AU P. C
Dans le P. G. (poste de commandement), sis à vingt mètres de la première ligne, le Capitaine Lauzet et le Lieutenant Galopier, du ...^ d'infanterie, sont assis, un soir d'automne. A la lueur d'une bougie fichée dans un carré de bois, ils fument, sans rien dire, le capitaine sa pipe, le lieutenant une cigarette. La fumée monte aux rondins du plafond bas. Au souffle du vent, par instants, la portière en toile de tente bouge. Deux planches formant rayons sont chai'gées de livres brochés et de boîtes de conserves. Sur un guéridon rustique, la carte et les dossiers du secteur, retenus par un éclat de 77 en guise de pressepapiers. A une branche fichée dans la paroi pend un revolver dans son étui. Sur le sol garni de
plaques de liège, un lit de paille avec une couverture. Un petit poêle de fonte, allumé, brûlotte.
Le capitaine. — A quoi pensez-vous?
Le lieutenant. — Qu'avec ce trognon de bougie nous avons l'air de mettre du vin en bouteilles.
Le capitaine. — Exactement. Et comme il est tiré...
Le lieutenant. — 11 faut le boire.
(Soupir et boufFée.)
Le capitaine. — Mais, je ne sais pas si c'est nous ou le poêle, cher ami, on dirait que ça sent un peu le spleen?
Le lieutenant, reniflant l'air. — C'est le poêle.
Le capitaine. — Je m'en doutais. Ça ne' fait rien. Combattons I Vite, le chant 11.
Le lieutenant. — Vraiment? Vous voulez? Bien. [D'une autre voix et avec beaucoup de goût :)
Telle qu'une bergère au plus beau jour de fête De superbes rubis ne charge point sa tête,
Le capitaine, approuvant. — Parbleu.
dialogues de guerre h 3
Le lieutenant. —
Et sans mêler à l'or l'éclat des diamants, Cueille en un champ voisin...
Le capitaine. — Ah ! Ah ! Le champ voisin !
Le lieutenant. —
...ses plus beaux ornements, Telle, aimable en son air, mais humble dans son
[style.
Le capitaine. — Ah mais non ! Mais non !
Le lieutenant. — Quoi?
Le capitaine. — Déjà dit! Nous en étions
plus loin. J'en suis sûr.
Le lieutenant. — Oh?
Le capitaine. — Mais oui.
Le lieutenant. —
La plaintive élégie en longs habits...
Le capitaine. — Plus loin.
Le lieutenant. —
Le rondeau, né gaulois, a la naïveté?
Le capitaine. — Après le rondeau.
Le lieutenant. —
Juvénal, élevé dans les cris de l'école,
Le capitaine. — Voilà. Nous en étions restés à Juvénal. Marchez.
Le lieutenant. — Poussa jusqu'à l'excès...
Un sergent, soulevant la toile d'entrée. — Mon capitaine, n'y a pas assez de barbelés pour faire deux lignes de réseau.
Le capitaine. — N'en faites qu'une. Et enfoncez toujours vos piquets de deuxième rangée. Vous n'aurez plus qu'à poser les fils la nuit prochaine.
Le sergent. — Bien, mon capitaine.
(Il s'en va.)
Le capitaine, au lieutenant. — Poussa quoi ?
Le lieutenant. —
...sa mordante liyperbole.
Le capitaine, qui regarde par la fente de la portière. — Une fusée à eux.
Le lieutenant. — Dites donc, Lauzet, vous tenez beaucoup à Despréaux, ce soir?
Le capitaine. — Mais oui, j'aime bien son vers, ça ronfle, ça fait moteur.
Le lieutenant. — Il m'endort.
Le capitaine. — Vous ? Un universitaire ! Sorti second de Normale !
Le lieutenant. — Ce Boileau m'assomme.
Je le connais trop.
Le capitaine. — Eh bien, chantez autre chose.
