L ESPRIT DES FÉES
A dix-huit ans on est assez jolie , A dix-huit ans on est assez bien fait. Par aventure , à cet âge on s'oublie; A s'oublier tout le monde est sujet :
C'est un malheur, ce n'est pas un forfait, J'en crois Chaulieu , ce casuiste aimable. Mais , à mon sens , un forfait véritable Est de séduire un objet innocent , Qui dans nos bras se jette en rougissant ; De le trahir, de causer ses alarmes , De s'en vanter, de sourire à ses larmes.
Chaulieu pardonne à ces traits scélérats : Je les condamne. Amanls, soyez fidèles, Si vous pouvez , mais soyez délicats ; Et , par ennui , quand vous quittez vos belles . Lâchez vos nœuds , ne les déchirez pas.
Rien n'est affreux , rien n'est épouvantable Comme les torts de ce vaurien d'Edmon.
On l'avouera si l'on est équitable.
Dans ses amours aussi dur que fripon , Il laissa Laure à la douleur en proie , Pour son malheur, aimant toujours l'ingrat Qui fait ses maux et fit trop peu sa joie , Sans renoncer aux vœux du renégat, Sans se flatter qu'amour le lui renvoie. Plus d'un cœur tendre a connu cet état. Ne pouvant plus résister à sa peine , Elle voulut consulter sa marraine.
Or, comme on sait , toute fille , en ce temps ,
*49 Avoit de drit pour marra inc une fée Qui la gardoit contre les accidents , Et qui calmoit sa cervelle échauffée.
Dans son palais , bâti je ne sais ou , Laure alla donc chercher la sage Ophcllc. Elle l'aborde , et d'un air presque fou : O ma marraine ! oh ! sauvez-moi , dit-elle. Il m'a quittée , et je meurs loin de lui De désespoir, de regret et d'ennui.
Vous pouvez tout : rendez-moi l'infidelle, Rendez-le moi. Sa marraine répond :
Ma chère enfant , mon art est très-profond : Mettre à mon gré les éléments en guerre , Noircir le jour, fendre les flots émus , Ce sont mes jeux : ma voix trouble la terre , Et ma baguette est l'aimant du tonnerre. Mais rendre un cœur aux fers qu'il a rompus Passe mon art : Circé ne put le faire ;
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Circé pourtant fut habile sorcière.
Si la vengeance a de quoi te charmer, Parle; l'ingrat qui cesse de t'aimer, Noyé dans Tonde , ou brisé par la foudre — Non , reprit Laure. Et comment se résoudre A voir périr qui sut nous enflammer?
Non; mettez-moi plutôt cent fois en poudre.
— Eh bien ! ma fille , imite l'inconstant , Ne gémis plus , et prends un autre amant. C'est le plus sage et c'est le plus facile.
— - Je le voudrois. — Bon ! — Projet inutile ! Il est le seul que je trouve à mon gré.
— La pauvre enfant ! Mais pour vaincre un rebelle , Pour ramener son esprit iufidelle ,
Ca , qu'as-tu dit , qu'as-tu fait? — J'ai pleuré.
— Et lui, ma fille? — Il a ri. ■ — Monstre insigne! Va, c'est ainsi qu'ils sont tous. Et tu peux L'aimer encor? — J'en raffole. — Et tu veux
lui
Jouir encor de sa conquête indigne?
— Oui. — Tu le veux? — ■ Abrégez mon tourment.
— Il faut tenter ce triomphe incroyable. Je ne saurois le rendre plus aimant , Mais je saurai te rendre plus aimable.
Tiens , pour six jours , avec tout mon savoir. Prends ma baguette et reçois mon pouvoir. Te voilà fée. Il n'est pas grand génie.
— Il Test assez puisqu'il sut m' enchanter.
— Voici ton tour. Pourra-t-il résister A ma science avec ta grâce unie?
La fée alors faisant un doux souris , Mit dans ses mains la baguette magique, Mais avant tout poussa trois légers cris , Dit quelques mots en style sybillique , Traça des ronds , évoqua des esprits.
Elle en avoit un peuple à son service. Par le plancher, les fenêtres , les toits ,
Leur ioule accourt. Esclaves de mes l.
