LE BON DE CHAUSSURES
A Montparnasse. Dans la partie la plus pauvre du quartier. Le sixième étage d'une maison lépreuse, sous les toits. Une grande mansarde communiquant avec une autre par une ouverture sans porte. Dans la seconde pièce on aperçoit deux lits de sangle, bien bordés de draps blancs, avec chacun son édredon écarlate. Deux petits tapis, figurant l'un un lion, l'autre une gazelle. Dans la première pièce, à une table ronde sur laquelle une toile cirée montre la série des Rois de France couronne en tête, sont assis deux hommes en train de déguster des cerises à l'eaude-vie, l'un dans un coquetier, l'autre dans une œillère. L'un des hommes, âgé d'environ quarante-huit à cinquante ans, est un avorton poivre
et sel, bossu, sans poitrine et sans ventre, avec deux petites guibolles de jambes molles, comme en mie de pain, qui lui pendent tout de suite des épaules. Il est juché sur une sorte de fauteuil d'enfant, aux bras duquel est attachée de chaque côté, avec de la ficelle, une béquille, à portée de ses mains dont le dedans est d'un rose malade, couleur de taffetas d'Angleterre. Son compagnon, vieillard éteint, chauve, en pardessus de demisaison décoloré, fait la toilette d'une quantité de mégots remplissant un mouchoir à carreaux étalé sur ses genoux. Un feu de charbon brûle dans une petite cheminée.
Le nain. — Oui, la guerre est mauvaise aussi au mendiant...
Le vieux. — Non seulement on ne fait plus d'économie, mais on a du mal à vivre, bien du mal.
Le nain. — Paris n'est plus mon Paris. N'est pas reconnaissable.
Le vieux. — On fume moitié moins.
Le nain. — Les vieilles dames... restent chez soi...
Le vieux. — Les jeiines... sont aux ambulances...
Le nain. — Il fait plus froid qu'en paix !
Le vieux. — On passe vite.
Le nain. — Les sous manquent.
Le VIEUX — Alors?...
Le nain. — Faut attende la Victoire sous le porche, en se fouillant de ses passe-lacets.
Le vieux. — Bah ! A viendra tout de même. Et ce jour-là on fera une recette ! On se rattrapera... Y en aura par terre du londrès ! . . . Ah ! y en aura !
Le nain. — N'empêche que les pauvres sont à plaindre. I n' comptent plus. I n' font plus d'effet. C'est la faute des blessés, qui nous retirent le biscuit de la bouche. Gomment voulez-vous qu'on les rivalise ? Des gens qu'a pus de bras, pus de jambes, qu'a des bandages de linge fin et par là-dessus des pluies de Légion d'honneur, médaille militaire, croix de guerre !... Ils dégotent tout, tiens !..
Le vieux. — C'est bien naturel, écoute?
Le nain. — Je te dis pas. Je suis sans jalousie. Je leur fais pas de reproche. Il ont mérité qu'on les câline...
Le vieux. — Plutôt.
Le nain. — Mais crois-tu pas que je soye
malheureux, moi, de me voir dans la glace?... tel qu'un conte de fées?... de me sentir un rebut, bon à rien?... quand j'aurais eu tant d'aise à taper sur les Boches, comme les gens bien faits. Un peu que si on serait des Apollon, des « culture physique », on aurait marché, tout pareil aux camarades qui sont beaux comme le jour !
Le vieux, — Et moi donc, si j'étais pas si vieux! Moi qui ai servi en Afrique, dans la légion... Y a ben longtemps...
Le nain. — Toi ? En v'ià un communiqué ! Tu m'avais jamais dit.
Le vieux. — Ah ! S'il fallait dire tout ce qui vous arrive...
Le nain. — Oui. Enfin, pour en revenir au monde charitabe, il a raison sûrement, de se passionner d'abord aux mouises de la -ÊÊ guerre, et aux blessés de la patrie. Nous, on vient qu'après, c'est entendu. Mais faudrait pas cependant nous reléguer tout à fait. On est tout de même des Français, des bons types qu'a pas eu de veine. C'est pas parce qu'on a été raté à sa naissance qu'on mérite d'être négligé.
Le vieux. — Y a de bons riches.
Le NAIN. — D'accord. Gomme y a de bons pauves. Je demande pas l'impossibe, je ne rêve pas. Je prétends pas que les marquises me fassent les mains, comme aux militaires, et qu'è m' prennent ma température. . . non. . . Je vais pas jusque là, je demande seulement qu'on pense à nous, en second ou en troisième, ça m'est égal, mais qu'on y pense... Je veux pas qu'on oublie le mendiant, qu'on le perde de vue. Voilà.