Le lieutenant. — Non, cher ami. D'ailleurs, c'est à vous. D'après le programme, nous devons, pour chasser le papillon boche, fonctionner à tour de rôle. Avant-hier, j'ai récité tout le chant I""" de l'A. P. Ce soir, c'est à vous de jouer.
Le capitaine. — Mais je ne sais pas de vers, moi.
Le lieutenant. — Tirez en prose. [Détona^ lions.) Bon ! Du shrapnell !
Le capitaine. — Je suis un pauvre architecte, ignorant de tout. De quoi diable vou' lez-vous que je vous parle?
Le lieutenant. — De votre métier, de votre art.
Le capitaine. — Ça vous ennuiera et vous n'y comprendrez rien.
Le lieutenant. — Ne vous inquiétez pas.
Le capitaine. — Soit. Le temple grec? Hein?
Le lieutenant. — Ça va.
Le capitaine. — Le temple grec, c'est le piédestal du lotus égyptien.
Le lieutenant. — Bah ?
Le capitaine. — Mais oui. Au sommet du temple grec, qu'est-ce qu'il y a ? Vous le savez bien?
Le lieutenant. — Non.
Le capitaine. — Gachotier! Mais si, vous le savez ; il y a lacrotère, c'est-à-dire le soleil, né d'une fleur de lotus, lotus luimême modifié en rosace, développé en palmette. Le ciel, autrement dit la corniche, c'est le Nil céleste recouvert de lotus ondes. La foudre, autrement dite la frise, s'inscrit sous la forme d'un sépale de lotus évoluant dans l'espace. Les colonnes sont des faisceaux de papyrus ; les boutons et les fleurs de lotus les chapiteaux. Enfin l'âme humaine...
(La tête d'un caporal passe hors de la portière.)
Le capitaine. — Quoi, caporal?
Le caporal. — Mon capitaine, c'est Pendule qui vient d'être blessé. Un shrapnell.
Le capitaine. — Où ça?
Le caporal. — A la tête. Il est là qui coule. Mais je le tiens.
(Il soulève la portière derrière laquelle on voit Pendule qui, tranquille, saigne au front, très fort.)
Le capitaine, à Pendule. — Eh bien, quoi cU)nc? Un petit trou?
Pendule. — On le dirait, mon capitaine.
Le caporal. — Ça sera rien.
Le capitaine, à Pendule. — Quelle idée ! Comment vous y ôtes-vous pris?
Pendule. — C'est en tapotant un sac à terre dans le créneau, mon capitaine. Je l'ai ben entendu venir, mais j'ai pas pu l'esquiver.
Le capitaine. — Ça vous fait mal?
Pendule. — Ça me bat.
Le capitaine. — Allez vite trouver l'infirmier, qu'il vous fasse un premier pansement. [Au caporal :) Qu'il emporte son sac et son fusil, puisqu'il peut marcher.
Pendule. — Yez pas peur, mon capitaine, on les lâche point;
(La toile retombe.)
Le capitaine. — Que disais-je?
Le lieutenant. — Enfin l'âme humaine...
Le capitaine. — Oui. Ça sera pour une autre fois. Aii ! l'architecture, Galopier! Nous y sommes en plein. Diodore de Sicile raconte que les Lybiens et les Ligures couchaient dehors, et les Troglodytes habitaient les cavernes. C'est notre cas. Nous ne sommes même pas encore montés à la période de la cabane en roseaux.
Le lieutenant. — Quand arrivera seulement l'époque de la tente, de la bonne tente de Ghâlons?
Le capitaine. — Mais la tente, mon cher, peste ! 11 a fallu des siècles ! 11 y a eu d'abord la vannerie, oui, qui a créé le tissu, lequel, de plus en plus fin, a créé le costume, et puis la tente... Mais on nous écoute derrière la toile. Qui est là?
Un soldat, passant la tête. — Pardon, mon capitaine, c'est bien ici la 17"?