S'éeria-t-elle , allez . qu'on obéisse
A ma filleule : elle a sur vous mes droits .
Suivez son ordre et connoisseï sa voix.
Tous devant Laure avec respect s'inclinent
A son signal déjà prêts à voler.
Ca , dit la fée . où te plait-il d'ail,
Laure se tait : les Esprits la devinent ;
Et sur le champ la voilà dans Paris , Séjour d'Edmon , lieux brillants . lieux chéri* Par les Amours , les Arts et la Victoire , Lieux où L'on voit les Plaisirs et la Gloire Des mêmes fleurs ceindre leurs favoris.
On s'y paroit pour le bal de la reine. Ile beautés, surchargeant Leurs atours, Se disposoient à mettre dans leur chaîne Princes et ducs. Moi . dit Laure - j 'y cours, Mais je ne veux qu'un simple capitaine.
À sa toilette elle a vole l'asseoir.
V sa toilette! Admirez ce prodige.
| eux bouffis qui craignoient de se voir. S s blonds cheveux que sa douleur néglige. Ses vêtements dont les sombres couleurs , Dont le désordre attestoient ses malheui - . M irquoient son trouble ; en un moment tout change. "\ oyez-vous pas l'industrieux mélange Des diamants , de la des fleu:
Ce doux carmin qui nuance et colore L n teint charmant qu'il embellit encore , Ces yeux riants de l'espoir du bonheur, Et retrouvant leurs vives étincelles?
Laure a repris sa grâce , sa fraîcheur ; Laure plaira : malheur aux infidèles !
Ami lecteur, vous paroissez surpris.
De notre fée elle avoit la science .
L'esprit du goût, l'esprit de l'élégance,
i54 Aux deux cotés de sa toilette assis , Aidoient d'ailleurs sa jeune intelligence ; Et dans le bal l'attendoit l'Espérance.
Mais suivons-la 'dans ce bal qui commence. Mêlons nos voix aux voix des assistants Emerveillés de ses pas ravissants.
Au milieu d'eux , et sans oser rien dire , Voyez Edmon qui s'étonne et l'admire , Rougit , hésite , avance de trois pas , De deux recule , approche , enfin tout bas Dit : Est-ce vous? Laure , d'un air timide Répond : C'est moi. — Voulez-vous point danser Avec Edmon? — J'y consens. Il la guide Dans le salon. Leurs bras vont s'enlacer; Sur sa poitrine elle se sent presser.
Heureux moment ! Tout homme , je parie , Près de son cœur sentant , au sein d'un bal , Battre le coeur de maîtresse chérie,
Pcrdroit la tête et danscroit fort mal :
Mais La ure est femme; et la coquetterie!
Sans se troubler, ou même en se troublant ,
Au doux signal des instruments dociles
Elle s'élance ; et sous ses pas agiles
Le parquet fuit. Elle a le cœur tremblant ,
Mais le pied sûr. Tantôt vive et légère ,
En parcourant d'un vol capricieux
Et cadencé son étroite carrière,
De mille tours elle éblouit les yeux.
On croit la voir s'échapper de la terre .
Et se jouer dans le vague des cieux.
On craint d'y voir rester l'enchanteresse.
Tantôt plus lente , en son mol abandon ,
Elle circule autour du bel Edmon ,
Le fuit , revient , s'éloigne avec souplesse .
Le joint encor, du regard le caresse ;
Puis , l'évitant lorsqu'il va la saisir,
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Ressemble à Flore éprise de Zéphir.
Quand elle rit, l'agace, le refuse ,
Et par ses jeux le désole et l'amuse.
Ainsi d'Edmon Laure agitoit les sens;
Et le plaisir qui lui donnoit des ailes
Multiplioit ses grâces naturelles.
Ah ! qu'une fée , un bal et dix-huit ans
Pour embellir sont des moyens puissants!
Le bal m'ennuie. Abrégeons : le temps passe.
Ivre d'honneurs et de compliments lasse ,
Laure chez soi rentre avec volupté ,
De la baguette admirant la puissance ,
Et rendant grâce à l'esprit de la danse
Qui lui valut tant de prospérité.
Le lendemain , un concert magnifique Est annoncé chez l'envoyé germain :
Laure y préside; il étoit son cousin.
