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LES AQUARELLES

Dans une des stations du littoral, sur la Côte d'Azur. Une gentille petite villa « d'oii on voit la mer ». M. Crémines, seul dans le salon aux volets mi-clos, est assis et songe, les yeux fixés loin, très loin, hors les murs... quand la porte s'ouvre, et M. Bernardet fait une irruption joyeuse, un sac de voyage à la main.

Crémines. — Toi ! Comment? Tu viens de Paris?

Bernardet. — Oui, mon vieux. C'est une surprise. Mes affaires m'amènent ici pour plusieurs heures, j'en passe une avec toi.

Crémines. — Que je suis content de te

voir! Depuis plus d'un an! Hein? Crois-tu? Cette guerre?

Bernardet. — Oui, Mais ça a déjà été dit. Je n'ai qu'un moment à te donner, je veux bien le remplir. Laisse-moi donc t'interroger et ne réponds qu'à mes questions. D'a-j bord ton caporal de fils. Sa pneumonie?

Crémines. — Eh bien ! il la traîne depuis sept mois que nous sommes échoués ici à cause de lui. Il va mieux, mais ce sera long. Tout est long.

Bernardet. — Sa femme est là?

Crémines. — Tu le demandes? Des jeunes mariés de quinze jours avant la déclaration !

Bernardet. — Alors, s'il à sa tourterelle, ton fils guérira. Et madame Crémines?

Crémines. — Elle va bien. Elle fait tout ce qu'elle peut, la pauvre amie, pour oublier, ne pas penser.

Bernardet. — Et le petit? Que devient-il?"

Crémines. — Pierre. Il est terrifiant. Malgré ses quinze ans, il ne rêve que de partir. C'est le plus cotitagéux de nous cinq.

Bernardet. — Et où est-elle ta famille, que je lui dise bonjour?

DIALOGUES DE GtJEhRË 487

Crémines. — Sortie.

Bernaudet. — Tous? Après le déjeuner?

En pleine chaleur?

Crémines. — Çâ ne les retient pas. Jean et sa femme, appuyés au bras l'un de l'autre, s'en vont rêver et s'embrasser sous les pins. Ma femme est lingère à l'ambulance établie dans l'ancien Trianon-tango, Pierre suit des cours d'académie de baïonnette.

Bernardet. — Et toi, tu restes seul à la maison?

Crémines. — Oui. Où irais-je? Qu*est-ce que tu veux que je fasse?

Bernardet. — Tes aquarelles? Tu as un très joli talent,

Crémines. — D'amateur. Je le sais. Ça aussi, ça a déjà été dit. Mais pour l'instaùt, je n'y ai pas beaucoup de goût. Je n'en ai pour rien, d'ailleurs. Tu dois le comprendre?

Bernardet. — Enfin ta santé est bonne?

Crémines. — Excellente. C'est honteux.

Mais je suis forcé de l'avouer. Tout fonctionne.

Bernardet, grave. — Et... de là-bas? Toujours rien?

Crémines, recueilli. — De Douai? Rien.

Bernardet. — Pas... le plus petit signe? Un renseignement? Une fuite? Par quelqu'un qui aurait trouvé le moyen de...?

Grémines. — Rien, je te répète... J'ai tout fait. De Douai on ne peut rien savoir : c'est comme si c'était la Chine. Et encore la Chine, on voudrait qu'on pourrait... Mais Douai, le mystère, le gouffre.

Bernardet. — Il n'y a pas eu quelquefois un évadé? un blessé?...

Crémines, jo/am^f/". — Rien, mon petit enfant. C'est drôle que tu t'entêtes...

Bernardet. — Alors, ta maison, tu n'as toujours aucune idée?...

Crémines. — Si. Je sais qu'elle existe.

Bernardet. — Ah ! tu vois bien que tu sais !... Elle existe.

Crémines. — Mais c'est tout... Elle est habitée.

Bernardet. — Par qui?

Crémines. — Par des officiers allemands.

Bernardet. — Pourquoi ne dis-tu pas Boches? Par politesse?

Crémines. — Non. Par égard pour ma maison. 11 me semble que ça la salit moins.

Bernardet. — Tu la retrouveras. Je te le parie.

Crémines. — Peut-être. Vidée du haut en bas. Les quatre murs. Mes souvenirs... Mes bibelots. . . Tout ce que j 'avais mis vingt ans à arranger avec amour. Mes livres . . . Ma cave. . .

Bernardet. — Pauvre ami !

Crémines. — Oh ! j'en parle avec un calme absolu. En la quittant, mon sacrifice était fait. Que nous nous retrouvions tous après, sauvés, nous aimant bien, et victorieux!... et je serai content, je n'aurai pas un regret.

