PROPRIÉTÉS PATHOGÉNÉTIQUES DE LA DIGITALE. ACTION DITE PHYSIOLOGIQUE
Cette action est loin d'être connue aujourd'hui pour plusieurs raisons :
L La première est que les substances administrées ont varié constamment ;
n. Les animaux ne réagissent pas tous de la même façon en présence de la même substance tirée des feuilles de la digitale ;
III. Les fonctions des nerfs cardiaques ne sont pas encore complètement connues.
I. Examinons d'abord les variations qu'a subies le produit administré aux animaux et à l'homme.
A. La première digitaline qui a été expérimentée sur les animaux, a été préparée en 1824, par A. Leroyer, pharmacien à Genève. C'était une substance retirée des feuilles de la digitale
pourprée. Elle était très amère, brune, déliquescente, poisseuse, susceptible pourtant de cristalliser dans certaines circonstances, soluble dans l'eau et l'éther et à réaction alcaline.
Magendie, qui en rend compte dans son formulaire, dit qu'un demi-grain de cette substance, mis en solution en l'eau et injecté dans les veines d'un chat, l'a tué en un quart d'heure. Un grain et demi a suffi pour tuer, en cinquante minutes, un chien de moyenne taille.
B. M. Dulong, d'Aslafort, a préparé, vers la même époque, une digitaline différente de la précédente. C'est une substance amère, non.îizotée, soluble dans l'eau et l'alcool, insoluble dans l'éther et non alcaline, précipitant les sels métalliques et l'infusion aqueuse de noix de galle.
G. M. Pauquy, à la même époque, a préparé une digitaline se présentant sous la forme d'aiguilles blanches, d'une saveur âcre, insoluble dans l'eau, soluble dans l'alcool et l'éther, alcaline {\).
D. La digitaline d'Homolle et Quévenne (1841). Cette digitaline, adoptée par les auteurs du Codex de 1866, est retirée de la solution aqueuse des feuilles de la digitale, puis on reprend par l'alcool et le chloroforme.
Cette digitaline se présente sous la forme d'une masse d'apparence résineuse, friable, douée d'une odeur aromatique sui generis, et d'une amertume extrême, neutre au papier de tournesol, soluble en toutes proportions dans l'alcool et le chloroforme.
Cette substance se ramollit à 90 degrés et entre en fusion à 100 degrés. Elle n'est pas précipitée de ses solutions par les sels de plomb, elle forme avec le tannin un composé insoluble. Au contact de l'acide chlorhydrique, elle se colore en vert émeraude, propriété qui la caractérise.
La digitaline qui a été purifiée par dissolution dans le chloroforme, est environ deux fois plus active que le produit qui n'a pas subi ce traitement (Codex).
E. La digitaline de Walz, nommée d'abord digilalorêsine (1846-1858), a pour formule C^'H^'O'*.
(1) Nicolle (thèse de Paris, i82/i). ■
Elle est amorphe, faiblement solublc dans l'eau froide, plus solubledans l'eau chaude, très soluble dans l'alcool. Elle sedécompose sous rinfluence des acides dilués cndigitalivésine et en paradigitaléiine ; ces deux corps sont amorphes.
F. La digilas'me de Kosmann est décrite comme formant des écailles cristallisées, faiblement soluble dans l'eau, facilement soluble dans l'alcool et insoluble dans l'éther.
G, La digitaline cristallisée de Nativelle, présentée par ce chimiste à l'Académie de médecine de Belgique, le 26 mars 186G, sous forme d'aiguilles cristallines, blanches, solubles en toute proportion dans l'alcool, mais à peine solubles dans l'eau.
M. Nativelle avait isolé en outre : le digitoléine amorphe, et la digitoléine cristallisée. Après avoir purifié son produit, M. Nativelle l'a présenté à l'Académie de médecine pour le concours ; l'Académie de médecine de Paris lui a décerné le prix Orfila (6 000 fr.), le 30 janvier d872.
