LE LIVRE DE PRIERES
Dans la nature il est trois choses
Que j'aime sans savoir pourquoi :
Les femmes , les oiseaux , les roses.
Les roses n'ont qu'un jour, c'est dommage ; et je voi Les oiseaux inconstants, les femmes infidelles.
Comptez sur eux, comptez sur elles.
Moi je n'y compte pas. De leurs charmes divers Je sais jouir en sage ; et , lorsque je les perds ,
En sage encor je m'en console.
Hélas! j'ai vu le temps où ce bonheur frivole Me paroissoit durable autant que l'univers.
J'étois heureux d'une parole
Qu'avec un doux accent et puis un doux souris,
Madressoit tout bas mon Tris; J'étois heureux du chant de ma jeune fauvette ,
Heureux du parfum de mes (leurs.
Tous mes sens jouissoient. O temps que je regrette ! 0 mes amis , pour moi , dans ces jours enchanteurs,
Que la nature étoit coquette !
Elle Test moins : tout change; il faut se résigner. Je me résigne aussi , mais ma philosophie Veut un très-bon esprit , et ne peut s'enseigner, Sinon je l'eusse apprise à l'amant de Sophie.
Sophie étoit dévote , elle n'aimoit que Dieu.
Le pauvre Alphonse n'aimoit qu'elle.
Il perdoit ses soupirs aux pieds de la cruelle , Pleuroit, se dépitoit , disoit un grand adieu , Et revenoit bientôt , plus soumis et plus tendre , Soupirer sans se plaindre, aimer sans rien prétendre.
ïl gâtoit le métier; mais voilà les amants...
Je veux dire ceux du vieux temps.
Ceux du notre sont moins sensibles ; Ils ne s'engagent point dans des liens pénibles : Economes de pleurs et sobres de soupirs ,
Jamais dupes , jamais martyrs , Ils ont des jours si doux et des nuits si paisibles !
Voulez-vous deux? à vos genoux Ils tombent en riant ; en riant vous assurent
Qu'ils vous aiment comme des fous.
N'en voulez-vous pas? ils murmurent Un tant mieux très-flatteur, et vont, sans s'affliger, Porter, la bourse en main, leur hommage léger
Vers des beautés qui s'en contentent.
Mesdames , dites-moi si ces messieurs vous tentent. Pour moi , je n'en crois rien ; mais on prend ce qu'on a. Oh ! qu'Alphonse étoit loin de ces procédés-là ! Il aimoit , il aimoit avec une tendresse !
Avec une délicatesse!
Il ne savoit rien que cela , Mais il le savoit si bien , si bien que la dévote
Avoit parfois le cœur touché ,
Et sentoit un désir caché De payer tant d'ardeur. Elle n'étoit pas sotte ;
Elle comprenoit qu'un époux
Beau , bien fait , agréable et doux , Pour elle eût mieux valu que le deuil du veuvage; Car Sophie étoit veuve , et depuis deux printemps.
A peine elle comptoit vingt ans , Et si Ion n'aime pas , que faire , à ce bel âge , De son cœur, de sa tête et surtout de son temps? Il faut les occuper. Yaquer aux œuvres pies , Prier Dieu , l'adorer, jeûner aux quatre-temps , Ne manquer ni sermons , ni messes , ni com plies , Ouèter pour l'infortune, en long voile , en gants blancs
Dans les grandes cérémonies,
Ne lui suffi soit point. Souvent elle éprouvoit Du mal-aise , du vide , et rien n'y concevoit.
Alors d un œil plus favorable On regardoit Alphonse , on plaignoit son tourment:
On lui répondoit doucement; On se surprenait même à prendre un air aimable Pour lui dire : Bonjour! bonsoir! Quel temps l'ait-il? Alphonse, transporté de cet accueil civil, Suffoquoit de plaisir, perdoit le peu de tête
Qui lui restoit. On est si bête , Si bête quand on aime ! Hélas ! je m'en souvien ;
J'ai passé par-là comme un autre.
Je n'y passerai plus. Mais ne jurons de rien. Alphonse mille fois ne juroit-il pas bien De rompre son servage? Et puis le bon apôtre Oublioit le serment , et gardoit son lien.
Un beau jour qu'il vit l'inhumaine
Se relâcher de sa rigueur, H lui dit : Mais pourquoi refusez-vous mon cœur?
Est-ce par mépris ou par haine?
Me trouvez-vous affreux? — Non. — Ridicule? — r Point.
Redoutez-vous mon caractère?
