L'OCCUPATION
Dans une petite ville du Nord où les Allemands sont installés depuis les premiers mois de la guerre. En septembre. Six heures du soir. Il fait jour encore. Un Homme d'une quarantaine d'années fait résonner le marteau à la porte d'une jolie maison entourée d'un jardin, à la pointe extrême d'un faubourg où commence la campagne. La rue est déserte. On entend des battements durs et brefs de tambours plats, du côté des prairies qui bordent la rivière. Au bout d'une minute la porte s'ouvre, prudemment, et un Vieillard en redingote paraît sur le seuil de deux marches.
L'homme. — Monsieur Petit-Rameau? Le notaire?
Le vieillard. — Eh bien?
L'homme. — C'est vous?
Le VIEILLARD. — Oui. C'est moi-môme.
Qui êtes- vous? Français?
L'homme. — Tout ce qu'il y a de plus?
Le vieillard. — Vous êtes d'ici?
L'homme. — Non. Mais j'y suis depuis deux ans.
Le vieillard. — Oii ça?
L'homme. — Chez Madame de Sidonie...
rue de la Cuirasse. . . à l'autre bout de la ville.
Le vieillard. — Oui. Je ne connais pas personnellement cette dame, mais je sais qui elle est. Et que faites-vous chez elle ?
L'homme. — Je suis le jardinier.
Le vieillard. — Vous vous appelez?...
L'homme. — Bienfait. Bruno Bienfait. Ça vous suffit-il ?
Le vieillard. — Entrez. [lis entrent. La porte est refermée. Le carrelage blanc et noir du corridor.) Je vous précède. [En marchant.) Excusez-moi... Mais en ce temps-ci, vous comprenez?... les précautions...
L'homme. — Vous avez bien raison. J'en ferais autant.
(Le cabinet de velours vert et d'acajou marron d'Inde. Le grand bureau sarcophage. Des cartonniers. Des codes. Une odeur de maroquin.)
Le VIEILLARD. — Là. Qu'y a-t-il?
L'hom3ie. — Je voudrais vous consulter, pour un testament.
Le VIEILLARD. — N'allez pas plus loin. Je ne pratique plus. Je suis retiré.
L'homme, ennuyé. — Ah ?
Le VIEILLARD. — Vous ne le saviez pas?
L'homme. — Non.
Le VIEILLARD. — Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de vous adresser à moi?
L'homme. — J'avais vu votre enseigne.
Le vieillard, grave. — Dites : les panonceaux. En effet, ils y sont toujours. Jamais ça ne s'enlève.
Bienfait. — Et puis tout le monde vous connaît. Quand j'ai prononcé votre nom...
Le vieillard. — Et on ne vous a pas mis au courant? On ne vous a pas informé qu'il était inutile...
Bienfait. — Non.
Le VIEILLARD. — C'est incroyable.
Bienfait. — Alors, vous ne voulez pas me renseigner, pour mon testament?
Le vieillard. — Impossible. Je vous le répète. Je suis retiré.
Bienfait. — Ça n'est pas une raison. Est-ce qu'en des temps pareils, vous ne consentiriez pas tout de même, pour me. rendre service?...
Le vieillard. — N'insistez pas.
Bienfait. — Oh 1 Vous qu'on dit si bon. Ça me surprend... et ça me chagrine.
Le vieillard, très troublé. — Pas plus que moi, allez!
Bienfait. — Gomment ça?
Le vieillard, prenant soudain son parti. — Ecoutez? Vous m'inspirez confiance.
Bienfait. — Vous pouvez l'avoir.
Le vieillard. — Aussi je vais vous révéler une chose... mais une chose... que vous allez me jurer sur ce que vous avez...
Bienfait. — Je vous le jure.
Le vieillard, se rapprochant, et d'une voix imperceptible. — Je ne suis pas Monsieur Petit-Rameau.
Bienfait. — Vous n'êtes pas le notaire?
Le vieillard. — Non,
Bienfait. — Qui êtes-vous?
Le vieillard. — Son domestique, Célestin.
Bienfait. — Oh! Et où est-il, le notaire?
Célestin. — Je ne sais pas. Lui et sa dame... nul ne sait. Quelque part. Ou morts. Seigneur!
Bienfait. — Mais on ne connaît rien de ça dans le pays ?
Célestin. — Tout le monde le sait.
Bienfait. — Mais non. Tout le monde dit que Monsieur et Madame Petit-Rameau sont toujours chez eux, dans leur maison qu'ils n'ont pas quittée.
