‹ Diagnostic et traitement du cancer de l'estomacChapitre 37 sur 47 · A PROPOS . DU CANCER · texte numérisé non relu

A PROPOS . DU CANCER

La vie est une pourriture.

(MiTsCuEILICn)

Donc, après la clinique, le laboratoire. Dans cette course à travers les symptômes, nous tombons de procédés en procédés ; les chutes se succèdent, et le diagonistic s'embourbe. Insaisissable Protée, le cancer de l'estomac échappe à toutes les investigations,

Nous croyons pour notre part, qu'il faut attribuer, en grande partie, cette impuissance du clinicien, à l'ignorance absolue où l'on est de la nature intime du cancer. « Une obscurité profonde entoure encore l'étiologie et la pathogénie des néoplasmes » a dit le professeur Verneuil dans son éloquente conférence de Copenhague.

Au temps de Celse et d'Ambroise Paré, l’atrabile et la mélancholie jouaient un rôle considérable dans l’étiologie du cancer.

Aujourd'hui, les anatomo-pathologistes s'occupent exclusivement de la cellule, et en arrivent à conclure que « les mots de cancer, tumeur cancéreuse, vice cancéreux n’ont plus aujourd'hui une signification scientifique définie, et n'ont de valeur qu’au point de vue médical et de la critique historique.» Le mot de cancer à fait son temps, a dit spirituellement notre savant maître, M. le professeur Cornil. —

Cette opinion procède du point de vue purement anatomique.

D'autres, à la tête desquelsse trouve le professeur Verneuil, pensent qu'il y a autre chose que la cellule, et qu'il faut tenir compte de l'organisme.

D'où viennent ces contradictions ? De ce qu'on a trop souvent négligé la cause au profit de la lésion.

Il faut bien avouer aussi que dans notre science de Ia médecine, si attachante on se heurte trop souvent à des « Inconnues » redoutables, problèmes mystérieux dont la vaine poursuite décourage. Mais pourquoi se lasser ? Le domaine de « l'incognoscible » diminue tous les jours. La science n'admet pas le merveilleux, et tôt ou tard, le mystère devient une réalité.

C'est donc vers la recherche des causes que doivent tendre tous nos efforts et, comme l’adit Velpeau, toutes les hypotheses possibles seront pardonnées en raison de l'importance du but.

Il est un point qu'il faudrait tout d'abord établir, ce nous semble, c'est la catégorie de maladie dans laquelle on doit ranger le cancer. Cela fait, le problème sera bien près d'être résolu.

Mais comment diviser les maladies ? Et qu'est-ce que la maladie? — Chacun sait que la médecine n’est pas précisément une science exacte. Aussi, la notion du mot « maladie » est-elle fort discutée par les nombreuses écoles philosophiques qui régnent encore à notre époque. Chacune a donné sa définition. — Laissant de côté les doctrines trop exclusives de l’humorisme du vitalisme, de l’animisme, nous sommes tout disposé à accepter les traditions de l’école française, et d'un de ses plus illustres représentants, Claude Bernard. Acceptant, dit Duclaux (1), dans ce qu'ils avaient de bon et

(1) Dict, Dechambre. art. Fermentation,p. 607,

de vrai les travaux qui fondaient la théorie cellulaire, elle a réclamé contre le rôle par trop prépondérant que l'on attribuait à la cellule, et s'est attachée à ne jamais séparer cet élément agissant, du milieu où s'exerce son action.

Cest dans cet esprit que Hardy et Béhier ont donné leur définition de la maladie. En l’unissant à celle donnée par Duclaux dans ce même article, nous pourrions dire : la maladie appartient essentiellement à l'être vivant, en est inséparable, et tient à une modification anatomique, physique ou chimique, se produisant dans l'intimité des tissus sur certains éléments histologiques, se répercutant de là sur d'autres en vertu de lois régulières, et faisant ainsi passer l'ensemble par une série d'états dont chacun est la conséquence forcée du précédent.

Étant donnée cette définition, les maladies peuvent se diviser en deux grandes classes : les unes, inhérentes à la nature et à sa constitution, résultent de troubles survenus dans la texture et dans la constitution chimique de la cellule, ce qui peut amener des perturbations dans ses fonctions actuelles et dans son mode de prolifération; les autres résultent de l’envahissement de l'organisme par quelque chose venu du dehors. Ce sont les maladies parasitaires dont le domaine s'agrandit chaque jour (1).

De là trois sortes de maladies :

1° Les maladies résultant de modifications survenues dans la texture de la cellule ;

2" Les maladies résultant de modifications survenues dans son milieu nutritif;

3° Les maladies résultant du développement à l’intérieur de l'organisme, d’un être vivant microscopique.