L'ancien procédé d'Homolle et Quévenne faisait rechercher la digitaline dans la macération aqueuse de la poudre de feuilles de digitale et rejetait le résidu. M. Nativelle a démontré que c'était justement dans le résidu de la macération que se trouvait, en totalité, la digitaline unie à un principe amer non cristallisable. Aussi a-t-il substitué le traitement alcoolique au traitement aqueux. Il concentre par évaporation la teinture alcoolique obtenue, il traite ensuite par l'eau qui ne précipite pas la digitaléi77e,ma\s précipite deux substances presque insolubles : la digitaline et la digitine sous forme d'un dépôt poisseux. Puis le dépôt est traité par l'alcool bouillant, qui dissout la digitaline et la digitine et les abandonne par le repos, après refroidissement, sous la forme de cristaux formés à la surface du liquide et contre les parois du récipient.
Pour séparer la digitine de la digitaline, M. Nativelle traite le mélange cristallisé par le chloroforme qui ne dissout que la digitaline et le fait déposer par évaporation. 11 la purifie par cristallisation dans l'alcool.
En opérant suivant les indications de M. Nativelle, on obtient la digitaline pure cristallisée sous l'aspect d'une substance blanche inodore, qui, vue au microscope, se montre formée do
petits cristaux lamellaires et prismatiques. Elle est complètement insoluble dans l'eau, à laquelle elle a donné cependant une saveur très amère. Elle est peu soluble dans l'éther et dans la benzine, mais très soluble dans l'alcool et surtout dans le chloroforme. Elle donne, par la fusion, un liquide incolore qui brunit et se décompose à une température élevée, en donnant des fumées blanches. La digiialine de Nativelle donne, comme celle d'Homolle et Quévenne, une belle couleur vert émeraude en contact avec l'acide chlprhydrique.
H. Schmiedeberg, directeur de l'Institut pharraacologiquc de Strasbourg, a isolé en 1875 les substances suivantes :
1» La digitonine, corps amorphe, assez semblable à la saponine, soluble dans l'eau, insoluble dans l'alcool absolu froid, la benzine, l'éther et le chloroforme. La solution de digitonine mousse comme celle de la saponine.
Schmiedeberg lui assigne la formule G''^I-P'0!'\ très voisine de celle de la Saponine G''*H''^0'^ donnée par Rochleder.
Sous l'influence de l'acide sulfurique étendu, elle se colore en rouge grenat. Il se produit du sucre et une matière floconneuse. Celle-ci, agitée avec de Téther, lui abandonne la digitorésine et garde la digitonéine. Cette décomposition peut s'obtenir sans réactif en laissant une solution de digitonine fermenter pendant quelques mois à une température de 33 degrés. Il se forme en outre un précipité considérable dont on retire, par le chloroforme, la paradigitogénine, Schmiedeberg compare cette substance de la digitaline cristallisée de Nativelle a la digitose ù'EomoWe et Quévenne.
9» La digitaline à laquelle il donne la formule C'^H^O''. Cette .substance insoluble dans l'eau, peu soluble dans l'eau bouillante, soluble dans le mélange d'alcool et de chloroforme, peu soluble dans le mélange d'éther et de chloroforme, lui paraît ; l'élément actif de la f%2Vc!/me d'Homolle et Quévenne, et de la \ digilaléline de Walz.
3° La digilaléine se présente en une masse jaune donnant une {solution aqueuse, mousseuse, peu soluble dans le chloroforme : U'ébullition avec les acides étendus la dédouble en sucre et en > digitalirésine.
4" La cUgitoxine, substance insoluble dans l'eau et la benzine, peu solublc dans l'éther, abondamment mais lentement soluble dansralcoôl absolu, surtout à chaud.
Notons que Schmicdeberg, pour obtenir ces produits, ne s'est pas servi des feuilles de la digitale pourprée, mais bien de la digitaline commerciale de Wohrling, qui est faite, non avec des feuilles, mais avec des semences de digitale (1).
Tout ceci est plein de contradictions. Schmiedeberg indique la digitaline qu'il a retirée comme complètement insoluble dans l'eau et il dit que cette digitaline représente à peu près la digitaline d'Homolle et Quévenne. Or, la digitaline d'IIomoUe et Quévenne a été retirée de la plante par macération dans l'eau et ces deux produits sont forcément différents.
Schmiedeberg trouve, en outre, que le corps qu'il a pu faire cristalliser, qu'il nomme la digitoxine, est identique à la digitaline cristallisée de Nativelle, ce qui est douteux.
I. Les digitalines commerciales renferment de tous ces produits en quantités variables. Elles diffèrent donc beaucoup entre elles. De là une cause de variation dans les résultats des expériences faites sur les animaux ou sur l'homme, pour établir les propriétés pathogénéliques qu'on nomme improprement l'action physiologique de la digitale.
