LA CHEVILLE
Brigitte Pommier, trente ans.
Thérèse Landry, trente-huit ans.
Chez Thérèse. Elle est dans sa chambre, devant une armoire à linge grande ouverte, quand Brigitte, son amie, entre tout droit, sans s'être fait annoncer.
Brigitte. — Bonjour Thé.
Thérèse. — C'est Brigitte !
Brigitte. — Qu'est-ce que tu fais là?
Thérèse. — Je range.
Brigitte. — Encore ! Femme ordonnée !
Ecoute. Voilà deux semaines que je veux te dire une chose qui me brûle. Ça va te faire de la peine, mais je ne peux plus me retenir.
Thérèse. — Soulage-toi.
Brigitte. — Voilà. Thé, je t'aime, je t'admire, et tu es une sainte.
Thérèse. — C'est ça la chose?
Brighte. — Non. J'y arrive. Seulement.
Thérèse. — Seulement? Continue.
Brigitte. — Tu es fagotée.
Thérèse, qui se regarde. — Moi?
Brigitte. — Oui. Fagotée, toi. Qu'est-ce que tu as là sur le dos?
Thérèse. — Une petite robe.
Brigitte. — Non.
Thérèse. — Mais si. Une petite robe de l'année dernière.
Brigiite. — Tu te vantes.
Thérèse. — Je t'assure.
Brigitte. — Non. Elle peut être de l'année dernière, mais elle n'est de la mode d'aucune année, ni d'il y a cinq ans, ni d'aujourd'hui. Ça n'est rien. Ça n'a pas de nom. C'est une tristesse.
Thérèse, simple. — Mon Dieu... je ne défends pas ma robe...
Brigitte. — Tu aurais tort. Attaque-la, va. Elle le mérite.
Thérèse. — Mais je ne vois pas qu'elle soit ridicule. Elle n'attire pas l'attention.
Brigitte. — C'est ce qui te trompe. Elle l'attire.
Thérèse. — Pas dans le mauvais sens. Elle est neutre.
Brigitte. — Ah ! les neutres ! Parlons-en ! La meilleure façon de ne pas se faire remarquer et de passer inaperçue, c'est d'être à la mode.
Thérèse. — Laquelle?
Brigitte. — Celle d'aujourd'hui, la mode de guerre.
Thérèse. — La tienne, la robe courte?
Brigitte. — Sans doute.
Thérèse. — Jamais.
Brigitte. — Pourquoi? Quel plaisir... et quelle satisfaction morale peux-tu éprouver à traîner cette robe longue qui te dégringole jusqu'aux pieds?
Thérèse. — J'ai toujours cru que les robes étaient faites pour tomber jusque-là et ne pas s'arrêter à mi-chemin. C'est une idée bizarre que j'ai.
Brigitte. — Tu as de vilaines jambes?
Thérèse. — Je ne sais pas. Je n'ai jamais pensé à me poser la question. Je ne considère pas mes jambes comme un objet de décoration publique. Elles ne m'intéressent que pour marcher.
Brigitte. — Justement. On circule mieux avec une robe courte.
Thérèse. — Ma circulation est excellente telle quelle.
Brigitte, agacée. — C'est drôle tout de môme, toi qui as la vie la plus active que je connaisse, prise à ton service d'ambulance du matin au soir, allant en plus visiter des pauvres, placer des réfugiés, sans parler de ce qu'on ne sait pas, de tout ce que tu caches.
Thérèse. — Je ne cache rien. Excepté mes j...
Brigitte. — ... C'est drôle que tu t'obstines à ne pas te placer dans les meilleures conditions pour remplir ton office à l'aise et bien t'acquitter de tes occupations !
Thérèse. — En fais-tu autant que moi ?
Brigitte. — Oh non ! Je l'avoue à ma confusion. Pas le quart.
Thérèse. — Et pourtant tu es en pati-
neuse ! On ne peut pas dire que tu n'es pas à la mode !
Brigitte. — C'est la vérité. J'y suis... Et j'y reste.
Thérèse. — Tu vois bien que ça ne décuple pas les moyens d'avoir la jambe au vent !
Brigitte. — Oui. IMais moi, si je n'arrive pas à t' égaler, en vertus et en sagesse, c'est que je n'en suis pas capable, une fois pour toutes, en dehors de la coupe de mon tailleur !
Thérèse. — Tu dis des bêtises. Je ne suis pas plus une sainte que tu n'es une effrontée. Nous nous valons.
Brigitte. — Je voudrais bien.
Thérèse. — Mais tu ne voudrais pas être fagotée comme moi !
Brigitte. — Ah ! non.
Thérèse. — Ecoute-moi . J'ai trente-huit ans.
Brigitte. — Et tu en portes trente à peine. Si tu te laissais arranger un peu, tu en paraîtrais vingt.
Thérèse. — Ça serait trop. On me prendrait pour la fille de mon mari et la sœur de mon fils. Et ça m'ennuierait.
144 DIALOGUKS DE GUERRE
Brigitte. — Pourquoi donc?
Thérèse. — Parce que je tiens à passer pour ce que je suis : pour la femme du premier et la mère du second. Car j'ai un grand fils qui touche à ses dix-sept ans...
Brigitte. — Après? Moi aussi, j'en ai un.
TiiÉuÈsK. — Il a trois ans. Et il est en pantalons longs ! Ça serait peut-être le cas de l'habiller court, lui? Mais ce n'est pas non plus la mode, sans doute? Mystère. Eh bien ! comment peux-tu supposer qu'avec un fils de la classe 1917 et qui est à la veille de partir, je sois en état d'endosser des costumes d'opéra-comique? Réfléchis.