— Nullement. — Si l'hymen nous joint , Feut-être craignez-vous d'être esclave. — Au contraire. Je vois qu'en tous les temps je régnerai sur vous.
— Eh bien donc, qui s'oppose à mes vœux les plus doux?
— Je ne sais. — Cruelle Sophie !
Vous ne savez! Quel prix de ma tendre amitié!
— Je ne suis point cruelle , et de vous j'ai pitié;
Mais Dieu , que tous les soirs je prie, Ne me dit rien pour vous. Je lui répète en vain :
Seigneur, c'est une si bonne âme!
Voulez-vous que je sois sa femme?
Dieu ne me répond pas : c'est mauvais signe. Enfin . Que vous dire? Essayons une dernière épreuve.
Suivez mes pas dans le saint lieu.
Là , priant de nouveau , je vais invoquer Dieu.
S'il m'invite à demeurer veuve , Ce livre où je reçois ses inspirations Restera sur mon banc; si ses intentions Favorisent vos vœux , vous en aurez la preuve. Ce volume , emporté par Tordre du Seigneur,
Vous apprendra votre bonheur.
Ainsi , disoit le triste Alphonse ,
Du livre d'heures que voilà
Dépend mon sort! Votre réponse Devoit sortir du cœur, non de ce livre-là. N'importe. Allons, venez. Dans la demeure sainte Ils entrent, l'un tremblant d'espérance et de crainte;
L'autre peu tranquille, entre nous.
Sur le banc solitaire appuyant ses genoux, Baissant son front voilé d'un air noble et modeste , Sophie avec ferveur se recueille , et du geste
Dit au jeune homme : Eloignez-vous.
Il s'éloigne. Debout près d'un pilier du temple ,
Pâle , immobile , il la contemple.
Il voit ses blanches mains se joindre chastement,
Sur l'albâtre de sa poitrine.
Il voit sa bouche purpurine Murmurer quelques mots qu'il entend vaguement, Il cherche dans ses yeux et dans son attitude A deviner du Ciel le redoutable arrêt.
Il craint , il se rassure , il soupire , il se tait. Chacun de ses regards marque l'inquiétude. Tandis qu'il s'abandonne à ce pressant effroi , Dans un coin de l'église , obscurément nichée , Sur sa courte béquille, une vieille penchée , Approche, tend la main, et dit : Assistez-moi,
Mon beau monsieur, de quelque aumône; Je prierai Dieu pour vous. — Hélas ! dit-il , ma bonne , J'en ai besoin : priez , aidez-moi de vos voeux.
Peut-être en ce moment je suis bien malheureux. Plus malheureux que vous. La vieille , qui s'étonne En serrant dans son sein la bourse qu'il lui donne , Le regarde. Sophie , à son tour, l'observoit Sans en faire semblant , et son cœur éprouvoit Certaine émotion à l'amourfavorable.
Cependant, ô fatalité!
Dieu lui paroît inexorable.
La voilà qui se lève , et le livre est resté. Il est resté! Jugez du désespoir d'Alphonse Lorsqu'il lit sur le banc la terrible réponse. Il va mourir. Hélas ! son dernier jour a lui.
L'hymen , le bonheur et Sophie , Il perd tout à la fois ; il perd plus que la vie. C'en est fait, malheureux! Tout est fini pour lui. Non , tout n'est pas fini ; conservez l'espérance. Eh ! ne voyez-vous pas la vieille qui s'élance Vers le livre fatal qui frappe son regard?
Le croyant laissé par hasard,
Non à dessein, la bonne femme
Court de son mieux, criant : Madame!
Madame! écoutez donc? Vous avez oublié
Quelque chose. Et, sans plus attendre,
Devant l'amant pétrifié Elle remet le livre. Il fallut le reprendre . On le reprit , sans pciue ut uun pas sans rougeur» C'étoit aveu d'amour, annonce de bonheur,
Et promesse de mariage.
C'étoit tout pour un pauvre cœur Qui n'attendoit plus rien. Sophie, en femme sage. Se soumettant au Ciel, reconnoissant sa voix,
Fit deux volontés à la fois ,
Celle de Dieu , celle d'Alphonse.
On dit même qu'elle en fît trois.
0 femmes ! femmes , sous vos lois
Il ne faut pas que Von renonce 2. io
À la félicité. Vous rebutez nos vœux;
Yous nous rendez bien malheureux.
Non , est le premier mot que votre voix prononce; Mais jamais un amant ne doit désespérer, Et je doute beaucoup qu'il ait lieu de pleurer
A votre dernière réponse.