‹ Dialogues de guerreChapitre 10 sur 22 · LE TABLEAU · texte numérisé non relu

LE TABLEAU

A G..., un petit village du front, pilé et repilé, dont il ne reste rien que des chicots et des tas de pierres. Au tournant de ce qui fut une rue, entre deux chantiers d'indescriptibles débris de ce que furent des maisons, une auto militaire, arrivant en rude vitesse, s'arrête net, dans l'espace de vingt mètres. Il en sort deux personnes, un capitaine, qui saute, et un civil, qui descend, ce dernier en complet de voyage, casquette anglaise et leggins. Il prend un sac de cuir qui était près du chauffeur. Huit heures du matin. Beau temps d'avril. Le désert.

Le civil. — C'est ici?

Le capitaine. — C'est ici.

Le civil. — Quelle dévastation!

Le capitaine. — Nous n'avons rien de mieux comme modèle. Etude de ravage du cours supérieur, huitième cahier. [Le monsieur regarde avidement tout autour de lui.) Ça vous plaît?

Le civil, avec un accent d'émotion sincère. — C'est magnifique. Mais... il n'y a pas une âme ?

Le CAPITAINE. — Si. Seulement les âmes" sont toujours invisibles, vous le savez bien. Il en reste ici deux ou trois. Pas plus. Et je vais en évoquer une. Tenez, une bonne âme de mes amies qui ne doit pas être loin. (.4/lant vers le rez-de-chaussée d'une petite maison éboulée, et donnant, près d'un soupirail, un coup de pied dans un volet de grenier encastré parmi les ruines.) Mère Tricot? Hé? C'est moi, votre neveu !

Le civil. — Ah ! Madame est votre t...

Le capitaine. — Sans doute. Tous les officiers et les soldats sont ses neveux. Si vous aviez un képi, vous le seriez aussi. [La porte s'ouvre, et la mère Tricot sort de terre.) Ah ! la voilà ! {Une paysanne dégourdie et sacca-

dée, sans âge, à Vœil vif, aux airs de poule, qui tout le temps inspecte, à droite et à gauche. Comme il lui manque par devant la moitié des dents, elle parle à travers un créneau de gencives blanches plus dures que des os, et elle tient sur un ventre grossi par des épaisseurs de jupes deux mains immenses, couleur pain bis, à presque tous les doigts desquelles brille l'argent d'une bague de guerre d'un différent modèle.) Bonjour, mère Tricot !

La Tricot. — G'est-i vous, mon n'veu, une fois de pu ?

Le capitaine. — Oui, mère Tricot. [Au civil.) Madame que vous voyez, ma tante, est une brave. Elle a subi la bataille, le bombardement, l'incendie, toute la lyre.

Elle est restée quand même, avec une douzaine d'autres enragés qui n'ont pas voulu non plus quitter leurs pénates. Elle vous soignera bien. {À la bonne femme.) Mère Tricot, je vous recommande Monsieur. C'est un grand artiste. Il va loger chez vous. Faites pour lui comme pour vos neveux.

La Tricot. — J'y ferai donc. Je lui don-

nerai son manger, et pi son coucher. Jusqu'à quante?

Le civil. — Jusqu'à demain; j'aurai fini.

Le capitaine. — Je viendrai le rechercher. [Au civil.) A demain, mon cher maître. Bon travaiL

Le civil. — A demain, capitaine.

Le capitaine. — A demain, ma bonne tante.

(Il saute dans Tauto qui a tourné pendant cette petite conversation, et il est déjà loin.)

La Tri€ot. — V'nez que je vous conduise à not' cabajou. C'est en bas.

Le civil. — Plus tard. Madame. Dans ce moment, je n'ai pas une minute à perdre et je veux profiter de la lumière.

La Tricot. — Quoi que vous faites donc? Des espériences ?

Le civil, qui a ouvert son sac, sorti uni boîte, un petit pliant articulé. — Je peins.

La Tricot. — Hella ! Et quoi donc ? G'est-i r bois? G'est-i les murs? G'est-i 1' fer?

Le civil. — Très rarement.

La Tricot. — L' papier en rouleaux ?