II. Une seconde cause d'erreur, dans ces recherches, tient, comme je l'ai dit, à ce que les différentes espèces animales réagissent différemment devant une môme préparation de digitale.
La grenouille est l'animal dont le cœur est le plus sensible à l'action de la digitale ; aussi est-ce l'animal qui a le plus servi aux expériences.
D'après Giacomini, Montgiardi avait trouvé que la digitale donne difficilement la mort aux oiseaux. Les pigeons qui moururent à la suite de l'ingestion de la teinture de digitale périrent probablement par l'alcool. Schiemann, par exemple, administra à une grosse poule 500 grammes de teinture en
(1) 'Neues Repertorium fur Pharmacie, 'lS7o, p. 89, traJuit par Méhu, et Bulletin de thérapeutiqite, 1875,1.1", p. 454 .
mcmi.E.
quaranle-.,'.. jours sans voir la mort survenir, car la maladie
nr^f '^'^ »y">P«-s suivants ,e volati, sont
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Liu liquides, Il était devenu tranquille, morose - il
changea do plume, et tout fut dit ' ^ rc'uf rstn'-'n ™' '-^«^^^ ^"ien comme un
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cmtallisee, dissous dans une solution alcoolique en fin le
ra^r^r t^S"^- ' ^-i-ëmtrde"
aiarrnee, de 1 affaiblissement, même une hémipléaie ■ 1 , re us .o„te nourriture, et i, est mort au bout de2 o J s an
ëidnas mammifères, comme le cheval Pf 1p i expérimentateurs ont noté rrnp i. r , ®* ^« ^œuf, les
amène d'abord une augmentation de fréqu nc'e de ^ul. r mais cette accélération est passagère et biemAf
c. PAUL. MAL. nu ccEun. ='^^ëere, et bientôt survient la di-
fi90 MODÉRATEURS DU COEUR.
minution de fréquence. Le pouls tombe à moitié ; il ne se fait plus qu'une pulsation sur deux, phénomène qu'on observe constamment cbez la grenouille, où il n'y a plus qu'une systole ventriculaire pour deux systoles auriculaires.
Ghezl'bomme également, il y a de grandes dillerences, et certains états, comme l'alcoolisme, donnent à l'homme une résistance considérable à la digitale. Ainsi, dans le delirium tremens, le traitement de Jones (de Jersey) consiste à administrer la temture de digitale à la dose de 13 grammes par jour, et l'expérience a montré que cette dose, loin d'être toxique, est souvent insuffisante.
III. La troisième difficulté qui s'oppose à la connaissance de l'action pathogénétique de la digitale est l'ignorance où nous nous trouvons encore aujourd'hui des fonctions des nerfs cardiaques. Tout le monde répète que le pneumogastrique est un nerf d'arrêt, et pourtant cette propriété du pneumogastrique disparaît quand on arrache le rameau du spinal qui s'y joint. Donc, la fonction d'arrêt paraît appartenir au nerf spinal bien plus qu'aux pneumogastriques. On a dit encore que le pneumogastrique était un nerf de sensibilité. Cela se peut; mais l'endocarde est si peu sensible que, lorsqu'on introduit dans les cavités du cœur des sondes ou des tiges de manomètre, les animaux ne paraissent guère s'en apercevoir, et très souvent le rythme du cœur n'est nullement troublé. Quant au grand sympathique, il est accélérateur du cœur ; mais il est bien difficile de l'isoler en raison de ses nombreuses anastomoses, avec tous les nerls qu'il rencontre sur son passage.
On ne s'étonnera donc pas si nous n'avançons qu'avec les plus grandes précautions sur un terrain aussi peu solide.
