‹ Dialogues, contes et autres poésiesChapitre 4 sur 14 · L'ABDICATION MANQUÉE · texte numérisé non relu

L'ABDICATION MANQUÉE

N'Écoutez point ces orateurs bavards Qui vont criant : Dans ma bonne patrie Tout est perdu! c'en est fait des beaux-arts , De la gaîté , de la galanterie !

La Politique , à l'air rogue et hautain , A l'œil hagard , à la voix enrouée , De vingt pamphlets recueillis le matin „ Enflant sa poche avec soin renouée, Citant des lois et des péroraisons , N'a-t-elle pas , jusque dans nos salons , Porté le bruit , la discorde , la haine , Et du Plaisir, chassé de son domaine,

Volé la place entre deux motions?

Des jeux, des arts délicieux asiles , Que sont ces lieux autrefois si tranquilles? Des champs de guerre ouverts aux factions. . Ah ! chers amis ; ah ! quelle décadence. Vous voyez bien qu'il n'est plus d'espérance , Et le bon temps est passé sans retour. — Chansons , messieurs ; on rit encore en France , On danse encore , on fait encor l'amour ; Et le Plaisir, que partout on encense, iV'a pas cessé d'être le dieu du jour. Si quelquefois, indiscrète et hargneuse, La Politique , en nos réunions , Ose montrer sa face de plaideuse, Nous lui disons : vous êtes trop grondeuse, Allez-vous-en; et nous la renvoyons.

Blasphémateurs de l'époque nouvelle , Rien n'est perdu que votre jugement.

Tout iroit mal! Au sexe j'en appelle : Il plaît , il règne , il n'est pas très-fidelle ; On est heureux , et mon siècle est charmant.

Ces pauvres rois n'ont pas tant d'agrément Que leurs sujets. Tel qu'un hideux fantôme,, La Politique assiège tous leurs pas , Leur demandant raison des si , des cas , Du bien , du mal qui survient au royaume. D'un souverain que je ne veux nommer.

G'étoit le sort. Il avoit la manie D'aimer son peuple , et, pour s'en faire aimer : En vains efforts épuisoil son génie.

Croyant bien faire , il voit toujours blâmer Ses actions, ses projets, ses paroles.

Yeut-il bâtir? il a des goûts frivoles. Fait-il la guerre? il est un destructeur. Fait-il la paix? il est foible et sans cœur. Ne fait-il rien? son ministre le mène,

l!t tout périt. Vraiment , c'est bien la peine D'avoir un roi pour payer aussi cher Sa nullité! Qu'il soit digne, il est fier; Pieux , cagot ; tolérant , incrédule.

Ses qualités sont autant de défauts :

Franc , il dit tout; discret, il dissimule, Juste , il est dur ; et prudent , il est faux. On lui défend d'avoir une maîtresse : C'est immoral et coûteux à la fois; On lui défend d'avoir trop de sagesse . C'est ridicule et petit chez des rois.

Les jours qu'il rit (ce cas est toujours rare) , Comme il prend mal son temps ! Ne voit-il pas Que les impôts écrasent ses Etats?

Fi! quelle joie indécente et barbare!

Son sérieux noircit autour de lui Toute la cour : c'est à périr d'ennui. Ne sauroit-il dérider son visage?

Ceci n'est rien. Le chaud, le froid, l'orage. Le vent , la grêle , il est garant de tout : Il faut du sort qu'il règle le caprice f Que la nature à ses lois obéisse.

Si, par hasard, Tan va mal jusqu'au bout; Si la récolte a manqué ; si les vignes De la gelée ont souffert les dégâts , Yoilà des torts qu'on ne lui passe pas. On l'en punit par cent chansons malignes. Oh ! qu'ils sont doux les jours des potentats l

De ses sujets déplorant l'injustice , Pour s'égayer, le notre alloit parfois , Mousquet en main , chasser au fond des bois , Et l'on disoit : Hem ! le sot exercice! Il feroit mieux de corriger ses lois.

Un jour d'été , plaignant son sort bizarre , Loin de sa suite , en chassant, il s'égare. Un ami vrai , non pas un favori ,

L'accompagnoit. L'orage se déclare,

La foudre gronde. Où trouver un abri?

On aperçoit certaine maisonnette

Dont la façade et riante et proprette

Plaît au monarque. Il dit : entrons ici ;

Mais gardons-nous d'annoncer qui nous sommes.

On craint un roi ; ne montrons que des hommes.

Mourant de faim , lassé , rompu , transi ,

Tl frappe : on ouvre ; un valet se présente ;

Tl les conduit, d'une marche pesante ,

Dans un salon commode , mais étroit ,

Où du logis le maître les reçoit.

Sa mine est gaie , et non pas imposante.

