DIAGNOSTIC DE L'INSUFFISANCE AORTIQUE
Marche de la maladie. — Dès que la maladie est constituée, il devient évident que le cœur est chargé d'un double travail ; il faut qu'à chaque révolution il enlève son rocher de Sisyphe, qui retombe toujours, n'étant plus maintenu par les valvules. Il en résulte [une hypertrophie qui lance, à chaque révolution, une quantité de sang supérieure à ce que le cœur donne à l'état normal; mais, malgré cette forte impulsion, les artères ne se maintiennent pas remplies, d'où une anémie relative, caractérisée par la pâleur, les vertiges et souvent d'autres symptômes d'une anémie cérébrale relative.
Si les sujets sont jeunes, l'affection peut rester longtemps latente, c'est-à-dire sans que les malades s'en doutent, n'accusant aucun trouble fonctionnel. La maladie n'est alors caractérisée que par ses phénomènes physiques.
On voit donc de bonne heure la pointe descendre dans le sixième espace intercostal. Puis elle s'éloigne peu à peu de la ligne médio-sternale, et, de 9 centimètres, la distance va à 10, 12, 13 et même 14 centimètres.
Le foie ne tarde pas à fléchir sous le poids du cœur, et l'angle droit descend au niveau de l'insertion du sixième et même du septième cartilage. Il en résulte que l'obliquité du bord inférieur du cœur, qui avait d'abord augmenté par l'abaissement de la pointe, diminue plus tard par l'abaissement de l'angle droit.
Le bord vertical du cœur ne bouge guère que plus tard, quand il se fait une dilatation de l'oreillette droite, par insuffisance de la valvule tricuspide.
En résumé, l'insuffisance aortique est caractérisée parle pouls visible de Gorrigan et par le pouls bondissant de Hope. Le pouls est grand, fréquent, régulier, n'offrant que rarement des intermittences. L'auscultation fait entendre un bruit qui, partant de l'oriQce aortique, descend le long du sternum vers le ventricule droit. L'obliquité de ce bruit descendant se tourne de plus en plus à gauche à mesure que le cœur s'allonge et se porte vers la gauche, l'implantation de la veine cave inférieure ne lui permettant pas de s'allonger dans un autre sens. Le point où le bruit s'entend avec la plus grande intensité va du troisième cartilage droit à l'appendice xiphoïde.
Le bruit est diastoliquc, et, quand on observe sur des jeunes sujets, il ne se produit aucun bruit syslolique. Quand il s'y joint un bruit systolique ascendant, il faut admettre soit une altération des valvulves sigmoïdes, soit des dépôts alhéromaleux et saillants à l'origine de l'aorte.
Le bruit commence avec la diastole et finit avec la diastole, laissant persister du grand silence ce qui correspond à la systole auriculaire. Le timbre du bruit est doux, moelleux, aspiratii', souvent éloigné, -commençant avec une certaine force et s'atténuant avec le temps.
Le choc de la pointe n'est pas toujours considérable, bien qu'on sente à la main des contractions énergiques du cœur; cela tient à ce que plus le cœur s'allonge, plus la partie du poumon qui recouvre la pointe prend de l'épaisseur et plus le cœur tend à devenir parallèle à la paroi antérieure de la poitrine.
jOn observe souvent un choc épigaslrique par le fait de l'abaissement du cœur.
MM. Potain et Rendu disent avoir observé, en pareil cas, un choc épigastrique précédant le choc de la pointe et dû à la diastole. C'est la confirmation d'une remarque qu'avait faite Skoda.
Enfin les oscillations de la tension artérielle se font sentir jusque dans les capillaires. M. Ruault (1) a décrit ce phénomène sous le nom de pouls capillaire visible. Ce phénomène avait été observé pour la première fois par Lebert, puis en 1868 par Quincke sur les ongles des doigts de la main, l'avant-bras et le pied et même dans le fond de l'œil, où il a été constaté depuis par tous les ophthalmologisles, surtout depuis la communication d'Otto Becker, au Congrès ophthalmologique d'Heidelberg en 1871. En France, le pouls capillaire sous-unguéal a été décrit pour la première fois, par M. Gripat, en 1873. Ce pouls a ensuite été constaté en France par MM. Déjerine, Tapret, puis par M. Ruault et après lui par bien d'autres.
Ce pouls capillaire consiste dans une succession d'hyperhémie et d'anémie de la région que l'on observe, d'où une succession alternative de la rougeur et de la pâleur. Pour bien l'observer,
(1) A. Ruault, Recherches sur le pouls capillaire vhiùlc. Thèse de Pari?,