DOULEURS DES MEMBRES
Dans beaucoup des maladies infectieuses dans lesquelles nous venons de signaler de la céphalalgie et de la rachialgie, on observe également, à la période d’invasion, des douleurs plus ou moins marquées des membres (peste, fièvre récurrente, fièvre de Malte, typhus, fièvre jaune).
Fièvre jaune. — Dans la fièvre jaune, d’après Dutroulau, les douleurs dans les membres inférieurs sont fréquentes et s’observent dans la moitié des cas. Elles peuvent être très intenses; ce sont des douleurs articulaires ou musculaires; le toucher les exaspère quelquefois.
Dengue. — Les douleurs articulaires jouent, dans la sym-
TROUBLES NERVEUX
ptomatologie de la dengue, un rôle prépondérant. Elles sont presque pathognomoniques, et remarquables par la soudaineté, la brusquerie de leur apparition. Leur intensité est ordinairement proportionnelle au degré de violence de la maladie : elle va de l'engourdissement et de l’endolorissement des jointures à des douleurs aiguës qui font crier les patients. La durée des douleurs articulaires est variable (un à deux jours ou davantage).
Les douleurs musculaires sont moins fréquentes que les douleurs articulaires. Elles siègent dans les muscles des jambes, de la colonne vertébrale (lumbago). Il y a parfois une douleur de la nuque si vive que le malade immobilise son cou dans une attitude caractéristique (Stiff necked).
Béribéri. — Dans le béribéri, on observe parfois des douleurs musculaires, et. des douleurs articulaires, ne s’accompagnant ni de gonflement ni d'élévation de la température (ce qui les distingue des douleurs rhumatismales).
Comme dans toutes les polynévrites, la myalgie s’exaspère par la pression profonde, bien qu'il y ait anesthésie de la. peau au niveau des muscles qui sont douloureux. Les douleurs musculaires siègent de préférence aux mollets, aux muscles de la plante des pieds et de la cuisse. Elles peuvent être vagues, peu marquées, eL simuler par leur mobilité, par la sensibilité des muscles aux mouvements et à la pression, le rhumatisme musculaire. Les sensations de raideur, de pesanteur, de fatigue des jambes, de tiraillements dans les mollets, qu’on observe si fréquemment dans le béribéri, se rattachent à la myalgie.
Enfin une douleur, très fréquente, caractéristique, s’observe dans le béribéri à la base de la poitrine. C’est une sensation de constriction pénible, qui étouffe le malade, et qu’on a appelée ceinture béribérique ou corset bér ibérique. Ce symptôme peut être peu marqué et se réduire à quelques douleurs intercostales avec un peu d’oppression.
Hydropisie épidémique. — Dans l’hydropisie épidémique.
on observe parfois des douleurs vives des muscles, des os et des articulations.
Verruga. — Dans la verruga, les artliralgies et les royalgies jouent un rôle de premier ordre. Elles siègent de préférence aux membres inférieurs, aux cuisses, aux jambes. Elles surviennent brusquement avec la fièvre, cédant et reprenant, avec celle-ci. Les douleurs musculaires sont eontuses; les douleurs articulaires ont le caractère lérébrant ou déchirant. Elles donnent un aspect caractéristique aux malades, qui restent immobiles, n’osant bouger de crainte de les réveiller.
Névralgies. — Les douleurs des membres qui se montrent ii la période d’invasion des maladies infectieuses aiguës <les pays cliauds peuvent quelquefois se localiser le long d’un trajet nerveux : trijumeau, sciatique, cubital, etc.; c’est ce qui se produit parfois dans la peste et dans le typhus. Les névrites, que l'on observe comme séquelles des maladies pestilentielles, donnent également lieu à des douleurs névralgiques. Mais, parmi toutes les maladies des pays chauds, c’est surtout le paludisme qui, dans les pays à fièvre, détermine le plus souvent des névralgies. Celles-ci peuvent constituer une des formes larvées ou une complication de la malaria.
Névralgie intermittente. — « La névralgie intermittente, dit Laveran, est la forme, je ne dirai pas la plus commune, mais la moins rare des fièvres larvées. »
Elle peut être apyrétique ou subfébrile, et apparaître à divers moments, sur le mode quotidien, tierce, quarte, survenant avec la régularité d'un accès, ou bien toujours semblable à elle-même ou changeant de siège, ou encore cédant la place par intermittences à une autre manifestation paludéenne.
Par ordre de fréquence ce sont les nerfs sus et sous-orbitaires, le nerf occipital, les nerfs intercostaux et le sciatique qui sont le plus souvent atteints.
Les névralgies paludéennes sont quelquefois très limitées dans leur étendue et leurs manifestations ; mais elles peuvent au contraire se compliquer, et c'est fréquemment le cas pour
TROUBLES NERVEUX
la névralgie du nerf sus-orbitaire si souvent accompagnée de conjonctivite, de chémosis et de photophobie.
Le froid eslsouvcnt la cause occasionnelle de ces névralgies; aussi sonl-elles moins fréquentes dans les pays chauds que dans les pays tempérés. Elles peuvent être la première manifestation du paludisme chez un individu qui s’est infecté sous les tropiques et qui rentre en Europe; et c’est quelquefois en Méditerranée, à bord des navires qui ramènent des rapatriés, •et sous les premières influences du froid, que se montrent les premiers symptômes de la maladie.
En dehors des formes larvées du paludisme, la névralgie peut exister à titre de complication dans la fièvre intermittente. Elle se retrouve dans les mêmes territoires nerveux; le trijumeau est le plus souvent frappé.
La polynévrite palustre est accompagnée de douleurs vives, siégeant surtout au membre inférieur.