Reposez-vous, dit-il aux voyageurs :

Cette maison ne fut point décorée

Par les beaux-arts ; mais les Soucis rongeurs,

La noire Envie en respectent l'entrée.

j^.u coin du feu la table est préparée.

De simples mets, quelques fruits, quelques fleuri

La couronnoient : un seul flambeau l'éclairé.

L'hôte lui-même , empressé de leur plaire ,

Les invitant à son repas léger.

Place un couvert devant chaque étranger.

Le roi s'assied , soupe , vante la chère ,

Et mange plus qu'à son royal banquet.

Son œil se ferme : un lit où le duvet

N'est point enflé des mains de la mollesse ,

Mais propre et sain , recueille sa paresse.

Il y repose ; il y dort jusqu'au jour.

Quand du soleil s'annonça le retour.

Surpris, charmé, le monarque s'éveille:

Il est dispos , il se porte à merveille.

Dans le jardin il s'en va faire un tour ;

Il voit son hôte aussi gai que la veille ,

La serpe en main , taillant des arbrisseaux .

Se relevant , se courbant sur les herbes ,

Puis s'arrêtan! entre des lis superbes

Pour écouler les concerts dés oiseaux

Qui se jouoie.nt sur le bord des rameaux.

L'heureux mortel! La charmante demeure !

Disoit le roi. Jamais jusqu'à celle heure

Je n'ai goûté des plaisirs aussi doux.

Nous autres rois , les chagrins sont pour nous ;

Tous ces gens-ci n'en ont point de nouvelle.

Le déjeuner au logis les rappelle ; Car le patron ne consent au départ Qu'à ce prix seul. Son accueil plein d'égard , Sa politesse et surtout sa franchise, Cet enjoûment que la table autorise Ont mis bientôt les cœurs en liberté.

Ah! dit le roi, si la Félicité Chez les mortels pouvoit jamais descendre , Ce n'est qu'ici que Ton devroit s'attendre Y la trouver; ici , sans contredit :

Mais nulle part on ne la voit paraître.

— Pardonnez-moi , reprit l'homme champêtre.

Le roi doutoit ; le patron poursuivit :

JXon , le bonheur n'est point une chimère :

Je l'ai trouvé , je le loge avec moi.

11 m'auroit fui si j'étois prince ou roi ;

Mais je suis peuple; et les gens de ma sphère

Sont , grâce au Ciel , les hôtes qu'il préfère ;

Pas tous encore ; il choisit et fait bien.

Il s'en vint donc , moi ne songeant à rien ,

Me demander un coin dans ma cellule.

Or, vous jugez s'il fut le bien-venu.

Depuis ce temps , oh! quel charme inconnu !

Un air céleste autour de moi circule ,

Et dans mon cœur, doucement enchante,

Tout est plaisir et tout est volupté.

Ce qu'autrefois , d'un air d'indifférence ,

Je regardois , s'embellit à mes yeux.

Pour moi chétif , mon hôte officieux Dans chaque objet place une jouissance.

Je suis si bien que j'ai peur d'être mieux; Car j'y perdrois. Des loisirs studieux , Quelque lecture ou quelque rêverie Au coin du bois , à travers la prairie; D'un ami sûr le solide entretien; Un repas simple , où Ton rit , où l'on cause, Où l'étiquette , à l'ennuyeux maintien , Ne marque point chaque place , et pour cause; Un bon concert; moins encor, presque rien- Le frais du soir, le souffle aérien D'un doux zéphir , le parfum d'une rose, Un ciel serein suffit pour m'enivrer.

Que vous dirai-je? Aller, m'asseoir, errer, Au gré du temps , sans desseins , sans caprices. Sans savoir l'heure et sans la désirer, Ne penser point , me laisser respirer :

Voilà mes biens , mes trésors , mes délices Qu'ils valent mieux que ces plaisirs factices Mêlés de trouble et suivis de regrets ! Je les cherchai , ces plaisirs , à grands frais - Plongé, perdu dans les erreurs du monde. Je plains un temps follement dissipé.

L'ambition , la gloire m'ont trompé , L'amour aussi : c'est lui seul que je gronde. J'y tenois fort; mais je m'en passerai.

Il a fini. Pendant ce long narré , Le roi revoit , penché , l'œil immobile. Enfin , tout prêt à quitter son asile , Il l'embras?a , promit de le revoir , Fit un soupir, et partit sans savoir Où l'entraînoit son cheval indocile.

Vous vous trompez , crioit son confident. Sire , voici le chemin qu'il faut suivre. Ne tardez plus ; votre cour vous attend.