Célestin. — On le dit, oui, en sachant que ce n'est pas vrai.
Bienfait. — Et alors, c'est vous qui passez pour être Monsieur Petit-Rameau ?
Célestin. — C'est moi.
Bienfait. — Et pour sa dame ?
Célestin. — C'est la mienne, Julie, la cuisinière.
Bienfait. — Mais pourquoi? Pourquoi
Ib8 DIALOGUES DE GUERRE
faites-vous ça? Et qu'on ne le dit pas ? Qu'on ne le trouve pas drôle ?
Gélestin. — Ah! pourquoi!... pourquoi!
C'est la guerre. Y a la guerre ! Mes maîtres étaient partis pour la Suisse quinze jours avant la déclaration. Ils auront sans doute été empêchés de rentrer. Enfin, j'étais sans nouvelles d'eux quand les Prussiens sont arrivés ici, tout droit, comme en promenade... vous vous souvenez?
Bienfait. — Un matin de septembre.
Gélestin. — Il y a un an. Julie et moi nous pensions peut-être d'avoir à mourir et d'être fusillés devant l'Etude. Ça nous contrariait, mais du moment que nous étions unis, nous n'avions pas peur. C'était comme d'entrer ensemble dans une nouvelle place. Nous avions mis nos habits du dimanche, malgré que ça soye un jeudi, et nous nous étions rendus dans la chambre de nos maîtres, oii nous attendions, dans les grands fauteuils s'il vous plaît... Moi, par aisance, j'avais ouvert un Code, un gros recueil que j'avais pris en bas, et Julie faisait du point tunisien en récitant des petits bouts de
prières. Quel silence! Tout à coup, des grondements de foule. Des gros pas bottés. On monte sans le moindre égard... La porte s'ouvre... Et un type d'officier, rouge et carré, qui tenait un pistolet le goulot en l'air, ainsi qu'une bouteille, me dit en français : « Monsieur Petit-Rameau, le notaire, probable?... » Il me prenait pour Monsieur! Croyez-vous! Alors, aussitôt, dans un éclair de la Providence, j'ai vu mon rôle, ma mission... Il m'a paru que si je disais comme lui, je pouvais empêcher de grands malheurs et sauver la maison de mes chers maîtres... J'ai donc répondu : « C'est moimême » et, désignant Julie : « Madame Petit- Rameau, mon épouse. » — « Eh bien, je suis le colonel, déclara-t-il, et je loge ici, dès ce soir, pour me plaire. Où sont le valet, et la fille de cuisine? » Je lui dis qu'ils étaient partis la veille et que nous étions seuls: « Suffit, dit-il, si vous avez obéissance, tout sera honoré. » Il voulait dire respecté... V'^oilà comment c'est arrivé. Dès le lendemain, toute la ville le savait et s'en amusait en dedans. Mais des cinq mille habi-
tants de l'ordinaire, les deux mille qui restaient, Monsieur, n'ont jamais rien dit... depuis un an ! Le secret a été gardé, comme une consigne militaire... Vous ne trouvez pas que c'est magnifique !
Bienfait. — Oui. Mais je le trouve naturel. Entre Français, y a rien qui m'étonne.
Célestin. — Alors, comprenez-vous? Nous jouons le rôle de Monsieur et de Madame, à fond. 11 faut bien. Le colonel occupe le second. Par notre attitude haute et lière, nous avons su lui imposer, et nous habitons le premier. Nous couchons dans la chambre de Monsieur et de Madame, dans leurs deux petits lits jumeaux, et à l'église, à la messe de midi, nous prenons leurs chaises, dans le chœur. Tout le monde nous salue, comme si c'était eux... sans broncher... Pas un sourire. Oui, c'est admirable. Ma Julie porte les robes de Madame, et très bien, ma foi. Et moi les vêtements de Monsieur, ses pantalons, ses redingotes boutonnées qui viennent d'un tailleur anglais de Lille. Tout me va comme sur mesure. Nous sommes presque pareils. Il n'y a que les chapeaux d'un peu
justes. J'ai la tête plus forte. Nous mangeons à part, dans notre chambre.
Bienfait. — Qui est-ce qui vous fait la cuisine?
Gélestin.» — Ma femme. Elle ne s'en cache pas.
Bienfait. — Oh ! Vous ne craignez pas que ça paraisse suspect au colonel que la dame du notaire?...