Le civil, — Surtout la toile. A plat. {En

montrant une sur un châssis.) Comme ça, voyez- vous ?

La Tricot. — Ah oui ! Vous êtes un faiseu d' tableaux ?

Le civil. — C'est ça même.

La Tricot. — Oui... oui... oui... oui... Alors c'est pour peinde que vous jurez que vous êtes venu de si loin? D' Paris p't-ôtre ben sûr? A moins qu' d'Angleterre?

Le civil. — De Paris.

La Tricot. — Mais, mais, mais... Quoi qu' vous voulez peinde, mon pauv' cher ami. Ya pu rien. C'est pas ce qu'est pu rien que vous voulez peinde?

Le civil. — Si, ma bonne dame, c'est justement cela. Je suis peintre de rien.

La Tricot. — Quel métier! Vous d'vfz mou ri d" faim?

Le peintre. — Pas toujours.

(II a commencé son esquisse, vivement.)

La Tricot, qui le regarde. — Ainsi vous allez représenter sur vot' tambour toute celle pitié qu'est là par terre ?

Le peintre. — Oui.

La Tricot. — Vous y mettrez-t-y point kl monde?

Le PEINTRE. — Personne. Tel que ça est.

La Tricot. — Tant pire.

Le PEINTRE. — Pourquoi?

La Tricot. — Parce qu'avec du monde ça serait pu plaisant. Une supposition, tenez, qu'vous mettriez T grand crevé?

Le PEINTRE. — Qu'est-ce que c'est que le grand crevé?

La Tricot. — Non. Ça vous dissiperait.

J'm'en vas.

(Fausse sortie.)

Le PEINTRE. — Racontez.

La Tricot. — Y en a de trop. Ainsi c'te maison oii je vivais en joie depuis des années que défunt mon homme est mort, et r bon Dieu ne nous a point voulu d'enfants. . . eh bien c'te maison, elle a croulé... Un beau petit jardin que j' cultivais, avec de la coccigrole, des fussias, des clefs-de-paradis... il n'existe pu. Mais c'est les coups de canon, y a rien à dire. Ma vache et ma chèvre, ils ont été pris par les Prussiens mais i m' l'ont bien payé, y a rien à dire. Un neveu de ma

sœur établi à Arras, qu'a péri dans les Flandes, mais c'est pour la France aussi, je m' plains pas, y a rien à dire, tandis que quand i mettent le feu esprès, sans raison, aux moments où on n'se bat pu, là y a à dire.

Le PEINTRE. — Et le grand crevé?

La Tricot. — C'est une histouère que je n'aime point. Si vous m' jurez qu'a vous fera plaisir...

Le PEINTRE. — Je vous le jure.

La Tricot. — En ce cas oui. Les Boches sont venus en premier, et puis les nôtres les a chassés, à coups de fusil et de tout ! Quel sabbat d'enfer! Deux jours deux nuits je suis restée dans ma cave, où vous allez coucher ce soir, à me faire pas pu grosse que le pouce. Et puis au bout au bout ça a fini par se refroidir, et tout le monde s'en est allé se tuer plus loin. On n'entendait goutte. Alors j'ai sorti de mon trou. C'était le soir mais jour encore. Ça brûlait en face, chez les Salmon, et puis pas que chez eux, partout. Dans le village rendu à bas, aplati comme si on aurait tapé dessus à coups de tonnerre,

y avait presque pu personne. Une dizaine. Et encore y en avait pas dix. Six, sept. Pendant ces deux jours de malheur tous partis, tout droit, sans savoir. — « Arrive, Louis !.., Où que t'es maman?... Veille ben ta p'tite sœur, Yolande!... C'est la fm du monde!... » Des gens inquiets, quoi! qui se tourmentent! Mais voilà qu'en remontant, sur le seuil, juste là oii que vous êtes assis sur la pointe de vos trois bouts de bois, je vois un Boche. C'était lui.

Le peintre. — Le grand crevé?

La Tricot. — Oui... Pourquoi j' l'appelle comme ça ? Parce qu'il l'était, tiens ! Et bien! Un géant de la foire. M'est arrivé do voir des hommes par terre, j'en ai jamais vu un pareil. De quoi en faire deux, et pas des petits.