ACTION PATHOGÉNÉTIQUE DE LA DiaiTÀLE.
io Action sur les voies digeslives. - Les premiers effets pathogénétiques de la digitale sur l'homme qu'on ait constatés sont ceux de l'irritation des voies digestives : aussi, de 153^ à M /U, quand la digitale fut employée, ce fut à titre d'éraéto-carlhartique; mais les doses auxquelles on l'administrait dans ce but
avaient pour résullnt de produire souvent des phénomènes toxiques, s, b.cn qu'après l'avoir inscrite, en 1721 dans la nhar macop,e de Londres, on l'en retira à ca^se de ses dt ers
proi" lèf :::: ^^'"--^ .ontré .
heure lus ";-ii r , ' '''''''' P^""»"'
hucea e mnl '7 la muqueuse
de^l4°rrex^!'ef Ï'T"' '^""^^ ^""V^-"'
Cette aelion sur les voies digestives est moins marquée avec a macera.,on et rinfusion qu'avee la poudre de feuil es ei L 1 3t moins encore avec la teinture. H est vraisemblable „u s agit la d une action irritante directe sur la muqueuse dil^sH™ car ces accidents se produisent surtout quandTa pZat 'n ^ ete mtroduue parla bouche. Cependant l'intolérance se m nie
e u:::;: a!:;':?"" : -'"^-"^ ^^~^Co7:z:
Je iissu cellulaire sous-cutané, soit dans les veines • ce aui fend a.e croire que la digitale se comporte comme la morp ^ et I emetme, et s'élimine par l'estomac morpjime
monographie' faite en eoll 't'e^'ci™: T^t;;^
■ J^iuoux et nous-même en 1867 [{). -^ioubseau,
MODÉRATEUBS OU CŒUB.
Lorsqu'on fait l'expérience sur un sujet jeune et sain, dont le système vasculaire n'a pas encore été altéré par l'ige, et qu on donne la digitale î. dose modérée et progressivement on toU nue la diminution de fréquence des pulsations se produit toujours. Mais il faut que l'observateur sache bien que cette diminution se produit lentement, qu'elle ne se montre que le deuxième ou le troisième jour de l'administration du médicament, on peut ainsi, sans déranger autrement l'organism , faire tomber le pouls de 00 i 80 et même à m sans troubler a santé du sujet. Si l'on cesse alors d'administrer de la digitale, brusqu ment, soit progressivement, on voit que cette dimi- "ùtion du nombre des pulsations se maintient encore pendant deux jours après la cessation de la digitale; puis le pouls
ien peu à peu U'état normal. 11 faut ajouter que dans cas la diminution du nombre des pulsations en laisse le V Ue intact et qu'il ne se produit aucune mtermittence. Imm n fait foi le tracé sphygmographiq.ie. Donne, a
im mreil cas le pouls n'est pas seulement rare, il est irréguuei r , t:lnitlênt,'et cette intermittence a quelque c c.e e ' -.^i.nP Anrèsune pulsation qui manque à peu piès une ?:rsurTuatr 0^..! sur trois, la première pulsation est l an e puis les suivantes vont en diminuant. Celle .regulan e i^^^^^^^^^^ clu rythme dure, en général, depms le commencement de l'empoisonnement jusqu'à la mort du suje . ment ûe i empu ^ q g^ues obser-
y n t-il une accélération préalable clu pouis . ^ r V Sanders entre autres, et M. Hirlz (1) prétendent que la vateu s, Sanders entr^ ^^^^^^^^
.. is/,^1 - SivoU, De l'action thérapeulic,ue ,ncaire de thérapeuUque >■ î"^' ^^'^f ^g^f "^Bouillaud, Traité de nosoae la digitalise {Gaz. de «^'^J^;^^^^ médecine sur la digitaline,
mmcale '^^^/^P/^/^^Ji^^ aiyitale sur le pouls (Société
1850 et 1851. — «J. raui, i
de thérapeutique, 7 février 1868) ^.^ thérapeu-
art. Digitale). ^ ^ ^igHale pourprée {Annuaire
(2) HomoUe et Quévenne, Principe actif ^
mais d'une manière cxcepLionnclIe. J'ai cherché bien souvent à le constaler. A dose thcrapculique, je l'ai rencontré quelquefois; mais j'ai dû me demander si cette accélération n'était pas produite par l'émotion que provoque toujours chez les malades une exploration très attentive de ses fonctions. Dans les cas d'empoisonnement que j'ai pu observer ou dont j'ai lu les relations je ne l'ai jamais constaté. Si cette accélération préalable se montre, ce n'est donc que d'une manière passagère, fugace et inconstante.
30 Action de la digitale sur la tension du pouls. - Selon certains auteurs, Kinglake par exemple, le pouls en perdant de sa fréquence conserve sa force et son énergie. Beddoès, au dire de M. Legroux (I), aurait fait la même observation au moyen d'un sphygmographe de son invention. MM. Bidault et Villiers disent également que le pouls conserve de la force, de la plénitude et de la régularité. Schwilgué disait, en 180S, que l'artère était résistante. MM. Legroux et Lelion (2) se rangent à cette opinion.
