I/HOROSCOPE D UNE FEMME
Aimable Illusion , combien d'heureux vous faites! Vous bercez les héros , les belles , les poètes ; Vous rendez leur parure aux printemps défleuris, Vous colorez les cicux de l'écharpe d'Iris : C est vous qui de l'Amour embellissez les armes ; La nature par vous revêt de nouveaux charmes Qui l'offrent plus riante à nos yeux consolés. Mais sur l'aile du Temps si vous vous envolez , Que restc-t-il à l'homme? Un désert et des larmes. Ah! ne fuyez jamais de mon humble séjour. Protégez-moi. Sans vous, mère des doux Mensonges, Mon cœur, de rêve en rêve égaré chaque jour,
Pour des réalités prendroil-il tous ses songes? Croirois-jc à l'amitié? me fîerois-je à l'amour? Par vous , à mon esprit que Terreur persuade , Toute femme est Lucrèce , et tout homme est Pylade. Par vous , un doux baiser, un serrement de main Me trompent aujourd hui , me tromperont demain. Loin d'oter le bandeau , je lé noue , et pour causes. Penché devant ma Ivre , et couronné de roses , Je chante. Tout à coup mon immortalité M'apparoît. Quel éclat! quelles métamorphoses ! Au temple de la gloire inondé de clarté , Entre Eschyle et Sophocle assis avec fierté , Je partage l'honneur de leurs apothéoses , Conquérant présomptif de la postérité.
Qu'il est bon de rêver pour voir ces belles choses ! Est-il un malheureux? est-il un indigent? Je donne à l'un mes soins , à l'autre mon argent ; Et je puis , sans prétendre à leur reconnoissance ,
Me flaltcr qu'en plaisir j'ai changé leur souffrance. Si , pour se plaindre encore , ils sont assez ingrats , J'ai du moins le bonheur de ne m'en douter pas : Je les crois soulagés , contents. Erreurs célestes! . Vous le savez , 6 vous , mes pénates modestes ; Vous ne voyez jamais errer sous mes lambris Que les Muses , les Jeux , les Amours et les Ris , Hôtes officieux , dont le cortège aimable S'assied à mon bureau , m'environne à ma table, Tour moi d'un lit commode arrange le duvet, Sous mes rideaux se groupe , et dort à mon chevet. C'est ainsi qu'avec eux faisant toujours ménage, Je veux , content de moi , des hommes et du sort , De mille enchantements peupler mon ermitage, Et passer, en jouant, de la vie à la .mort; Bien mieux trompé qu'un roi, bien moins dupe qu'un sag". Qui s'amuse a raison , et qui s'éclaire a tort. Zclie à d'autres voeux abandonnoit son âme.
Elle étoit curieuse , elle étoit jeune et femme. Dans l'âge où le cœur s'ouvre au besoin de jouira L'imprudente éprouva le désir de connoître. Zélie , à vos dépens vous l'apprendrez peut-être ; Qui sonde le bonheur, le voit s'évanouir. Dans la parleuse Athène , où le Ciel la fit naître , Vivoit un philosophe, un de ces grands esprits Jetant sur nos erreurs un regard da mépris , Possédant tous les dons et toutes les sciences j Hormis l'art d'être heureux qu'il n'avoit point appris. Zélie alla le voir, et lui dit : Sage Ulris , Je voudrois partager vos riches connoissances. Athène admire en vous un génie inspiré. De l'obscur avenir par vos yeux éclairé, Ouvrez devant les miens les profondeurs immenses. Quels que soient les chagrins que m'apprêtent les dieux -, S'ils sont prévus par moi , je m'en défendrai mieux. Réprimez , dit Ulris , un désir téméraire.
Qui peut de l'avenir pénétrer le mystère , Perd la sécurité , premier bien des mortels. Les maux qu'on a prévus sont doublement cruels. A quoi vous serviroit ma triste expérience? Demandez la sagesse , et non pas la science.
— Je cherche l'un et l'autre. O mon père , exaucez Les vœux d'un jeune cœur qu'en vain vous repoussez
— Folle obstination ! s'écrie alors le sage.