Brigitte. — Cela n'a aucun rapport avec le patriotisme et les sentiments.
Thérèse. — Je te demande pardon. La tenue doit s'adapter aux circonstances. On ne s'accoutre pas en tireuse de chamois quand les Allemands sont à Noyon.
Brigitte. — Alors je suis ridicule?
Thérèse. — Pas trop.
Brigitte. — Bien qu'un peu?
Thérèse. — Beaucoup moins que je ne le serais. Parce que tu es jeune, avec une
frimousse irresponsable et un petit air « en voyage » qui t'excusent. Mais ne demande pas aux femmes sans chic, aux femmes sérieuses et qui ont, liélas ! tant de raisons de l'être, de se plier à ta mode de guerre. Non, quand je vois, comme il m'est arrivé ces jours-ci, des personnes de tout âge et même d'un « certain » déambuler tranquillement par les rues, entrer chez le pâtissier et à l'église, visiter des magasins ou des cimetières sous l'unique pavillon d'un petit pan de jupe qui leur chatouille les jarrets...
Brigitte. — Tu exagères.
Thérèse. — A peine... tu ne peux pas t'imaginer l'effet que ça me produit, l'impression pénible de honte et d'inconvenance que j'en reçois.
Brigitte. — Tu es sensible.
Thérèse. — Plus que jamais. Toutes ces jambes si prétentieusement bottées, guêtrées et lacées, — et si contentes d'elles-mêmes bien qu'il n'y ait pas toujours lieu, hélas ! — tous ces pieds perchés sur de si hauts talons pointus qui picorent le pavé pendant que
là-bas... tout près, à moins de cent kilomètres, des milliers de braves gens chaussés de boue... ah! ça me serre le cœur. J'ai envie d'arrêter en plein trottoir ces dames du corps de ballet et de leur crier : « Rentrez vite, mesdames, et allez changer. Vous n'êtes pas dans la note. »
Brigitte. — Sais-tu qui tu me rappelles, tiens?
Thérèse. — Ta bonne mère.
Brigitte. — Non. Oh! maman! Ah bien merci ! On est obligé de la retenir. Elle est devenue d'un écossais ! Il faut la surveiller. Pauvre maman ! Ça l'ennuie tellement de vieillir qu'elle se figure, en abrégeant ses jupes, rallonger sa vie.
Thérèse. — Tu vois? Malheureuse. Comme ça se gagne ! C'est ta faute. Et qui est-ce que je te rappelle?
Brigitte. — Mon mari.
Thérèse. — Il te dit la même chose que moi?
Brigitte. — Bien pire : « Ah ça ! mais regarde-toi, ma pauvre amie ! Tu sors de chez Offenbach ! Tu as l'air d'une saltim-
banque. On dirait que tu vas faire des tours. Je rougis de sortir avec toi. » Oh ! j'en ai, des scènes !
Thérèse. — Et tu ne l'écoutés pas?
Brigitte. — Certes non. Les maris n'entendent rien aux femmes, je veux dire aux leurs.
Thérèse, souriant. — C'est un peu vrai.
Brigitte. — Ah ? Tu en conviens ! Tu finis par m'approuver.
Thérèse. — Non. Seulement nous parlons maris. Alors je pense au mien.
Brigitte. — Oh ! le tien! C'est un puritain. Quoi? il trouve que tu n'en fais pas assez? Il veut te rallonger encore davantage ?
Thérèse, riant. — Mais non ! Il veut me raccourcir! Il me dit que je me laisse aller, que je m'abîme, que je me vieillis exprès...
Brigitte. — Enfin ! Un homme de goût ! Tu vois, tu vois...
Thérèse. — Mais le tien aussi est un homme de goût.
Brigitte. — Pas pour ça. Puisqu'il dit le contraire du tien. Quel dommage que nous ne puissions pas changer !
Thérèse. — Quelle horreur! Ils ne voudraient d'ailleurs ni l'un ni l'autre.
Brighte. — Et nous non plus.
Thérèse. — Assurément. N'en disons pas de mal. Ils sont tous les deux dans le vrai.
Brigitte. — Comment cela?
Thérèse. — Hé oui. Ils nous aiment, chacun à leur idée d'abord, et ensuite selon la nuance et les excès de notre nature. Le tien, soucieux de ton bon renom et de ta dignité, prend ombrage de ta tenue et souhaite la voir conforme aux grandes qualités qu'il te connaît.
Brigitte. — Adroite flatteuse !
Thérèse. — Et le mien, sachant ma complète absence de coquetterie et soupçonnant une tristesse égale à celle qu'il me dissimule, essaie de me distraire et de me secouer en me forçant à m'occuper de ma toilette et de ma pauvre personne.
Brigitte. — Alors? Conclusion?
Thérèse. — Alors... eh bien, pour leur faire plaisir, si tu veux, nous consentirons chacune un effort. Le môme, en sens inverse.
Brigitte. — Oui... Grave !
Thérèse. — Je raccourcirai.
Brigitte. — Beaucoup ?
Thérèse. — Jusqu'à la cheville. Pas un pouce de plus. Et toi? Y viens-tu?
Brigitte. — C'est que la cheville, pour moi, ma petite, c'est énorme comme descente ! Bien plus que pour toi comme montée !
Thérèse. — Tu auras double mérite.
Brigitte. — Eh bien oui. Entendu. [Elles s'embrassent.) Je me sauve.
Thérèse. — Ovi vas-tu?
Brigitte. — Chez maman. Pour la « cheviller », elle aussi. Ça sera plus dur.