LES ENFANTS
Dans les hauteurs de Montmartre. Une petite boutique peinte en vert clair, sur la devanture de laquelle on lit : Lambin, tapissier. A l'Exactitude. Travaux en tous genres. Décoration d'intérieurs. Deux enfants, Paul Lambin, quinze ans, dit Poulet, et sa sœur Isabelle, treize ans, dite Zab, y sont assis bas, sur deux vieilles caisses, de chaque côté d'un guéridon disloqué, posé à plat sur le sol, son pied à trois doigts en l'air. Zab tient le meuble à deux mains pour qu'il ne remue pas et Poulet, armé d'un marteau, plante des pointes dedans avec satisfaction. Une femme s'apprête à sortir par le fond, pâle, amaigrie. Mise décente. Un air de grande lassitude physique et morale. C'est M""^ Lambin.
M™^ Lambin. — Vous travaillez, mes enfants ?
Poulet, — Oui maman. On finit ce matin le guélidon des Sauvage.
M"^ Lambin. — Moi, je sors.
Zab. — Où vas-tu ?
M'»^ Lambin. — Chez Mathieu, c'est à, côté, savoir s'il guérit de sa bronchite, ei quand est-ce qu'il sera en état de reprendre le travail.
Poulet. — On est là, nous deux.
M"»*' Lambin. — Vous ne pouvez tout de même pas le remplacer.
Poulet. — Avee ça !
M""^ Lambin. — C'est un bon ouvrier.
Poulet. — Il est vieux. Tandis que nous... Ne te frappe pas pour Mathieu, va...
M"® Lambin. — Oh ! si ce n'était que lui !
Poulet. — Oui. Tu te frappes pour tout.
M*"^ Lambin. — J'ai trop de raisons.
Poulet. — Non. Tais-toi, petite mère.
M"*^ Lambin, se tournant vers sa fille qui baisse le nez, très gênée. — Regarde ta soeur. Elle ne trouve rien à me dire, elle, parce qu'elle pense comme moi.
Zab, sans conviction. — Pas du tout maman...
M™" Lambin. — Si... si... Je sais bien que toi aussi tu crois que ton pauvre père...
Poulet, sans la laisser finir. — Pch... Défendu î Va chez Mathieu. (// la pousse affectueusement dehors. Elle veut parler...) Non. Rien. Je t'aime, mais je t'écoute pas. Va chez Mathieu...
(Elle sort navrée.)
Zab, à son frère. — Poulet, je n'en peux plus. Ça me fend le cœur.
Poulet. — Quoi ?
Zab. — De dire et de faire comme tu m'as forcé. Tout l'opposé de mon idée. Quand notre papa a été porté disparu, l'année dernière, tout de suite, moi j'ai eu confiance qu'il n'était pas mort, qu'on le reverrait. Toi pas.
Poulet. — C'est vrai. Pour moi, il a péri. Jamais je ne m'en consolerai, mais il a péri.
Zab, avec énergie. — Non. Alors, au lieu de dire chacun comme nous pensions, à
maman qui était folle et qui ne cessait de pleurer, tu as voulu que ce soit moi qui fasse celle qui n'espérait plus, et toi qui n'a pas confiance tu t'es mis à faire celui qui l'a... Eh bien ! ça n'est pas gentil... sans compter que tu as pris le beau rôle et que tu m'as laissé le vilain. Une riche invention que tu as eue là ! Rends-moi donc mon idée et reprends la tienne. On dira chacun à petite mère comme on juge et comme on raisonne dans son cœur à soi, et, de cette façon-là, on le dira bien. Tandis qu'autrement on s'en tire très mal, on n'y met pas le ton, la franchise...
Poulet. — Mais si. Tous les deux on ment comme pour de bon.
Zab. — Moi, jusqu'ici, je t'ai obéi sans savoir, sans rien te demander, parce que tu es grand et que tu es l'aîné.
Poulet. — J'ai quinze ans.
Zab. — Mais aujourd'hui je t'interroge.
Pourquoi as-tu fait ça ?
Poulet. — Parce qu'il le fallait. Pour maman... dans son intérêt. Sans doute.
Est-ce ma faute si je crois malgré moi que
le père a été tué ? Ça m'étouffe et je n'en dors pas la nuit. Ah ! je voudrais bien avoir ton espérance ! Je ne l'ai pas. Qu'y faire? Seulement, voilà, j'ai compris que les hommes, à tout moment, et surtout en temps de guerre, même quand ils croient que ça va mal, ils doivent toujours dire que ça va bien. C'est cette parole-là qu'on attend d'eux, et qui tape, parce que c'est les hommes... qu'ils ont les cheveux courts et puis une grosse voix. Un homme qui est à la manque et qui mâche du noir, même s'il a raison il a tort, et il fiche tout le monde par terre autour de lui... J'ai donc pensé : si j'ai le malheur de laisser entendre à petite mère le iond de mon idée rapport à papa, comme elle est persuadée qu'il est blessé, prisonnier, vivant... je vais la ravager... tandis qu'en ayant l'air d'entrer dans ses vues, je la soutiens.