En Italie, on est d'un avis contraire. Tomasini et Fanzago en ISIO, Rasori, après dix ans d'études, en dSil, démontrèrent 1 action contre-stimulante de la digitale, si bien que Giacomini après avoir examiné les travaux de ses compatriotes, ajoute • « Ce qui n'a échappé à personne, c'est le ralentissement la diminution, l'affaiblissement combinés à l'irrégularité du pouls „ Ces deux affirmations opposées ne sont pas contradictoires comme on va le voir, c'est une question de doses.
Si l'on donne la digitale à faible dose ou à dose très modérée chez un sujet sain, on trouvera en tâtant le pouls que l'artère parait conserver de la force et de la plénitude.
Si, au contraire, il s'agit de malades fébricitants auxquels les Italiens ont donné des doses plus actives de manière à obtenir la diminution de la chaleur et du pouls, on constate alors très
de thérapeutique, 1845); - Mémoire sur la digitaline et la digitéle (Archives de physiologxe par Bouchardat, 1834) ; - Expérimentation sur quelqueTZ P«^.on. ta digitale iSoc. des hôpitaux, i. VI); - ^o,n7..r:i^j;:;
(1) Legroux (thèse de Paris, I8G7).
(2) Lelion, Etude physiologique et thérapeutique de la digitale, 1867.
Gy4 MODÉRATEURS DU COEUR.
facilement la diminution de l'énergie du pouls. Le fait est encore plus marqué si la dose administrée a produit des phénomènes toxiques. Alors le pouls est faible et irrégulier. Le sphygmographe de M. Marey montre, par la hauteur de l'ascension de l'aiguille et par sa chute rapide, que la tension a beaucoup diminué, et ce phénomène s'accentue surtout le deuxième, le troisième et le quatrième jour de l'administration du médicament.
Pour juger cette question, on a employé l'hémodynamomètre; cet instrument, qui n'est applicable que sur les mammifères d'une certaine taille, le chien et au dessus, n'a pas donné grand résultat. Traube(l), Ackermann, M. Gourvat (2), qui ont fait de nombreuses recherches h l'hémodynamomètre, ne sont arrivés h aucun résultat précis, En effet, nous voyons sur les tracés de M, Gourvat que la pression changeait à peine, alors que le nombre des pulsations variait du simple au double et au triple. M. Lombard (3) a observé un abaissement de la tension avec l'hémodynamomètre appliqué chez des chiens, mais cela sans aucun rapport avec le changement dans le nombre des pulsations.
Il résulte de toutes ces recherches que la digitale, a dose modérée, augmente la tension du pouls, mais qu'à hautes doses
elle la diminue.
4° Action de la digitale swr le cœur. - L'action de la digitale sur le cœur ne peut se juger que par des expériences faites sur des animaux. Les premières ont été faites par Stannius sur des grenouilles, puis par Traube en 1831, par M. Vulpian (4) (18S5) et M. Gourvat (1871), sur des chiens.
Si l'on dépose de la digitaline sur le cœur d'une grenouille, on voit immédiatement le ventricule se contracter au pomt touché; mais comme le contact de la digitaline est très irritant,
(1) Traube, Mémoire sur les effets de la digitale dans les maladies fébriles [A7inales de la charité de Berlin, 18S0 et 1831).
(2) Gourvat (thèse do Paris, 1871).
(3) Lombard (tlièse de Naacy, 1876). ,o^„;itÀ dp bio-
(4) Vulpian, De l'action de la digitaline sur les batraciens (Société de b.o logie, 1855; Société philomatiquc, 1864).
il faut, poLU- éviter cotte sorte de traumatisme, faire pénétrer la solution de digitaline par une injection sous-cutanée faite le plus lom possible du cœur, c'est-à-dire à la partie inférieure des pattes postérieures.
On peut constater alors, ainsi que l'établit M. Yulpian, que la digitaline produit l'arrêt du cœur en systole, avant que la raotilité volontaire, la sensibilité et les autres fonctions de l'animal aient été touchées.
