant absolument l’aspect de fromage ou de beurre en grande partie desséché.
«Frappé de cet aspect, je priai M. Donné d’examiner la composition moléculaire de la tumeur; voici quel fut le résultat de son examen : « La matière qui m’a été remise par M. Velpeau, dit M. Donné, se présente sous l’aspect d’une espèce de caséum coagulé. En exprimant, en soumettant cette matière au microscope , on y trouve une multitude de globules muqueux et des corpuscules granuleux caractéristiques du colostrum. La glande elle-même, exprimée, fournit des globules semblables. L’eau agitée avec cette matière devient blanche comme du lait et contient les mêmes globules. »
» Je dois ajouter que cette tumeur, qui s’est reproduite après l’extirpation , qui s’est largement ulcérée, m a permis d’en extraire, sans causer la moindre souffrance, de larges fragments , qui , examinés de nouveau par M. Donné, ont offert à cet habile observateur , non seuleinent les globules et corpuscules
58 DIAGIfOSTIC DES TUMEURS DU SEIIT.
granuleilx, mais .encore le caséum et tous les autres éléments du lait. Il suffit d’ailleurs d’avoir eu sous les yeux un fragment de la tumeur dont je parle pour être convaincu qu’elle était réellement formée par du lait depuis long-temps coagulé.
» lies tumeurs butyreusesdu sein semblent pouvoir prendre uii développement considérable, et occuper la totalité de la mamelle. Un fait plus extraordinaire, c’est que, chez la malade dont j’ai parlé plus haut, des tumeurs tout-à-fait semblables se sont développées secondairement, à la manière des masses encéphaloïdes, en dehors du sein, du côté de l’aisselle, et audessous de la clavicule.
» On aurait pu penser que la tumeur résultant d’un épanchement de fibrine, d’albumine, ou de lait dans la mamelle, n’exposait à aucune dégénérescence dè mauvaise nature, et qu’une fois enlevée elle ne devait inspirer aucune crainte de récidive : il n’en est malheureusement pas ainsi. En effet, la tumeur, complètement enlevée chez la femme dont je parlais tout-àl’heure, n’a pas tardé à se reproduire. Un peloton du même aspect que les premiers put être remarqué audessus de la cicatrice avant la fermeture complète de la plaie. Plus tard, il s'en manifesta d’autres dans le creus de l’aisselle; puis sur divers points du reste de la glande mammaire, sous la cicatrice elle-même, et enfin à toute sa circonférence. Le développement en a été tellement rapide qu’aujourd’hui (mai i 838 ), quatre mois après l’opération , elles forment une mamelle du volume de la tête d’un enfant, dont les bosselures , entières sur quelques points, largement ulcérées sur d’autres, ne pourraient point être distinguées du tissu encéphaloïde, si elles n’offraient çà et là des pelotons de vérh
table fromage, très reconnaissables, et faciles à extraire. » {Loco cit., p, 81.)
Malgré la tendance à la récidive et la reproduction de tissus morbides semblables à ceux enlevés, on peut admettre avec M. Velpeau que l’affection dont il s’agit résulte de l’altération des principes du lait, et j’ai mieux aimé en placer la description à la suite des engorgements laiteux que de la renvoyer à l’article des tumeurs cancéreuses du sein, quoiqu’il existe de notables analogies entre l’une et l’autre espèce de maladie.
§ 5 . Concrétions calculeuses.àêcom^oûiion du lait, par suite de l’absorption de ses éléments les plus fluides et de la condensation des autres, donne lieu à des tumeurs plus solides qu’aucune de celles que nous avons décrites jusqu’ici : on leur a donné le nom de concrétions calculeuses. Ces calculs, analogues à ceux qui se forment dans les conduits excréteurs des glandes salivaires, ont été surtout observés sur les femelles d’animaux. Ruych en a trouvé sur une génisse ; Morgagni, chez une chienne {De Sed. et Caus. morh.^ epist. L. § XLIII), et Dupuytren en a reçu un assez grand nombre d’un équarrisseur , qui lui dit les avoir prises sur des femelles d’animaux. De pareils exeitiples, quoique plus rares dans l’espèce humaine, ont cependant été vus chez la femme par différents observateurs, tels que Lœvinus, Rufus, Lemnius Henricus et Morgagni.Ce dernier rapporte, d’après Bassins, qu’une veuve portait dans sa mamelle plusieurs de ce® pierres, qui produisaient un bruit de frottement par leur collision.
Du reste, ces concrétions ne méritent l’attention
du chirurgien qu’à un médiocre degré. Le* plus souvent, elles ne doivent donner lieu à aucun accident, et il serait impossible alors de soupçonner leur présence. Dans le cas seulement où il en résulterait de Tirritation, et par suite un abcès, on pourrait les reconnaître après l’ouverture de la tumeur, ainsi qu’il est arrivé à Kuhn, au rapport de Haller. (Opéra minora, tome III, Obs. XLII.)
Diagnostic des tumeurs provenant des lésions de la [lactation.
Parmi les maladies passées en revue, celle qui offre le plus de rapprochement avec l’épanchement de lait est l’abcès de la mamelle ; cependant la comparaison attentive des deux maladies fait voir entre elles des différences assez tranchées. La réunion de trois symptômes remarquables nous paraît caractériser l’épanchement de lait, et le distinguer de l’abcès: premièrement, la fluctuation, évidente dès que la tumeur paraît; secondement, l’augmentation de volume et l’accroissement de la douleur, au moment où l’énfant prend le sein; troisièmement, l’absence de rougeur à la peau.
Lorsqu’il est plus ancien, l’épanchement de lait ne peut plus être confondu avec un abcès aigu, mais il peut l’étre avec certains abcès chroniques. Le commémoratif ne peut pas toujours servir à le distinguer, car les engorgements et abcès chroniques ont parfois pour point de départ des accidents survenus pendant la lactation. Disons cependant que les abcès froids ont rarement cette mollesse générale, cette fluclualion franche qu’on trouve dans l’épanchement de lait» qu’ils ne donnent jamais lieu à ces petites fistules
DIAG. DES TÜMEURS PROV. DES LÉSIONS DE LACTAT. 6 1
lactées qui se forment si souvent dans les cas d’épanchement, qu’enfin ils sont très durs dans le principe et ne se ramollissent que plus tard; ce qui estl’inverse pour les collections laiteuses.
Il faut que de nouveaux faits soient venus se joindre à celui que nous avons rapporté, d’après M. Velpeau, pour qu’il soit possible de tracer la description de la maladie; alors seulement aussi on pourra peutêtre en indiquer le diagnostic différentiel.
Quant aux autres changements que subit le lait, et qui proviennent de sa coagulation plus ou moins complète , de sa transformation en concrétions d’une dureté plus ou moins grande , les tumeurs qui en résultent ne peuvent être confondues avec aucune de celles qui précèdent, si ce n’est avec les abcès chroniques. Si la tumeur n’a pas été précédée par l’allaitement, le diagnostic ne peut être douteux. Dans le cas contraire, les deux maladies offrent une telle ressemblance qu’il n’est pas possible de les distinguer, à moins que la tumeur laiteuse ne conserve l’impression du doigt, comme cela avait lieu dans un cas noté par Dupuytren. Il est bien entendu que cette impression ne pourra pas être attribuée à la présence d’un oedème.
Nous avons invoqué, et nous invoquons encore comme moyen de diagnostic, la circonstance de la lactation ; nous ne voulons pas dire par là cependant que le lait ne puisse qu’à cette époque seulement jouer un l'ôle dans la production des maladies de la mamelle.