Eh bien ! pour vous punir je cède à vos souhaits.
Il parle : tout à coup des nuages épais Aux rayons du soleil refusent le passage. Ces lieux restent couverts d'une effrayante nuit. Par degrés doucement l'obscurité s'enfuit , Et laisse apercevoir dans une étroite enceinte Où brilla jde Pallas 1 image auguste et sainte, Un tableau merveilleux , tel que l'art de Zeuxis , Dont la Grèce menteuse a fait tant de récits , N'en eût point égalé l'étonnante imposture.
Ici ce n'est point l'art sans être la nature.
Dans la vapeur d'abord les objets indécis
Sur un fond moins douteux plus fortement s'expriment :
Aux reflets d'un jour tendre et chéri des Amours ,
Leur forme aérienne et leurs vagues contours
Se dessinent bienlot, se colorent, s'animent.
On les voit respirer, on entend leurs discours.
Regardez , dit le Sage, indiscrète mortelle :
Votre imprudent désir est enfin satisfait l
Vous reconnoissez-vous? C'étoit elle en effet.
Voilà ses traits, son port , son image fidelle.
Aussi jeune , aussi fraîche , aussi riante qu'elle,
Son aimable effigie , assise mollement
Sur un siège où la pourpre en coussin se déploie,
Le corps demi-penché , les yeux brillants de joie,
Élevés vers les yeux d'un jeune homme charmant ,
Palpitoit dans ses bras , aux voluptés en proie ;
Et ces mots de son cœur s'exhaloient lentement :
Mou bien aimé , je suis heureuse Lorsque j'entends la douce voix; Quand de ton haleine amoureuse Je me sens rafraîchir et brûler à la fois, Mon bien aimé , je suis heureuse.
Viens : sur ton sein voluptueux Que mon front incliné repose.
Oh ! laisse errer tes doigts de rose Entre les noirs anneaux de mes flottants cheveux.
Mon bien aimé , je t'en supplie , De mes yeux languissants n'éloigne pas tes yeux.
Vers les lèvres de ta Zélie Abaisse , abaisse encor cette bouche embellie D'un sourire délicieux.
Donne-moi des baisers... Je sens mon âme enière 2. 4
S'évaporer au feu de ces baisers brûlants.
Un humide nuage entoure ma paupière.
C'en est fait. Ton souris , tes traits et la lumière ,
Tout m'échappe... Est-ce toi que mes bras défaillants
Touchent encor? . . Réponds. . . Je n'entends plus. . . La vie
Dans un songe d'amour m'est lentement ravie.
Mais qui me rend au jour? C'est le souffle embaumé ,
C'est la voix de mon bien aimé.
Te voilà ! Je revois éclore Le bonheur dans tes traits , l'ivresse dans tes yeux : Tu me souris encor du sourire des dieux;
Sur ton sein je repose encore ; De mes cheveux flottants , parés des dons de Flore , Ta négligente main effleure encor les nœuds.
Mon bien aimé , je suis heureuse Lorsque j'entends ta douce voix :
Quand de ton haleine amoureuse Je me sens rafraîchir et brûler à la fois , Mon bien aimé , je suis heureuse.
Rougissant de pudeur, peut-être de plaisir, Zclie examinoit cette scène instructive , Et trouvoit son image un peu trop expressive ; Mais puisqu'avec le sort on n'a point à choisir, Elle se soumettoit, disant : quoi qu'il arrive, Ce que veut le Destin , je n'y puis rien changer. Et de son avenir il faut bien s'arranger.
Elle parloit ainsi lorsqu'une ombre nouvelle Descend sur le tableau , sur le Sage et sur elle. Zélie en ce moment éprouve quelque effroi , Met la main sur son cœur, et , sans savoir pourquoi , Sitôt que du soleil reparoît la lumière , Elle étend l'autre main pour couvrir sa paupière. Tenez , dit le vieillard , voyez ; c'est encor vous.
Honteuse de sa peur, non lout-à-fait tranquille ,
Elle cherche à revoir son amant , son époux ,
Enfin ce qu'elle a vu , ce jeune homme si doux ,
Dont les bras enlacés lui servirent d'asile.