A mon secours , Esprit de la musique !
Avec ces mots , qui lui coûtent si peu ,
L'art des Garai devient pour elle un jeu.
Les tons légers , la savante harmonie ,
Ces fiers accents , ces éclairs du génie ,
Et ces traits vifs , rapides , variés ,
Dont le fracas se plaît à vous surprendre ,
Et le retour mélancolique et tendre
Des sons plaintifs , lentement appuyés ;
Voilà son art : heureux qui peut l'apprendre!
Heureux qui l'a , comme elle , sans travail.
De ses succès ferai-je le détail?
Figurez-vous Catalani qui chante, .
Et de Pasta la voix noble et touchante,
Et Montbelli , dont le gosier si doux
R endroit aux bois le rossignol jaloux ,
Et Grassini , rivale des Orphées ;
C'étoient leurs tons : elle les avoit tous.
Ah ! qu'on fait bien de regretter les fées !
Que de bravos , que d'applaudissements, Accompagnés de longs trépignements!
Car Polymnie a de bruyants amants.
Laure, au milieu des plus brillants passages En rougissant recevoit ces hommages , Du coin de l'œil lorgnant toujours Edmon Qu'elle voyoit perdre aussi la raison , Et son beau teint s'animoit davantage , Et ses accents en devenoient plus vifs , Et les bravos rouloient plus expressifs. Elle ravit : c'étoit là son usage.
Ce n'est pas tout. A la belle il falloit, Pour s'honorer d'un triomphe complet , Qu'elle eût encor l'esprit de causerie; Esprit léger, vif, délicat et fin , Gai , mais décent , libre et non libertin , Qui va roulant de saillie en saillie , Ou cheminant avec simplicité ,
Exclut l'aigreur, permet l'étourderie,) Souffre le sel de la malignité, Et se distingue à sa facilité.
Aimable Esprit , tu n'étois pas en France* Nos bons aïeux , reclus dans leur donjon, A leurs moitiés clouuient leur existence. Tenir ménage étoit lors la science.
On ignoroit fart de tenir maison.
Nous Tenseigner appartenoit aux Grâces»
Laure chez nous l'amena sur ses traces; Et son salon, où chacun fut jaloux D'être appelé , de goûter les prémices D'un entretien si fécond en délices, De tout Paris devint le rendez-vous.
On y voyoit ambassadeurs , ministres , Princes, marquis, cardinaux, magistratg, Auteurs, savants, la fleur de tous états» Rivalisant de propos délicats,
Non sur la guerre et ses projets sinistres,
Non sur les lois et les gouvernements ,
Mais sur les mœurs , le monde , les talents.
On y mêloit l'utile à l'agréable.
Point d'appareil : l'esprit marquoit les rangs ,
Et le premier éloit au plus aimable.
Vous pensez bien qoe T.aure le garda ;
Vous pensez bien, comme elle étoit de mode,
Qu'à son beau cercle Edmon lui demanda
De tenir place , et qu'elle l'accorda.
Vous pensez bien que rien n'est plus commode
Que ce moyen pour avoir, tôt ou tard,
Un tête à tête , et qu'on l'eut par hasard.
Mais apprenez , par mon récit honnête,
Ce qu'il advint de ce beau tête à tête.
Il ennuya. L'incomparable Edmon
Parut commun, ignorant, rodomon,
Sans ton , sans goût , sans esprit , sans finesse ,
Bref, entre nous , ce qu'on nomme une espèce. Il avoit bien toujours de jolis yeux , Un joli teint ; mais on en voyoit mille Tout aussi beaux et qui raisonnoient mieux. Quand on acquiert , on devient difficile.
Laure se rend , les six jours écoulés , Chez sa marraine , et lui conte sa gloire. Par vos bienfaits , gravés dans ma mémoire , Tous mes chagrins sont enfin consolé».
Je suis heureuse et je suis mariée.
Ophelle dit : Je m'en doutois , hélas .' Avec Edmon te voilà donc liée?
Non , reprit Laure en riant aux éclats. C'est pour Edmon que j'acquis du mérite ; Il ma servi , ce mérite , à juger Mon sot amant : un plus digne en profite. Par vanité mon ingrat sut changer, Et par raison maintenant je le quitte.