— Ah ! mon ami , je n'y saurois plus vivre , Reprit son maître. Apprends que je suis la1- De travailler au bien de tant d'ingrats. Tu vois le prix de ma pénible étude , De tous mes jours sacrifiés pour eux.

Délivrons-nous d'un fardeau douloureux , Et du malheur de leur ingratitude.

Cruels sujets , que je ne veux plus voir, Yotre monarque a rempli son devoir.

Qu'avez-vous fait pour acquitter le votre? C'est trop chérir qui m'ose dédaigner.

Pour vous punir, je cesse de régner; Je vous attends sous l'empire d'un autre. Oui , désormais ne vivons que pour nous. Par ce mortel , dont mon cœur est jaloux , Du vrai bonheur j'ai vu frayer la route ; Je veux la suivre , ami , quoi qu'il m'en coûte. Avec ses biens , dans mon nouveau séjour,

Plus fortuné , j'enfermerai l'amour; L'amour, l'hymen : d'une épouse adorée, Contente aussi de se voir délivrée D'un joug brillant qui l'accabla toujours , Les tendres soins charmeront tous mes jour*.

Le courtisan comprenoit l'indécence Et le danger de toute objection; Il n'étoit pas de l'opposition :

Or, il se tut ; mais , notant en silence Qu'il pouvoit perdre à cet arrangement Sa pension et son gouvernement , Pour lui d'abord , et puis pour la patrie , Il se promit d'empêcher prudemment Son souverain de faire une folie.

Elle étoit faite , au moins de volonté ; Il n'y manquoit que la publicité.

Comme on ne peut quitter le diadème Sans prévenir d'un si rare dessein,

Le roi médite ; et pour le lendemain Les grands vassaux , par son ordre suprême , Sont convoqués dès qu'il rentre au palais. D'un parti pris il ne revient jamais , Et celui-ci , qu'il estime héroïque , Par sa grandeur l'émoustille et le pique; A son ami commandant le secret Avec la cour, surtout avec la reine , Le soir venu , sans regret et sans peine t Le roi se couche et dort. . . comme un sujet.

Or, sachez tout. L'auguste souveraine De ces Etats qui vous sont inconnus , Par ses appas eût effacé Vénus , Par sa sagesse eût égalé Minerve.

De son époux , qu'elle aime sans réserve , Les plans cachés lui sont d'abord transmis ; Pour nous trahir, parlez-moi des amis : Elle en profite , et sa leçon est faite.

Le jour suivant, sitôt que l'étiquette Ouvre l'accès du cabinet du roi , Le chancelier se présente ; il se jette A ses genoux , disant : permettez-moi De quitter, sire , et la cour et ma place.

— Vous! lui répond le monarque : et pourquoi '

— Sire , excusez ; il faut que je vous fasse Un triste aveu. Depuis que vos bontés M'ont élevé si près du rang suprême , Comblé d honneurs , chargé de dignités , Je souffre , au sein de mes prospérités , Plus de chagrins que dans le malheur même. Craint, envié, calomnié toujours,

En vain des lois j'exerce la puissance. Les magistrats sont sans obéissance ; Le peuple rit de mes nombreux discours , Et se révolte à la moindre ordonnance.

Les médisants , ces vils serpents des cours ,

Qui près du trône, en rampant, s'insinuent lutour de moi se dressent, s'évertuent.

De leurs poisons , dardes à tous moments , Ils m'ont couvert, et de leurs siffleinenU Le bruit aigu m étourdit et me lasse.

De n'être rien accordez-moi la grâce.

Pour vivre heureux , à l'abri des méchants , Je me renferme en ma maison des champs. Il dit. Le roi sourit à sa requête.

Bon! pensoit-il : encore un dégoûté!

Il le renvoie avec ce mot honnête :

Je vous ferai savoir ma volonté.

Le chancelier à peine se retire ; Le connétable entre , le glaive en main» Il vient remettre aux pieds du souverain Ce fer, vengeur du trône et de l'empire; Il est lassé de son illustre emploi :

11 fuit aux champs. A l'autre! dit le roi.

Il préparoit une verte semonce.

Presque aussitôt le chambellan annonce

Le patriarche et le grand-trésorier

Qui , tous les deux , viennent remercier

Sa majesté , dont ils tiennent leurs places ,

Et la prier de reprendre ses grâces.

Mêmes motifs que pour les précédents :

Ils vont aussi dans leurs maisons des champs

Se dérober à l'envie , à la haine ,

Vivre pour eux , sans fardeaux et sans chaîne ,

Indifférents sur le soit des humains,

De ces ingrats à qui vos mains dispensent

Mille bienfaits dont ils vous récompensent

Par le décri , l'outrage et les dédains.