Dans ces conditions, il est facile de constater, comme je l'ai fait bien des fois, que la contraction commence par la pointe du cœur de la grenouille, ce qui est le contraire de l'état normal, où la contraction progresse de la base àla pointe. Klug (1) a constaté le môme fait sur des lapins digitalisés, et il a remarqué que la contraction de la pointe précédait celle de la base de 3 a 4 centièmes de seconde. Après s'être montrée cà la pointe, la contraction musculaire se montre par places isolées qui, bientôt se réunissent pour constituer une sorte de mouvement péristallique. Une fois contracturé, le ventricule reste un certain temps dans cet état. A la systole suivante des oreillettes, il ne bouge pas et ne se met en marche qu'à la seconde systole auriculaire Alors, le ventricule ne donne plus qu'une systole pour deux systoles de l'oreillette. Un peu plus tard, le ventricule contracture ne répond plus à la systole auriculaire, il reste en contracture, tout pâle et raccorni, alors que les oreillettes sont distendues par un sang rouge-clair.
Mais ici se pose un problème de la plus haute importance et en même temps des plus difficiles à résoudre.
La digitale agit-elle primitivement sur le cœur, ou agit-elle d'abord sur les nerfs cardiaques?
Traube, à la suite de ses nombreuses expériences faites sur des chiens, avait cru que la digitale agissait d'abord sur les centres nerveux. Jl pensait que la digitale agit d'abord sur la moelle allongée et consécutivement sur le nerf pneumogastrique. Il supposait qu'à petite dose la digitale e.xcite le pneumogastrique, nerf modérateur, et qu'à haute dose elle le paralyse, amenant alors une accélération du pouls. Il s'appuyait (I) Klug, Revue des sciences médicales, Ib octobre 1881.
696 MODlilUïEUllS DU COEUll.
pour bâiii" cette théorie, sur ce fait que quand le pneumogastrique est coupé, le pouls ne diminue pas chez le chien en expérience sous l'innucnce de la .digitale. Or, j'ai déjà montré que le chien peut mourir empoisonné par la digitale sans que ses pulsations soient diminuées, quand même le pneumogastrique a été respecté. C'est donc une théorie qu'il faut abandonner. . .
Une seconde théorie a placé l'action primitive de la digitale dans les extrémités périphériques des nerfs cardiaques et les ganglions intra-cardiaques. M. Vulpian a fait justice de cette théorie en montrant que chez l'animal curarisé l'action de la digitale ne se fait pas moins sentir sur les fibres cardiaques, avec cette différence seulement que, chez l'animal curarisé, l'absorption est plus lente à se faire et que l'intoxication se fait plus lentement.
Une dernière théorie reste la plus vraisemblable ; elle consiste à admettre que la digitale agit primitivement sur la fibre cardiaque ; elle est corroborée par des expériences récentes faites par M. Cadiat(d). Les expériences de M. Cadiat ont été faites sur la roussette {scyllium canicula).
Si l'on fait agir la digitale sur ce squale, après avoir coupé l'un des pneumogastriques en déposant la digitaline directement sur le cœur, le cœur s'arrête en systole, mais l'animal n'en continue pas moins à nager, preuve que son système nerveux n'a pas été atteint. Si l'on applique la digitaline après que le bulbe a été détruit, le cœur est influencé de même; il en est encore ainsi si l'on a coupé préalablement les deux nerfs pneumogastriques. M. Cadiat en conclut que l'action n'arrive pas au cœur par les centres nerveux ni même par les nerfs.
Guido Cavazzini (2) admet de même que le cœur: est le premier atteint et que les vaisseaux ne sont influencés que secondairement.
Enfin, une dernière preuve que le muscle cardiaque est atteint directement, c'est que l'on n'observe pas seulement une diminution de la fréquence des battements, mais une altération du
(1) Cadiat, Académie des sciences, juin 1879.
(2) Guido Gavazzini, Annales d'Omodie, 1S68, t. CCXLV, p. llo.
rythme, et Ion sait que le rythme est précisément un des attrihuis du myocarde.
5° Action de la digitale sur les nerfs vaso-moteurs. - M Lcgroux rapporte, dans sa thèse, qu'ayant administré J centigramme de digitaline à un lapin, l'artère centrale de l'oreille était devenue filiforme. II en avait conclu que la digitale agit d ahord sur le grand sympathique, et en avait déduit toute une théorie séduisante qui avait été acceptée par un grand nombre de physiologistes. Mais M. Vulpian (1) s'est élevé contre cette théorie, qui plaçait ainsi l'action primitive de la digitale sur les vaisseaux périphériques.