Soulevant de ses doigts la barrière mobile,
Elle jette au portrait un regard en dessous.
Quel objet ! 0 Vénus ! est-ce bien sa copie? -
Quoi! cette femme en pleurs au bord dé ce ruisseau ,
Seule , au pied d'un vieux saule écoutant tomber l'eau ,
Sur le gazon jauni tristement accroupie ,
Ce seroit. . . Oui , c'est elle ! Eh quoi ! ces yeux brillants ,
Qui sembloient de l'amour deux flambeaux scintillants ,
Ont perdu leur éclat , et leurs traits et leur flamme !
Ils étonnent encor, mais n'agitent plus l'âme :
Ils sont beaux, on le voit; mais ils étoient charmants.
De la jeunesse , hélas ! passagers ornements ,
Où sont ces longs cheveux, ces tresses ondoyantes
Qui venoient , en tombant , mollement caresser
Do son sein délicat les formes al trayantes ;
Et le corail si pur de ses lèvres riantes
Dont la suave odeur parfumoit le baiser?
Cette taille légère , élégante et flexible ,
Ces épaules d ivoire aux gracieux contours ,
Ces deux bras arrondis par la main des Amours ,
Je les cherche : où sont-ils? O spectacle pénible!
Le Temps , de ce visage altérant la fraîcheur,
Confond parmi les lis les roses jaunissantes :
Le front laisse entrevoir quelques rides naissantes;
La bouche a moins d'attraits, le sein moins de blancheur;
Cette taille épaissie a des grâces pesantes :
Ce n'est pas la laideur, ce n'est plus la beauté ;
C'est un joli printemps qui se change en été.
Zélie , en se voyant , voudroit se méconnoître.
O Ciel ! c'esi donc ainsi qu'un jour elle doit être !
Tout à coup retentit dans le fond de son cœur
Une voix dont le chant ne dit plus le bonheur.
Si
Ne croyez pas que j'aime encore :
Non , j'ai repris ma liberté ; Mais , hélas ! qu'il m'en a coûté!
Ne croyez pas que j'aime encore.
Si mon œil timide et distrait Du jour repousse la lumière; Si mon cœur gémit en secret ; Si des pleurs mouillent ma paupière; Si je soupire en le nommant; Si je sens un mal que j'ignore :
Amour ne fait plus mon tourment.
Ne croyez pas que j'aime encore.
Ne croyez pas que j'aime encore :
Non , j'ai repris ma liberté , Mais , hélas ! qu'il m'en a coûté ! Ne croyez pas que j'aime encore.
Si je me plais à m' égarer Vers cette onde mélancolique; Si je viens m1 asseoir et pleurer A F ombre de ce saule antique ; Si jusqu'au soir j'y pleure en vain • Si j'y pleure jusqu'à l'aurore , Amour ne fait plus mon chagrin.
Ne croyez pas que j'aime encore.
Ne croyez pas que j'aime encore :
Non , j'ai repris ma liberté.
Mais , hélas ! qu'il m'en a coûté î Ne croyez pas que j'aime encore.
Zélie , en frémissant de son futur destin ,
De la triste chanson murmuroit le refrain ,
Et se disoit tout bas : Comme on change ! . . . Ah ! Zélic ,
Croyez-moi , ce n'est rien. Yous changerez bien \>lu*.
Sur ce nouveau portrait tournez vos yeux confus,
Et vous allez soudain de la mélancolie
Passer au désespoir. Jeune , fraîche et jolie ,
Puis passable , puis laide , et puis bien pis vraiment.
PJous y voici. Quels traits! Sexe aimable et charmant,
I^e vous effrayez pas. Sur la scène dernière
Je ne sais quoi m'invite à baisser le rideau.
Baissons-le galamment , et d'un triste tableau
Epargnons à vos yeux la vérité grossière ;
Mais à travers la toile écoutez toutefois
Ces lugubres accents d'une tremblante voix :
J'étois belle , j'étois aimée.
Ma beauté disparut : je vis fuir les Amours.