Le vieux. — C'est vrai... Et puis qu'on fume, comme s'il n'était rien arrivé.
Le nain. — A part ça, j'ai jamais tenu de propos, et toujours j'ai gardé le bon esprit, la confiance... même que je me suis fâché avec l'aveugue par accident du pont de l'Aima parce qu'il est trop pessimisse...
Le VIEUX, indulgent. — Qu'est-ce tu veux? 11 voit tout en noir.
Le NAIN. — C'est pas une raison. D'ailleurs, il voit un peu, du gauche. Eh ben moi je ne suis pas comme ça. Je grogne pour le principe, la chose de la Révolution, mais au fond, malgré qu'on soit misère et
compagnie, je trouve la vie encore supportabe, même en mauvais temps. Ma vieille bourgeoise et moi les santés sont bonnes.
Le vieux. — Qu'est-ce qu'elle fait, ta bourgeoise ?
Le nain. — Tout, et en courant. Moi j'suis stationnaire. Mes quilles, c'est forcé. Tandis qu'elle, c'est un furet. Moi je tâche à faire sortir l'aumône, avec le regard, sans bouger, sur place. Elle? A ne quête point, a n' regarde personne, a n' demande rien, et elle trouve tout.
Le vieux. — Où ça?
Le nain. — Par terre. Elle a le génie. Tout ce qui tombe c'est pour ses bagues. Rien n'y échappe. Elle voit comme l'éclair. Et vive, agile ! Elle suit les voitures de bois et de charbon, elle visite les marchés, les églises, les abords des grands magasins, des chantiers, des stations de métro, des gares... est-ce que je sais? Et chaque soir, depuis vingt-cinq ans, elle me rapporte un tas d'affaires... à mourir de rire. Grâce à elle on ne dépense presque rien ; elle fournit de quoi se chauffer : du margotin, de la braise,
des boulets... et puis des légumes, des parapluies, des gants, des mouchoirs, du copeau, des allumettes, des pince-nez, des foulards, des pipes, du fil, des épingues à cheveux, des jarretelles... des plumes, des crayons, des boutons, des voilettes, des peignes, du pain sec, du chocolat... j'en finirais pas... Tout, quoi ! Elle déniche tout, et toujours honnêtement... par moyens licites... rien que ce qui est par terre, et perdu, qui craque sous la semelle, qui n'a plus de valeur et ne peut profiter à personne... Aussi, grâce à elle, depuis des années, des années, à force de s'appliquer à ne pas faire de folies et de gratter tous les jours, on avait mis de côté... devine?
Le vieux. — Gomment veux-tu ? Un milliard?
Le nain. — Quinze cents francs.
Le vieux. — C'est plus ! Compliments.
Le nain. — Aussi on a pu changer dix louis d'or et souscrire à l'emprunt national.
Le vieux. — Tais-toi ou je pleure. T'as l'air d'une affiche.
Le nain. — Comme ça on a fait son de-
voir, et puis plus tard, quand il faudra cesser de travailler, on aura du cinq.
Le vieux. — En attendant t'as des souliers qui s'effeuillent comme la rose, et on voit ton pouce qui fait guignol.
Le nain. — Eh bien! tiens? Tu te rappelles ce que je te disais de ma vieille?
Le vieux. — Oui.
Le nain. — Elle m'a trouvé une paire de chaussures neuves.
Le vieux. — Oh! Par terre, encore? qui flânaient?... Juste à temps qu'elle passe.
Le nain. — Sans doute.
Le vieux. — Pourquoi que tu ne les as pas mises?
Le nain. — Je les attends comme une dépêche. Elle est allée les chercher. Ne t'épuise pas à comprendre. Hier, elle a vu, sur le trottoir, devant Magic, un petit papier plié qui lui faisait signe, d'en bas. Sais-tu ce que c'était?
Le vieux. — Un bleu de la Banque?
Le nain. — Non. Un bon pour une paire de godasses... à l'Œuvre de la Chaussure franco-belge... Un bon qu'une dame avait dû
laisser tomber en pensant à « quand tout ça serait fini.. . » Alors ma vieille a été tantôt au siège de la Société toucher le cadeau, . . et elle va me le rapporter. Ça ne sera plus bien long.
Le vieux. — C'est curieux. T'en as... une femme sympathique !
Le nain. — Dame oui ! C'est une brave vieille...