Bernardet. — A la bonne heure ! Je te reconnais. Mais il faut te distraire et ne pas rester là, enfoncé dans un fauteuil derrière tes persiennes, comme je t'ai surpris à l'instant. Profite du Midi, que diable ! puisque tu y es !

Crémines. — Ah non ! Je t'en prie. Là. Je t'arrête.

Bernardet. — Que veux-tu dire ?

Crémines. — Laisse le Midi. C'est très beau, féerique, admirable, enchanteur, tout ce que tu voudras. Mon fils y retrouve la santé. Les gens sont excellents. Tout le

monde nous témoigne une bonté vraiment touchante, infinie ! Mais depuis que j'ai perdu le Nord, mon Nord, le Midi ni'est égal, et je n'y goûte aucun agrément. Lom de là. Je suis un moi^stre, un ingrat... C'est plus fort que moi.

Bernardet. — Le soleil ! Voyons !

Grémines. — Je t'en prie.

Berwardeï. — Les fruits, les fleurs.

Grémines. — Bernardet !

Bernardet. — Le ciel bleu,

Grémines. — Non.

Bernardet. — La mer.

Grémines. — Non. Pas celle-là.

Bernardet. — Les palmiers.

Grémines. — Non. Non.

Bernardet. — Les cigales !

Grémines. — Tais-toi. Tu me fais souffrir.

Bernardet. — Je me tais. Mais je n'y comprends rien. As-tu assez répété dans le temps, mon Dieu : « Ah ! si je pouvais aller dans le Midi que je ne connais pas I Voir ce beau ciel, cet azur sans tache. »

Grémines. — Oui. J'ai bien dit l'azur sans tache, effectivement^

DIALOQUES DE GUERRE 191

Ber>'ardet. — ... Ce pays embaumé par uifi printemps...

Crémines. — ... éternel! Oui, oui! c'est vrai... j'ai dit ça et je l'ai pensé. Mais c'était dans le temps, quarid j'habitais Douai, avant la guerre. Depuis, pendant la guerre, et maintenant que je sv|is exilé loii^ de ma vieille petite ville, j'ai changé. |^^ sojeil m'attriste et m'irrij;e.

Bernardet. — Oh !

Cri^mines. — Je ne veux plus entendre parler d'azur, ni de fri;its d'of, et les cigale^ me font grincer des dents.

Peïinardet. — Tu es fou.

Crémuijps. — Non. J'ai le mal du pays, de mes prairies vertes si grasses, si fraîches, de mes beaux nuages de toutes les formes et de tous les gris, de mes moulins aivi ras des horizons... Ah ! Bernardet, rappelle-toi, car tu en es aussi, toi, de nos chères et admirables régions...

Bernardet. — Moi? Je suis de Beaugeucy.

Crémines, vivement. — C'est le Nord... ne dis pas non. Ça y touche. La Sologne ! Bappelle-toi, Jules, nos forêts profondes, les

matins froids, les soirs pénétrants... les odeurs mouillées... tout le mystère immense et fin de ces étendues graves et saturées, spongieuses d'histoire...

Bernardet. — Oui. Mais ne t'excite pas, mon vieux. Allons? Sois sage.

Grémines, se reprenant. — Tu as raison. Pardonne-moi.

Bernardet. — Et j'en reviens à mon idée. Fais de l'aquarelle. Tu as sous les yeux des décors sublimes. Rends ce que tu vois. Il n'y a que ça qui pourra te calmer,

Grémines. — Tu n'es pas le premier à me donner ce conseil. Ma femme, mes enfants...

Bernardet. — Eh bien ! Pourquoi ne t'y mets-tu pas?

Grémines. — Je m'y suis mis. Oh ! tout doucement.

Bernardet. — Dis-le donc. Bravo. Depuis quand ?

Grémines. — Trois mois.

Bernardet. — Oh ! Mais tu dois en avoir fait beaucoup? Combien?

Grémines. — Une douzaine?

Bernardet. — Montre-moi ça.

Chemines, timide. — C'est que... personne ne les a vues.

Bernardet, — Excepté ta famille ?

Chemines. — Aucun des miens.

Bernardet. — Ah ! Pourquoi ?

Crémines. — J'attends.

Bernardet. — Sournois ! Mais à moi, ton vieil ami?

Crémines, se décidant. — Oui, à toi, je veux bien. (// va ouvrir une armoire fermée à clef et en retire un carton.) Elles sont là.

Bernardet. — Tu en es satisfait ?

Crémines. — Assez. [Bernardet allonge le bras.) Pas encore. Ne regarde pas. Mets-toi de dos.

Bernardet, complaisant. — Soit... Quel enfant !

(Il va vers la fenêtre.)