Gélestin. — Pas du tout. Il s'imagine que ma Julie ne sait même pas frire un merlan et que nous sommes victimes de notre orgueil... que nous mangeons des plats ratés. Pourtant une fois nous avons eu un frisson parce qu'il est entré comme nous étions attablés devant un poulet Marengo... il n'en revenait pas. Nous avons dû lui dire que c'était une voisine qui nous l'avait fait cuire. Mais quand il voit mon épouse sortir le matin avec un panier, il pétille de joie, au contraire, parce qu'il pense qu'elle est humiliée d'aller au marché, dans sa position. Et elle, de son côté, elle prend l'air furieux, exprès. Moi je suis très digne, très arrogant, et je siffle la Marseillaise, quand
je suis tout seul. Enfin, nous tâchons de nous comporter en tout comme agiraient Monsieur et Madame, puisque nous avons l'honneur de les figurer. J'avoue aussi — on n'est pas parfait — que ça nous change un peu et que ça nous flatte. Et de cette manière, nous faisons mieux que de garder la maison, nous la sauvons. Jusqu'à présent on n'a touché à rien. Grâce à nous ils retrouveront tout comme ils l'ont laissé.
Bienfait. — En somme, vous auriez pu tomber plus mal, et votre colonel n'a pas l'air féroce.
Gélestin. — Non. Ça n'est qu'une bête. Mais il y a le général ! A h ! celui-là ! . . . quel Satan !
Bienfait. — Il vous tourmente?
Gélestin. — Il veut qu'on le salue quand on le rencontre. Pensez-vous ça?
Bienfait. — Oui. Je l'ai entendu dire.
Gélestin. — Les hommes, chapeau à la main!
Bienfait. — Et les dames?
Gélestin. — Trois révérences!
Bienfait. — T'as pas fini? Et si on refuse?
Gélestin. — G'est dix marks.
DIALOGUES] DE GUERRE i63
Bienfait. — Pas plus ? Il est discret. Célestin. — Moi, je l'évite, parce que je l'aperçois de loin et qu'aussitôt je me défile. Mais ma pauvre femme est myope à ne pas voir à dix pas les tours de Saint-Donatien, alors elle se cogne dedans à chaque instant. Bienfait. — Et qu'est-ce qu'elle fait? Elle salue, parbleu?
Célestin. — Jamais de la vie !
Bienfait. — Elle ne salue pas!
Célestin. — Mais non, voyons! Puisqu'elle est Madame ? Elle ne peut pas. Elle n'est plus elle, Julie, comprenez donc? Elle est Madame Petit-Rameau, née Dugalet du nom de feu son père qu'était avoué à Valenciennes. Ça lui est défendu de saluer. Si elle saluait, on se méfierait tout de suite. Et puis, pour la ville, pour la corporation du notariat... Non... non... elle refuse.
Bienfait. — Eh bien! mais, alors?
Célestin. — Dix marks.
Bienfait. — Bigre ! ! !
Célestin. — Ah! c'est comme ça! Seulement, quand ça se répète, ça coûte cher. Toutes nos économies et nos profits de
vingt ans y passent. Heureusement que nous avions mis un peu de côté, sans quoi je ne sais pas comment nous ferions. [On entend du bruit.) Tenez ! la voilà qui rentre.
Bienfait. — Votre dame?
Gélestin. — Oui. C'est son pas.
(La porte s'ouvre.)
M"® Célestin, paraissant sur le seuil. Une femme de cinquante-cinq ans, en chapeau, gantée de fil noir. — Je l'ai rencontré !
Gélestin. — Oh ! Encore? Et... est-ce que tu as pu, cette fois?
M"^ Gélestin. — Ah! bien oui! Il me guette. Quand je l'ai reconnu, j'étais le nez dessus. Et déjà il criait : « Saluiez ! Madame Betit- Rameau! Saluiez minute! ou dix marks ! » J'ai passé, sans saluer.
Gélestin, à Bienfait. — Qu'est-ce que je vous disais? [A sa femme.) Je les porterai tantôt à la Kommandantur.
Bienfait. — Ah bien ! Ah bien ! Mais bah ! vos maîtres, après la guerre, ne manqueront pas de vous rembourser tout ça?
Gélestin. — Sûrement, ça serait dans leur
volonté; mais ils n'auront pas à s'en occuper.
Bienfait. — Pourquoi?
Célestin. — Parce qu'on ne leur dira pas.
M"® Célestin. — C'est nos petites affaires de conscience. Ça ne regarde que nous.