Le capitaine. — Oui. Qu'est-ce que vous voulez?
Le soldat. — Mon capitaine, c'est qu'on est là avec un autre brancardier.
Le capitaine. — Pourquoi faire?
Le soldat. — Pour enlever le mort.
Le capitaine. — Quel mort ? 11 n'y a pas de mort.
Le soldat. — C'est qu'on m'avait dit au poste de secours...
Le capitaine. — Puisqu'on vous répète qu'il n'y a pas de mort. Je ne peux pourtant pas vous en faire un ! Rompez ! Un mort! Connaissons pas ça.
Le lieutenant. — Ah ! voilà le fourrier ! [Le fourrier entre.) Pas de lettres?
Le fourrier. — Non, mon lieutenant. Ni mon capitaine. Rien que les journaux.
(Il les dépose et s'en va.)
Le capitaine, au lieutenant qui en parcourt un. — Quoi?
Le lieutenant, lui montrant deux colonnes supprimées par la censure. — Blanc partout.
Le capitaine. — Domino. Et les Russes?
Le lieutenant. — Continuent de les emmener... voir si j'y suis!
Le capitaine, prêtant l'oreille. — Ecoutez donc ! On dirait que ça remue dehors ! (Ils écoutent.)
Le lieutenant. — Non. La province.
Le capitaine. — Quelle heure ?
Le lieutenant. — Vingt-deux et dix.
Le capitaine. — C'est le moment où ils marmitent.
Le lieutenant. — Pas ce soir.
Un sergent. — Mon capitaine, le commandant vous demande au téléphone.
Le capitaine. — C'est bon. Est-ce qu'on a creusé le boyau vers Z 4?
Le sergent. — Oui, mon capitaine. Mais on a dû s'arrêter.
Le x:;apitaine. — Pourquoi?
Le sergent. — A cause d'un cadavre de Boche.
Le capitaine. — Ah ! Et sur les vingt-deux autres dernièrement enterrés on a semé de l'orge, comme j'avais dit?
Le sergent. — Oui, mon capitaine. On l'a bien fait. A pleines mains. ,
(Il sort.)
Le capitaine. — Je vais au commandant.
Je crois que pour ce soir, hein?
Le lieutenant. — Oui, le temple est fermé.
Le capitaine. — A tout à l'heure.
(Il sort. Le lieutenant resté seul allonge le bras, prend un livre sur la planche... et à ce moment, dans un épouvantable fracas, un obus s'abat sur le poste, éclate et défonce à moitié le toit. Tout est bouleversé. Aussitôt, cris du dehors. On accourt des difféi^ents boyaux. On peut pénétrer tout de même dans le poste éboulé.)
Le capitaine, revenu parmi les premiers, et penché sur le trou ?ioir. — Galopier! Cher ami ! (// s'est mis à genoux et a passé son corps par l'ouverture.) Galopier ! [Rien ne répond.) Ah ! Je le sens. Je touche sa jambe. Il n'est pas enterré. (// se relève. Tout le monde s'y met.) Le voilà! On l'a... Tirez... Doucement...
(Le lieutenant est dégagé avec précaution. Il est inanimé, tenant toujours son livre dans sa main crispée, sans blessure apparente. Et comme on le touche déjà pour l'ausculter, il ouvre les yeux, sourit et se dresse sur son séant.)
Le lieutenant, d'une voix douce :
Ainsi qu'une bergère au plus beau jour de fête.
[Apercevant le brancardier :) Puisqu'on vous dit qu'il n'y a pas de mort à la 17% voyons !
Le capitaine. — Vous m'avez fait peur.
Le lieutenant, tendant son livre. — Je lisais.
Le capitaine, lui prenant le livre et regardant le titre. — Phédon.
Le lieutenant. — Quand patatras... [A un soldat qui est à quatre pattes près de lui :) Ah ça? Qu'est-ce que vous cherchez, vous?
Le soldat. — La bougie, mon lieutenant.