Crémines. — Je vais les présenter toutes les six sur des chaises et sur le canapé, et, quand je frapperai dans mes mains, alors seulement tu te retourneras.

Bernardet. — Entendu.

Crémines. (7/ les dépose, trois sur trois chaises avancées et mises en rond, les trois

autres sur le dossier du canapé. Et il frappe dans ses mains. — Tu peux.

BERNARbET, qui s'est retourné, regarde l'ensemble d'abord, puis chacune, rapidement. Il s'approche, se penche, et saisi tout à coup. — Mais... c'est Douai !

Grémines, bas. — C'est Douai.

Bernardet. — Ce n'est pas ça que tu peins ici?

Grémines. — Parfaitement.

Bernardet, — Je suis abruti.

Grémineb. — C'est bien simple. Tu me disais tout à l'heure toi-même : « Fais ce que tu vois, ce que tu as sous les yeux ». Je ne vois que mon pays. Lui seul m'est présent, partout et toujours. Alors, c'est lui que je reproduis. Je ne saurais peindre autre chose. La première fois que je suis sorti avec mon petit appareil, à peine installé devant la mer et les îles, au moment de tracer mon croquis, je me suis aperçu que je dessinais le beffroi, avec ses quatre tourelles.

Bernardet. — Le voilà ! Je le reconnais.

Grémines. — Et moi donc ! Quelle allure ! Alors je n'ai pas résisté, j'ai continué; et^

de mémoire, en regardant plus loin qu'ici, je les ai toutes faites, l'une après l'autre.

Bernardet. — Pas dehors ?

Grémines. — Dehors.

Bernardet. — En plein air?

Grémines. — Oui.

Bernardet. — G'est merveilleux.

Grémînes. — Non.

Bernardet. — Mais pourquoi pas ici, chez toi?

Grémines. — Pour n'être pas surpris par les miens, surtout par ma chère femme, que cela aurait navrée. Dehors, je pouvais travailler en toute confiance. Et tu n'imagines pas la sensation étrange, poignante, exquise... sous ce ciel de feu, caresser l'autre, le mien, ce ciel pâle et nacré...; par des après-midi aveuglants de soleil, tremper, laver, baigner ces vieilles murailles d'eau ruisselante et jaune, faire cracher les gargouilles, étaler de belles flaques^ peindre la pluie !... les embruns du Nord ! Par instants, j'en pleurais tout seul. [Allant à ses aquarelles.) Voilà le pont surlaScarpe... le square de l'Eglise, la porte de Valenciennes..*

Bernardet. — Oui, oui, c'est bien ça...

Crémines. — N'est-ce pas ? {Avec plus d'émotion.) Et puis celle-là alors, la maison, ma maison de toujours, de mes parents, de plusieurs générations, où tu es venu si souvent, où on a tant ri ! Il pleut aussi, tu vois? C'est exprès. Les toits brillent. Le ciel a bien son air de ciel d'usine et de filature. Ça vit. On s'enrhume à la regarder... Ah ! mon bon Jules.

(Il l'embrasse, avec un peu de pluie également au bord des paupières.)

Bernardet, troublé, lui rendant son étreinte — Cher Albert.

Crémines. — Merci. Merci.

Bernardet, pour faire diversion. — Mais quand tu peins ta ville dehors en face de la mer, qu'est-ce que pensent les gens qui s'arrêtent derrière toi et qui voient ça ?

Crémines. — Ils ne sont venus qu'une fois, et ça a suffi. Ils sont partis épouvantés, en disant : « C'est un fou ». Maintenant, dès qu'on me voit, on se sauve, et j'ai la paix. [On entend du bruit.) Vive ! vite I ma femme !

(Il remet précipitamment les aquarelles dans le carton qu'il cache.)

Madame Grémines, entrant et apercevant le nouveau venu. — Bernardet? Ah ! cher ami. Quel bonheur ! Quelle joie vous nous faites ! [A son mari.) Je rentre un peu tard parce que j'ai dû consoler un de mes petits blessés. Il est d'ici, et son père, qui se trouvait de passage à Lille quand l'ennemi s'en est emparé, n'a pas pu en sortir. Voilà des mois qu'il est enfermé là-bas. 11 a pu, je ne sais comment, arriver à faire parvenir à son fils une longue lettre qui l'a désolé, parce qu'il lui dit que ce qui lui coûte le plus, ça n'est pas tant les Prussiens que la privation de soleil, de ciel bleu, de bonne chaleur, dans un pays où il fait froid, où il pleut tout le temps, tout le temps ! Et il est inconsolable de son Midi. C'est bien naturel.

Monsieur Grémines. — Sans doute ! Mais les gens du Midi, tu sais!... ils exagèrent toujours.

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