Dans quelle catégorie doit-on ranger le cancer? — Les modifications dans la texture ne suffisent pas à expliquer le

) Cette classification est empruntée au sacant article de M. Duclaux : Fermentalion.

cancer, et si l'anatomie pathologique nous à donné une classification des tumeurs, elle n'en a pas fourni la genèse, — jusqu'ici du moins. Ne voyant que le produit morbide, elle l'a rayé comme genre ou comme espèce. Le mot cancer n'a plus sa raison d'être, a dit le professeur Cornil; et d'autre part, nous lisons dans la Physiologie cellulaire du professeur Ch. Robin : « Les mots cancer, et son synonyme greo carcinôme, doivent donc disparaître de la science en tant que désignant une espèce ou même un genre de produits morbides; mais on peut dire, à la rigueur, d’une tumeur qui est arrivée plus ou moins vite à présenter les modifications évolutives qui viennent d’être signalées (p. 600), qu'elle est arrivée à l’état cancéreux ou carcinomateux. Toutefois, il importe alors de spécifier que ces dénominations sont purement conventionnelles ; car ici le mot n’a aucun rapport avec la chose, et l'on ne connaît rien sur l'état général de l’économie qui fait que les tumeurs d'origine épithéliale, tant tégumentaires (cutanées, muqueuses, séreuses) que parenchymateuses ou fibro-plastiques, cartilagineuses, etc., peuvent se multiplier et évoluer plus ou moins vite en divers points de l'économie avec ramollissement, ulcération, vascularisation, etc. »

Cest cet état général de l'économie dont parle Ch.-Robin, que le professeur Verneuil appelle la diathèse néoplasique. Et nous entrons ainsi dans la deuxième classe de maladies : maladies résultant de modifications survenues dans le milieu nutritif de la cellule.

Toutefois, comme le dit très judicieusement le savant professeur (1), « la diathèse n'est ni une maladie ni une cause de maladie, c'est simplement une disposition à la maladie. Lorsqu'un syphilitique a le corps couvert de gommes, il a la diathèse gommeuse, mais on sait que la

() Verneuil. loc. cit,

syphilis en est la cause réelle. » Un homme qui à un cancer, a la diathèse cancéreuse, mais quelle est la cause? — Cette cause serait l'arthritisme. En examinant minutieusement les antécédents des personnes atteintes de néoplasme, M. Verneuil a noté presque constamment l’arthritisme sous l’une ou plusieurs de ses formes. Et alors, en vertu de ce principe de pathologie, que deux états morbides qui s'associent, coïncident, alternent ou se succèdent, sont vraisemblablement les effets d'une même cause, il à été conduit à proclamer la relation étiologique entre le néoplasme et l’arthritisme, puis, en se basant sur les proportions numériques, à subordonner le premier au second; en d'autres termes, à dire que les néoplasmes vrais sont une des nombreuses formes de l'arthritisme. Ce qui l'amène à donner du néoplasme vrai la définition suivante : organe accidentel, définitif, superflu et nuisible, constitué par l'hyperplasie d'éléments anatomiques et de tissus altérés morphologiquement et chimiquement, sans doute — siège d’une nutrition pervertie et désordonnée — enfin manifestation locale d'une diathèse particulière dérivant de la dyscrasie arthritique.

Or le professeur Bouchard à démontré, dans un livre célébre, plein de vues originales et profondes (1) que l’arthritisme reconnaissait comme cause, un ralentissement de la nutrition. Donc, le cancer, ou d'une façon plus générale, le néoplasme, serait la manifestation locale d'un trouble de la nutrition dû à des causes diverses, hérédité, perturbation nerveuse, fermentations anormales.

Déjà C1. Bernard, dans son beau livre, la Pathologie expérimentale, avait dit (p. 17) : Toules ces affections (le tubercule, le cancer), qui donnent lieu à des néoformations morbides, sont évidemment une perversion de la fonction nutritive, — et plus loin (p. 53) : les diathèses, tantôt décou-

(1) Maladies par ralentissement de la nutrition, Paris, Davy, 1882,

lent d’une transformation profonde des liquides de l’économie, tantôt elles se rattachent à l'action de certains poisons qui, lorsqu'ils ont pénétré dans l'organisme, ne peuvent plus en être expulsés.

Voilà quelle est l'opinion au sujet du milieu nutritif des cellules, de leur territoire, comme a dit Virchow.

Enfin, peut-on classer le cancer dans les maladies parasitaires ?

D'une façon générale, cette troisième classe prend une place de plus en plus importante dans la Pathologie. Les infiniment petits jouent un rôle considérable dans la nature. Bien des maladies ont leur ferment spécial. Et, grâce aux magnifiques travaux de M. Pasteur, la médecine a trouvé une voie nouvelle et pleine de promesses qui, nous en serons convaincus, sera féconde en résultats.