Plus ébahi , le bon roi se recueille

Pour leur parler. Soudain , d'un air grondeur,,

De la marine entre le directeur,

Qui vient comme eux rendre le portefeuille.,

Bref, mes amis , chaque administrateur, À tour de rôle, implore la faveur D'être exilé. Débâcle générale!

Oh ! pour le coup , sur la face royale L'humeur éclate avec létonuement.

Toute une cour, tout un gouvernement Qui déménage à la fois ! Quel scandale h Les laissant là, le roi , sans répliquer, Passe à l'instant chez la reine inquiète, L'instruit de tout , du projet d'abdiquer, Et du désir que vient de lui marquer Son ministère. — Il veut battre en retraite; Il a raison , dit la reine. Pourquoi Ne pas souffrir qu'il imite son roi?

— C'est différent. Moi , je laisse l'empire A mon cousin si digne de régner.

— Eh bien! qu'il règne. Il saura désigner Un ministère habile à tout conduire ,.

Comme le votre. — Allons , vous voulez rue»

Où le trouver? Où trouver des agents

Plus dévoués et plus intelligents,

De mes trésors plus noblement avares?

J'avois choisi des ministres si rares !

Dans tout l'Etat ils n'ont pas leurs pareils.

Qui désormais va siéger aux conseils?

Des inti igants bien cuirassés d'audace ,

Bien dépourvus de mérite et d'honneur,

Plus occupés de conserver leur place

Que de la faire. Oh ! non ; pour le bonheur

De mon pays , il faut que mes ministres ,

Abandonnant des projets trop sinistres,

Bon gré , malgré , demeurent à la cour,

Gardent leur poste. — Eh ! gardez donc le votre

A vos sujets devez-vous moins qu'un autre?

Pour les servir vous reçûtes le jour,

Non pour languir dans une vie obscure.

Et que vous fait leur frivole murmure?

Cherchez leur bien , vous aurez leur amour.

La royauté n'est point une parure,

( l'est un fardeau. Le rejeter, seigneur,

Est l;*chcté; le porter, est courage.

Votre destin vous ravit au bonheur;

Mais la vertu , voilà votre partage.

En est-iLun plus digne d'un héros?

Aux êtres nuls permettez le repos ;

Sous, des grandeurs victime volontaire,.

I mmolez-vous à celui de la terre;

Ou , s'il vous plaît de trahir l'éq uilé .

Et vos devoirs et votre nom suprême ,

IVexigez pas plus de fidélité

Dans les sujets que dans le roi lui-même.

Elle a raison, dit le prince altéré; Sous mon devoir il faut que je fléchisse. Au troue encore en roi je m'ennuîi ai.

A ces ingrats faisons le sacrifice

De mon repos , de ma félicité ,

Puisque cela tient à la royauté :

Mais qu'à leur tour mes ministres s'immolent ;

Car si toujours leurs refus me désolent ,

Je fais serment. . . — Sire , ne jurez pas.

Dans le conseil l'heure appelle vos pas.

On vous attend : allez parler en maître.

Il s'y rend donc ; il parle , il fait connoître Tous ses secrets que 1 on savoit fort bien. Vous devinez qu'après cet enlretien Chacun garda sa place sans obstacle :

Nul n'y vouloit renoncer, Dieu merci.

Le roi resta , le ministère aussi; Mais le public perdit un beau spectacle.

La reine enfin revit son noble époux , Lequel lui dit : Eh bien! nous restons tous = Au bon monarque alors elle révèle

Le stratagème imaginé par elle Pour empêcher cette abdication.

C'est à sa voiv que les grands de l'empire Ont tour à tour de leur démission Surpris le roi , qui ue savoit que dire De voir des grands manquer d'ambition.

En même temps elle place un beau livre Aux mains du prince, en lui disant : Tenez ; De tous les rois qui se sont détrônés , Voici 1 histoire. Aucun d'eux n'a su vivre Dans la retraite. Ils s'v sont ennuyés. Tel est le sort que vous vous prépariez. Convenez-en , c'eût été grand dommage.

j — Ah ! dit le prince , ah ! vous seule êtes sage. J'aurois , sans vous , pris un honteux parti. De quel écart vous m'avez garanti !

Je vous dois tout : ma gloire est votre ouvrage. '\ux soins d'un roi quand vous me rappelez ,

C'est peu pour vous si vous ne consolez

Les longs ennuis où mon rang me condamne.

Sexe divin , votre bouche est l'organe

De la vertu ; vous nous rendez du Ciel

Les dons plus doux , le courroux moins cruel ;

Vous enchantez le palais , la cabane :

Vous posséder est le seul bien réel;

Vos sentiments ennoblissent notre âme;

Votre tendresse épanche sur nos jours

Un charme heureux; et je sens que toujours

Notre bon ange est une bonne femme.

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