Je reste seule et consumée De la flamme jadis par leurs mains allumée. Il ne reviendra plus le printemps de mes jours.
J'étois belle , j'étois aimée.
L'ennui , le sombre ennui , de son poison cruel
Vigrit les aliments essayés sur ma bouche ;
D'une dure insomnie il fatigue ma couche;
Il noircit à mes yeux L'azur de ce beau ciel.
Pour moi , la dépouillant de sa riche parure , Il change toute la nature.
Aux sons du lui h mélodieux Il rend mon oreille insensible :
Il verse dans monVune un dégoût invincible
Pour les chants du poète inspiré par les dieux.
Que m'importent l'éclat de vos superbes fêtes, Et votre joie et vos plaisirs ?
Qui peut m' intéresser? je n'ai plus de désirs. Quand vous méditez des conquêtes , Je m'entretiens de mes regrets.
Quand de fleurs vous couvrez vos têtes , Mon front s'ombrage de cyprès.
Jétois belle , j'étois aimée.
Ma beauté disparut; je vis fuir les Amours.
Je reste seule et consumée De la flamme jadis par leurs mains allumée. Il ne reviendra plus le printemps de mes jours.
J'étois belle , j'étois aimée.
Justes cieux! N'est-ce point quelque songe trompeur?
Cria la curieuse en cachant son visage.
Je pourrai devenir ce spectre qui fait peur!
Dieux ! quel représentant ! . . . quel horrible partage !
— Il n'a , dit le vieillard , rien de particulier.
En abrégé , voilà Niistoire universelle.
Pour les femmes, aimer, regretter, s'ennuyer,
C'est la vie. En trois points la sagesse éternelle
Voulut la diviser. — Ah ! pourquoi , cria-t-elle ,
Ne pas mourir toujours sans sortir du premier?
— On ne meurt point , Zélie , et de tout on s'arrange.
— Moi , je m'arrangerois de ce visage étrange !
— Oui , vous vous y ferez comme une autre. — Jamais.
— Vous croyez? — J'en suis sûre. — Etmoi, je vous promets Que du jour où le Temps viendra flétrir vos charmes,
Par des biens plus réels il séchera vos larmes.
Il peut vous consoler. — De mes attraits perdus ,
Des Plaisirs envolés , des Amours disparus?
Oui m'en consolera? — La Raison. — Qu'elle est triste!
— L'Amitié. — Qu'elle est froide! — Ah ! votre cœur résiste. L'Esprit. — C'est un pédant. — Les Arts. — Ils me sont chers; Mais pour qui dessiner, chanter, faire des vers?
Non , non , savant Ulris , quand on n'est plus jolie ? Quoi que vous en disiez , l'existence est finie.
— Pour les folles, d'accord. — Pour les sages. — Eh bien ! Attendez la laideur : jusqu'à son arrivée ,
D'un seul mortel chérie et de tous approuvée, Jouissez d'être belle , et jouissez-en bien.
— C'est aussi mon dessein ; mais , à ne yous rien taire ,
Vainement sur mon sort je me vais étourdir.
J'enlaidirai bientôt de la peur d'enlaidir.
Ah ! combien l'ignorance à l'homme est nécessaire !
A la femme sui tout ! Fi de la Vérité !
Elle est trop déplaisante , ainsi que trop cruelle.
Je ne veux plus jamais entendre parler d'elle.
— Rassurez-vous, Zélie; à celle déité
Vous allez pour long-temps devenir étrangère.
Au sein de votre cour vous ne la verrez guère.
Elle vit près du sage , et non chez la beauté.
Il la quitte à ces mots , et Zélie , interdite , Disoit en s'éloignant : Quelle sotte visite! Je suis de son avis : elle avoit tout gâté. Hélas! son avenir étoit désenchanté.
Vous que de mille attraits embellit la nature , Vous que le Ciel créa pour plaire et pour aimer,
Du sort qui vous attend pourquoi vous informer? Ah ! la philosophie est un sinistre augure. Je commis un devin qui ment et sait charmer; IVc demandez qu'à lui votre bonne aventure.