Mais, pour ce qui regarde le cancer, l’'expérimentation n'a donné jusqu'ici que des faits à peu près négatifs. Les tentatives faites dans le but de démontrer la transmissibilité du cancer de l’homme aux animaux ont la plupart du temps échoué (Billroth, Lebert et 0. Wyss). Et, dans les quelques cas où des tumeurs cancéreuses ont été rencontrées après une inoculation, 1l n’est pas prouvé que le cancer ne füt pas spontané, et cela, d'autant plus que les chiens, sur lesquels les expériences ont été le plus souvent pratiquées (Langenbeck, Lebert et Follin) sont, comme on sait, très sujets au cancer (1) Biett et Alibert s'inoculèrent jadis de la matière cancéreuse et l'expérience fut négative. Dans certains cas, l'inoculation produisit de la matière tuberculeuse.

I fut un temps cependant, déjà lointain, où l’on croyait à la contagion du cancer. On rapportait là-dessus des histoires bizarres et peu faites, en vérité, pour forcer la conviction. Cest ainsi que Tulpius raconte qu'un homme qui suça la

(1) Lancereaux, Th. agrég., 1872, Paris,

mamelle cancéreuse de sa femme, poussé par le désir de la soulager, eut un cancer aux gencives de la mâchoire inférieure qui le fit périr, Smith, goûtant le produit d'un cancer du sein qu'il- venait d'enlever, paya de sa vie son imprudence, et Chacun considérait Bellenger comme uue victime de l’effroyable odeur du cancer de sa femme (1).

A mesure que le temps a marché, la doctrine de la contagion à perdu du terrain. Doit-elle en regagner désormais ? C'est ce que nous ne saurions dire d'une façon absolue. Mais cela est loin d'être impossible. Les procédés d'inoculation se sont en effet beaucoup perfectionnés dans ces dernières années, en même temps que les études microbiennes acquéraient une précision plus grande. Et ne pourrait-il pas en être de même du cancer comme de la tuberculose ? Par combien de fluctuations diverses n’a pas passé l'histoire pathogénique de cette maladie? Tout combattait la contagiosité : la clinique , l'anatomie pathologique qui avait poussé jusqu’à la perfection la description du tubercule, le laboratoire avec des inoculations sans succès où non concluantes. Un jour, par des méthodes d'observation perfectionnée, le bacille est découvert : alors tout le vieil échafaudage s'écroule, on brûle ce qu'on avait adoré, on adore ce qu'on avait brülé, et la tuberculose prend place, sans conteste, dans les maladies parasitaires.

Nous ne pouvons prédire ce qui arrivera pour le cancer. Nous savons qu’un expérimentateur des plus habiles s'occupe en ce moment-ci de cette grave et intéressante question, et nous attendons avec impatience ses résultats.

En résumé, et en l'absence d'expériences sérieuses sur la contagiosité du cancer, on doit la ranger dans la deuxième classe de maladies, produite par des modifications dans le milieu nutritif de la cellule.

(1) Hyvert, Th., Montpellier, 1872.

Y restera-t-il longtemps? Thas ist {he question. Souvent médecine varie.

Quant à nous, nous sommes tout disposé à accepter l'idée microbienne, — non pour tous les cas de la maladie cancéreuse, mais pour quelques-uns d’entre eux. Il nous semble en effet, qu’il y ait des maladies bien différentes réunies sous le nom de cancer.

Prenons le cancer de l'estomac. Dans certains cas, il n’apporte, dans cet organe, que des troubles mécaniques, pour ainsi dire. Longtemps il séjourne sans que le porteur en soit incommodé. [l intervient en troublant la digestion dans sa durée et dans sa qualité. Le jour où il arrête les fonctions (obstruction pylorique, etc.) la cachexie se produit et la mort. Que s'est-il passé ? Admettons que le malade soit atteint d’un trouble de la nutrition. La manifestation locale, tumeur, paraît avoir joué le rôle d'un corps étranger, non morphologiquement, mais au point de vue fonctionnel.

Dans d’autres cas, la maladie semble plus rapide: le malade parait être la proie d'une infection.

Nous serions donc porté à croire qu'il y a deux maladies différentes dans le cancer: l'une, maladie de la nutrition, avec exagération dans la production du tissu pathologique ; l'autre, à marche plus rapide, manifestation locale d’un état général d'empoisonnement, maladie parasitaire ?

Peut-être tout celà n'est-il qu'une vue de l'esprit. Aussi nous le donnons pour ce que cela vaut, ne pouvant l’appuyer sur aucune base expérimentale.

D'ailleurs, si dans cette digression sur les origines, on trouve nos hypothèses blämables, on voudra bien nous les pardonner. Velpeau n'a-t-il pas dit: « Il serait si important de connaitre l’étiologie du cancer, qu’on pardonne volontiers à ceux qui s’en occupent toutes les suppositions possibles» (1).

(1) Velpeau, Maladies du sein, p. 530, cité par Verneuil.

Nous sommes sorti de la règle que nous nous étions imposée, de n’exposer que des faits. Le néant de nos hypothèses sera notre juste punition.

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