Lèpre. — Dans la lèpre, à la période prodromique, on •observe souvent des douleurs névralgiques plus ou moins intermittentes, siégeant «à la face et surtout aux membres. On les l’encontre plus particulièrement dans la forme mixte et la forme maculeuse anesthésique de la maladie, d’après Leloir. Let auteur a signalé, à la période d'invasion de la lèpre anesthésique, des douleurs vives des orteils, du gros orteil en particulier, ayant pu faire croire à un accès de goutte.
La névrite lépreuse qui succède à la période prodromique et précède la période anesthésique s’accompagne de douleurs lancinantes, fulgurantes, siégeant le long des nerfs cubitaux, sciatiques, péroniers, tibiaux, et aussi le long du trijumeau. D'autres nerfs peuvent être également atteints. Localisée d’abord au trajet d'un tronc nerveux, la douleur peut se généraliser à tous les nerfs du membre atteint. Au visage,- elle est parfois unilatérale, mais le plus souvent elle occupe toute la face. Son intensité est variable. Elle est souvent paroxystique, survenant par accès pendant la nuit, arrachant des cris aux malheureux malades qu’elle prive complètement de sommeil.
La névrite lépreuse esl très longue, elle peut durer pendant des mois et des années.
Béribéri. — Dans 1 « * béribéri il existe parfois dos névralgies, à localisations variables. La névralgie intercostale n’est pas rare (Seheube).
Dysenterie. — Au cours de la dysenterie, on peut observer des névralgies siégeant sur le trajet des principaux nerfs; ces névralgies sont cependant plutôt symptomatiques de névrites post-dysentériques. Dutroulau a fréquemment observé la sciatique avec atrophie du membre comme complication de la dysenterie chronique.
SENSIBILITÉ OBJECTIVE. — DYSESTHÉSIES
Les troubles objectifs de la sensibilité dans les maladies des pays chauds ne s’observenl que dans un nombre limité d'affections; aussi les étudierons-nous tous ensemble, dans le même chapitre.
Béribéri. — Les troubles sensitifs sont constants dans le béribéri; ils sont constitués plutôt par de l’hypoesthésie que par de l’anesthésie absolue; ils s’observent ordinairement à la période initiale de la maladie, mais ils peuvent aussi n’apparaître que tardivement. Il faut surtout rechercher l'anesthésie en avant des tibias; cependant son existence précoce, dans cette région, n’est pas toujours constante; c’est ainsi que, d’après Seheube, l'anesthésie peut débuter aux mollets, aux orteils, à la face interne ou sur le dos du pied. Elle apparaît quelquefois ensuite aux bras et au niveau du bout des doigts, puis à la nuque, à la face et autour de la bouche.
L'insensibilité tactile s'accentue de haut en bas. Elle esl plus marquée au niveau des extenseurs qu’au niveau des lléchisseurs. Elle manque le plus souvent à la plante des pieds.
L’anesthésie, au début, peut être intermittente et ne se
TROUBLES NERVEUX
montrer que le matin. Elle est influencée par l'état atmosphérique, et diminue par un temps froid, surtout par un temps froid et humide. Il n’y a aucun rapport entre- l’étendue ou l'intensité de l’anesthésie et les progrès de la maladie.
L’hyperesthésie est rare dans le béribéri.
Lèpre. — L’anesthésie caractérise une des formes de la lèpre. C’est, dans cette affection, un symptôme pathognomonique dont la valeur diagnostique est connue depuis longlemps.
L’anesthésie lépreuse est précédée d’une phase d’hyperesthésie qui fait partie des prodromes de la maladie, et qui peut durer pendant des mois et des années. L’hyperesthésie siège ordinairement au niveau des macules, quelquefois aussi sur les parties avoisinantes. Elle peut rester longtemps limitée. En dehors des localisations au niveau des lésions maculeuses, l’hyperesthésie dans la lèpre débute ordinairement aux membres, parfois à la face; elle peut siéger à la plante des pieds, rendant la marche impossible tant (die est douloureuse. Dans certains cas, elle est telle que les attouchements déterminent les mômes sensations que des secousses électriques (Danielssen) ; les malades ne peuvent parfois pas supporter le simple contact de leurs draps.
A la période d’hyperesthésie fait suite la période d’anesthésie, l’insensibilité suivant exactement la môme marche et les mêmes trajets qui ont été suivis auparavant par l’hyperesthésie. Le territoire du nerf cubital, qui est le plus fréquemment atteint, devient insensible, dans des régions où s’observaient auparavant les douleurs les plus vives.
L’anesthésie est parfois cependant un des symptômes du début de la maladie et le malade s’en aperçoit fortuitement. Un malade de Leloir était tout étonné de griller complètement les semelles de ses bottes et même de roussir ses chaussettes sans avoir perçu aucune sensation de chaleur.
L’anesthésie débute le plus souvent par l’extrémité des membres, les pieds ou les mains, et remonte graduellement vers leur racine. Elle envahit la face, parfois le tronc. Au
visage, elle peut être symétrique cl succéder à des névralgies. Elle respecte le plus souvent les deux tiers supérieurs du front (Leloir).
Dans la lèpre, l’anesthésie est presque toujours dissociée. La sensibilité tactile reste souvent intacte ou bien (die peut être seulement diminuée, tandis que l’analgésie et la thermoanesthésie sont toujours très marquées. L’anesthésie à la longue devient en général absolue.
Paludisme. — Dans le paludisme, on peut observer d<>. l’anesthésie, dans les cas où il existe de l’asphyxie locale.
Ulcère tropical. — Dans l’ulcère phagédénique, l’ulcérai ion, lorsqu’elle est arrivée à sa période chronique, devient atone, puis insensible. L'anesthésie persiste après la guérison ■et s’observe sur la cicatrice.