Le vieux. — Seulement... dis-moi donc, t'illumines trop tôt... T'as pas pensé à une chose : c'est que dans ces foyers-là on ne donne aux femmes que des ripatons de femme... Ça sera pour elle, pas pour toi.
Le nain. — Mais si ! Puisque je suis avorton ! et une chance ! Elle a un petit pied d'homme, et moi un pied de dame, alors, on fait chaussures communes, et ce qui va à l'un va à l'autre. [Prêtant r oreille.) Tiens, la v'ià avec son butin.
(Une clef est introduite dans la serrure, à la porte donnant sur le carré, et une vieille femme à cheveux blancs frisottés sous une fanchon de lainage, un peu Tair d'une matelassière ou d'une concierge de Gavarni, entre en soufflant dans ses doigts.)
Le ^aW' — Bonjour ma petite cocotte,
La YtEiLLE. — Bonjour mimi. [Ait vieux çompagnçn.) Bonjour père Mégot,
t^p r^Ajîi. — T'as les chaussures ?
JjA vieille, grave. — Non.
Le nain. — Hein? Quoi?... T'as perdu le bon?
La vieille. — Non.
Le nain. — Tu l'as présenté?
La vieille. — Sans doute.
Le nain. — Eh bien?... alors? On t'a njortifiée? On a deviné que c'était pas à toi qu'il avait été donné ?
La vieille. — Rien du tout. On m'a 9.I- }ongé une paire, superbe, en cuir plein la maiu et qui embaumait la tannerie...
Le nain. — Oii sont-ils en ce cas? Tu me fais une farce ?
La vieille. — Pas du tout. Je les ai ren-t dus.
Le nain. — Rendus ? T'es folle ! Pourquoi? Raconte.
La vieille. — Figure-toi (jue j'étais donc là, daus les escaliers, à la file, pn train d'attendre mou tour, avec les autres, tous des
réfugiés, France et Belgique. On causait. Pas moi. Je me contentais d'écouter, parce que si j'ayais parlé ils auraient remarqué que j'avais pas leur accent et ça m'aurait trahi.
Lp nain. — Qu'elle est fine !
La vieille. — Y avait des femmes, des enfants, des vieillards. Ils redévidaient leurs misères : qu'ils n'avaient plus rien, mais rien, tout pillé, brûlé... aux quat' vents... et qu'ils étaient encore bien heureux qu'on leur donne des souliers neufs parce que le pied, comme ils me l'espliquaient, à Paris c'est tout... et que sans un pied convenabe et chaussé frais on ne peut pas se placer... les gens ne veulent point de vous, ils vous prennent pour des mendiants...
Le nain. — Ils disaient ça ? Des mendiants ? Comme si c'était un crime !
La vieille. — Ils le disaient.
Le vieux, — In' savent pas. Faut les absoude.
Le nain. — Après?
La vieille. — Arrive enfin mon tour. Je sors mon bulletin de vote.*. Des dames me
le prennent, et on me tend le paquet. Je dis merci, sans me faire prier, et je partais, j'avais déjà une jambe dans la rue, l'autre encore sur le palier... quand j'entends qu'on disait à celle qui me suivait : « N'y en a plus, madame, je viens de donner la dernière à madame », et elle me montrait. — « Comment? n'y en a plus », que disait la Flamande. — « Non, madame, nous en manquons. Cette paire-là que tient madame, c'était la dernière... » Et elle continuait de me désigner.
Le nain. — Mais qu'est-ce que t'attendais pour filer? Es-tu gourde, ma pauve Cocotte?
La vieille. — Je pouvais pas. J'étais clouée. Si t'avais vu c'te figure de Louvain de la pauve créature? C'était une Belge... Enceinte avec ça, Seigneur... à vous rassasier ! Et puis là-dessus v'ià qu'elle pleure !... Alors j'y ai pas tenu, les pieds me brûlaient.
Le nain. — T'y as donné ta paire?
La vieille. — Ma foi oui... J'avais le cœur pensif... Je suis pas du Nord, moi... puisque je suis de Clichy...je ne suis pas réfugiée?... Toi non plus ? Alors ?. . . C'était vilain. Je la
volais. J'y ai donné. « Prenez, la petite mère... Soyez pas lacrymogène ! » Et je me suis sauvée.
Le nain. — Je regrette. Mais t'as bien fait. Et puis, les Belges... ils sont sacrés.
Le vieux. — Un peu. Vive Albert ! A la sienne !
(Il lève son coquetier.)