Pour terminer avec les organes de la circulation, nous dirons que M. Vulpian a montré que la digitaline est sans influence sur les cœurs lymphatiques de la grenouille, et que ceux-ci ne sont nullement influencés alors que le cœur a cessé de battre.
6° Action de la digitale sur la moelle et les nerfs spinaux — A dose modérée, la digitale n'a pas d'action bien manifeste sur le système nerveux; tout se borne à des bourdonnements d'oreille a quelques étourdissements, des bâillements et de l'insomnie' A dose toxique, la digitale produit un mal de tête atroce des vertiges, du délire et une douleur vive le long de la colonne vertébrale. Ces symptômes ont été attribués à l'anémie cérébrale f^) ■ produite par la contracture des vaisseaux périphériques A la .moelle, on a constaté le contraire, c'est-à-dire une congestion :plus ou moins intense.
Quant au pouvoir réflexe, il ne paraît pas atteint par les doses modérées m même par les doses toxiques ; c'est là ce qui ressort de mes expériences sur les grenouilles.
A. Weill et M. Gourvat ont parlé de paralysie de la moelle et :des nerls moteurs; mais M. Vulpian fait toutes réserves à cet cgard .
7» ^ ction de la digitale sur les muscles striés à insertions osseuses - Stanmus, puis MM. Bouchardat et Sandras, Bouley (3) et
(1) Vulpian, Société de biologie, 18oG.
(2) Duroziez, Gaz. hebdomadaire, 4 décembre 18?/., p. 780
4/ «?ftJ-J.!7^''"'!'/ ^o.-co/o,.V/„„. et thérapeutiques sicr l, ^f/'C(ii<! [liecueit de médecme vétéri?iaire,W,'J). J'^'-^ i>ui i.i
698 MODÉRATEURS DU COKUR.
Reynal, Homolle, Tardieu, etc., avaient nolé dans presque toutes leurs observations que les animaux empoisonnés par la digitale étaient pris de lassitude, d'abattement, de faiblesse, de prostration, et parfois' de tremblements spasmodiques. Le fait étant bien constaté, il était intéressant do rechercher si, dans ce cas, la digitale avait agi sur les muscles par l'intermédiaire du système nerveux, ou, au contraire, directement sur le tissu musculaire.
M. Vulpian et M. Gourvat (l) ont montré que des grenouilles auxquelles on injecte 1 à 3 milligrammes de digitaline perdent la contractilité musculaire d'une manière directe sans que cette action puisse être mise sur le compte de l'arrêt du cœur ou d'une altération des nerfs moteurs. On en a pour preuve que les grenouilles dont le cœur est arrêté ou dont le curare a paralysé les nerfs moteurs, conservent encore assez longtemps les muscles intacts, tandis que ces mêmes grenouilles, digitalisées, perdent prompteraent la contractilité musculaire. Ces résultats ont été confirmés par Klug (de Clausenbourg) (2).
8" Action de la digitale sur les muscles à fibres lisses. — L'action de la digitale sur les muscles lisses des viscères est des plus dou-. teuses, et j'ai dû, à cet égard, faire toutes mes réserves (3). Quant aux muscles lisses des vaisseaux, il n'en est probablement pas de même, et c'est à cette élection élective que Klug (4) attribue la contraction tétanique des petits vaisseaux.
go Action de la digitale sur la température. — La température sabaisse à mesure que la circulation périphérique se réduit. J'ai pu observer, dans un cas d'empoisonnement, que la température était tombée au-dessous de 36 degrés, alors que le pouls était à peine sensible, rare et intermittent. Le cas n'était pourtant pas des plus graves, car le malade a guéri.
11 n'est question ici que de l'action palhogénétique sur un organisme sain, ce qu'il ne faut pas confondre avec rabaissement de température qui peut se produire chez un fibncitant atteint de pneumonie, par exemple.
(1) Gourvat, Société de thérapeutique, 1871.
{!,) Klug, loc. cit.