Le PEINTRE. — Gomment était-il?

La Tricot. — Je ne sais, je n' l'ai pas fixé. Il tait sur le ventre et je l'ai pas retourné. Non, j l'ai enjambé, il barrait ma porte, et puisqu'il tait venu mouri là, j' l'y ai laissé. Et puis, après que j'ai eu fait un tour de ronde et dit le bonjour aux voisins, comme

y avait rien à glaner dehors, j'ai rentré chez moi. Mais le lendemain et puis le surlen, il tait toujours là. Bien sûr, pouvait pas s'envoler. Alors il a commencé de me vexer. J'y aurais ben touché, c'est pas que j'aye du dégoût... mais je préférais pour le mouver d'être en compagnie, et aussi dame il tait tellement lourd et vorumineux qu'à moi toute seule, quoique je soye forte, j'aurais pas pu l'avoir. Alors j'ai dit aux autres : « En v'ià assez! Faut que vous me l'ôtiez! — Bien sûr, qu'ils m'ont dit, ça sera pour demain. » Mais tous les demain s'écoulaient, et puis rien du tout, le grand crevé tait toujours là. Une semaine ainsi. J'avais pris colère avec les autres parce qu'ils m'avaient dit, fin de compte : « Ecoutez, non, mère Tricot. Il est à vous, çui-là, sur vot' seuil, c'est à vous d' l'ôter. Nous en avons déjà ôté sept de chez nous. Chacun sa bille. Tout ce qu'on peut faire, c'est de creuser un trou, en face... Mais pour l'y porter, serviteurs. » Ben, si c'est ça mon butin, que je pense, me v'ià coquette ! Comment faire ? Si seulement j'aurais su, comme les cirurgiens que

j'avais vus, F découper en p'tits morceaux, mais faut savoir, je n'savais pas. En plus de ça il s'abîmait. La froumi en d'venait gourmande. Les poules voulaient y picoti dans le chaume de la cabosse qu'elles croyaient que c'était de la paille, parce qu'il n'avait pu son chapiau à pointe. Au bout de l'onzième jour, m'est venue l'idée de Rose.

C'est une fille quasi sauvage qui travaillait à une lieue sur la gauche, à la ferme du Chardon-Bleu, qui n'est plus qu'une pincée de cendres. On m'avait dit qu'elle tait toujours là, et un peu folle, d'autant qu'elle l'était déjà pas mal avant. Après l'avoir longtemps cherchée, je finis par la découvrir dans un fossé de boue, assise, en train de manger crue un' patte de mouton. — « Viens me faire aide, que je lui dis, t'auras du pain. » Elle se leva et me suivit, et en route j'y expliquai ce qu'il fallait. Elle me dit qu'elle tait consentante. Elle avait apporté une corde. Une fois rendue au grand crevé, elle lui mit la corde au cou. Et la remontant sur son épaule, ell' s'en fut à le hàler, à deux mains, pour gagner le trou

qu'était d'I'aut' côté de la route. Ça faisait vingt pas au plus. Moi j'avais pris les jambes par derrière, j'avais l'air d'être à une charrue... Et en tirant Rose chantait, une chanson que vous devez connaître, qui dit :

C'est une fleur d'or et d'argent Que j'ai cueillie au bout du champ...

On arriva comme ça qu'ahu qu'ahu au trou oii on le versa de côté. 11 tomba dans le fond, que le sol en trembla. On y remit la terre. La foula bien fort. Et puis, comme ça m'avait plié le cœur et que tout de môme c'était un mort, j'y ai fait une croix, oh ! toute simpe, avec un manche à balai. Seulement, pour qu'il ne soye point confondu avec un des nôtres, j'y ai cloué un' planche que vous pourrez vouère, tout à l'heure après r déjeuner, où j'ai écrit dessus : « C'est un Boche. » Ainsi, de cette façon, rien à dire... Mais, vous v'ià F nez aux anges. Vous ne travaillez pu à vot' tableau ?

Le peintre. — Non madame, je regarde le vôtre.

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