10" Action de /a digitale sur la respiration . - Quand la dose de d.gitale est modérée, la respiration est peu troublée, elle est seulement ralentie, et cela s'observe aussi bien chez l'homme que chez les animaux. Mais quand il s'agit de doses toxiques, ont voit chez les animaux, et surtout chez les mammifères, la respiration s'accélérer vers la fin de l'empoisonnement (Bouley et Reynal, 1849). ^
11° Action de la digitale sur les phénomènes de nutrition. — On a vu, au commencement de ce chapitre, que les fonctions digeslives étaient profondément troublées, alors que la digitale n'avait pasete introduite par la bouche. Au bout de peu de temps 1 appétit disparaît, et surviennent les vomissements et la diarrhée. Ces phénomènes, joints à la rétraction des vaisseaux et au retrait consécutif des organes, donnent aux malades empoisonnes l'aspect de cholériques. Aussi l'amaigrissement est-il rapide.
12o Action sur la sécrétion urinaire. — C'est en 1788 que Withermg avait constaté l'action antihydropique ou urinaire. mais cela chez des malades atteints d'hydropisie. Cette action sera étudiée plus tard, quand nous étudierons la thérapeutique des hydropisies cardiaques. Mais si Ion considère ici seulement l'action
I pathogénétique sur un sujet sain, il en est tout autrement avec
II aspect cholérique que prend le malade atteint d'empoisonne- : ment par la digitale, et l'on constate souvent la diminution considérable et presque la suppression des urines.
130 Action sur l'appareil de la vision. - Cette influence ne se fait sentir que lorsqu'on arrive aux doses toxiques. La dilatation de la pupille est l'un des premiers symptômes de l'intolorrance selon Stannius et M. Hervieux (1). Il y a en même temps Je 1 obnubilation qui peut aller jusqu'à la cécité complète Les yeux sont injectés et saillants, la pupille reste dilatée et immobile. Apphquée directement sur la conjonctive, la digitale l'ir- •ite comme la muqueuse stomacale.
1 4° Action sur les organes génitaux. ~ Jœrg (2) attribuait à la
(1) Hervieux, De l'emploi de la dirjitalme, de ses eiïels nhysiolonim,.. / ^ es avantarjes en tkérapeutic,ue [Arcki.cs r//«t<^c/ec.«ri849,
(2) Jœrg, Archives de médecine, 1831.
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digitale la propriété d'exciter les érections et de provoquer des pollutions, en même temps que de produire chez la femme des phénomènes analogues à ceux de la production des règles. Tout ceci est faux.
Brughmann (1), et après lui MM. Corvisart, Laroche, Legroux, etc., regardent la digitale comme anaphrodisiaque.
Bien au contraire, la digitale provoque la contraction des capillaires utérins et en fait un hémostatique aussi puissant que l'ergot de seigle pour arrêter les hémorrhagies de la ménopause et des femmes atteintes de corps fibreux, sauf sa lenteur d'action. Cette analogie d'action avec l'ergot aurait été constatée également par Delpech, qui aurait vu, chez des femmes en travail, la digitale provoquer des contractions efficaces séparées par des intervalles réguliers. Mais il aurait fallu, pour cela, que la digitale eût été donnée depuis un jour ou deux.
Tardieu est bien autrement dans le vrai quand il affirme que cette- propriété de la digitale a été utilisée pour provoquer des avortements (2).
Telles sont les propriétés pathogénétiques delà digitale. Nous verrons peu à peu ce qu'on a pu en [obtenir au point de vue thérapeutique.
A côté de la digitale, je dois classer certaines substances qui ont sur le cœur une action évidente, mais dont on ne connaît que très imparfaitement les propriétés, et qui n'ont pu être encore employées en thérapeutique ; ce sont :
1" Le venin de la salamandre aquatique ou triton [salamandra cnsfata), dont les effets toxiques sur le cœur ont été étudiés par M. Vulpian (3).
2° Vupas antiar {antiaris toxicaria, de la famille des artocarpées), dont l'extrait et l'alcaloïde (antiarine) sont des poisons du cœur très énergiques et ont été étudiés par Brodie, Emmert Pelikan et Dybkouski (4).
(1) Brughmann, Bulletin de thérapeutique, 1853. {'■>) Tardieu, Etude médico-légale et clinique sw l'empoisonnement. ^ (3) Vulpian, Sur le venin de crapaud commun (Soc. de biologie, l»»^)- , (',) Polikan et Dybkousi<i, Recherches physiologiques sur l'action des dif/e. re)its pois07is du comr {Socicié du biologie, 1S61).