Zab. — Eh bien mais alors, moi ? Quand je lui dis le contraire ?...
Poulet. — Justement. S'il n'y avait que moi seul pour causer, ça serait trop alors, ça pousserait maman plus loin qu'il ne
faut... C'est pourquoi je t'ai conseillé d'observer le système contraire... pour équilibrer. Et puis, de ta part, les choses mauvaises prennent moins de sérieux. Tu es une femme, toi, même pas... une fillette.
Zab. — Oh !
Poulet. — Si tu as de la faiblesse et que tu ne vois pas la vie en rose, c'est tout naturel, ça ne tire pas à conséquence.
Zab. — Et pourtant tu as beau faire l'homme, mon Poulet, c'est moi, Zab, ta sœur, qui le suis.
Poulet. — Des fois, çà et là^ c'est possible.
Zab. — Quand tu te coupes, ou que tu te tapes sur les doigts avec un marteau, tu cries plus fort que moi.
Poulet. — Parce que je me cogne plus fort que toi, tiens ! Il ne s'agit pas de ça... mais de maman. Qu'est-ce qu'est arrivé, grâce à ma ruse ? C'est qu'à dire chacun ce que nous ne pensions pas, nous l'avons tout de môme dit du mieux que c'était utile. Quand elle perd courage avec toi, avec moi elle le retrouve. Et quand je la vois qui se lance à trop rêver, je te fais signe pour que
tu l'arrêtes, et que tu la remettes dans le doute.
Zab. — Et ça m'est dur, Poulet ! Oh ! oui !
Poulet. — Je m'en rends compte, Zab.
Y a que toi capable d'un pareil sacrifice. On se la repasse, comprends-tu ? Alors, entre les deux, un qui dit blanc, l'autre qui dit noir, à force de croire et de ne pas croire, elle est ballottée, cette pauvre mère, et elle ne sait plus... mais plus du tout... Et ça l'empêche de se buter à une idée fixe, dans n'importe quel sens. Ainsi, petit à petit, le jour où elle connaîtra la vérité, elle tombera de moins haut et se désignera.
Zab. — 11 n'est pas mort.
Poulet. — Je voudrais.
Zab. — Si tu le voudrais, et autant que moi, tu ne penserais pas le contraire. Il a été envoyé en mission, un soir...
Poulet. — Mission « très dangereuse », c'est les termes.
Zab. — Bien entendu. Toutes le sont.
Poulet. — Plus ou moins. Celle-là l'était le plus. Et il n'est pas revenu. On l'a cité à l'armée. Et il n'a jamais donné signe de
vie, depuis onze mois, lui qui prenait la plume toutes les semaines ! C'est pourtant assez clair ! Oii veux-tu qu'il soit ?
Zab, — Blessé... prisonnier, loin, bien loin... ou évadé... dans les forêts... Ça m'est égal. Mais il vit. Rien ne m'étonnera de papa, tu entends ? Il est si brave !
Poulet. — Ça, oui.
Zab. — Toujours il se proposait pour les périls.
Poulet. — C'est même ce qui aura été la cause de sa...
Zab. — Puisque je te dis qu'il vit ! Et débrouillard!... malin! Rappelle-toi... Le jour qu'il est parti, comme il était gai pour nous empêcher de pleurer : « Mes enfants, j'aurai peut-être un morceau de cassé... à la manière d'un fauteuil... un bras ou un pied... Vous savez que c'est pas grave et ça se recolle... Plus solide qu'avant. Quoi qu'il arrive, espérez toujours... je suis sûr de revenir, fidèle à ma devise : A l'Exactitude ».
Poulet. — On l'attend.
Zab. — Eh bien on l'attend. Quoi donc ? On peut. Travaillons, tiens. A bavarder on
ne fait rien. 11 s'agit de montrer qu'on égale Mathieu.
Poulet. — ... Pas pour tout.
Zab. — Pour tout. Moi je sais nourrir un bourrelet, tendre un entoilage, garnir un siège, poser un galon, et puis rester une heure avec de la semence plein la bouche, sans l'avaler.
Poulet. — Et moi pour l'échelle, ah !
dame ! je ne crains personne. Un écureuil. Et puis que je drape à l'italienne, comme aux grands boulevards !
Zab. — Et je connais la passementerie ! la torsade !
Poulet. — Et moi le tissu ! Dommage que je sois pas au front ! Je te garantis que je saurais prendre un drapeau, oui, et en grande largeur !
Zab. — C'est pas ça qu'on te demande !... ni à moi, de ramasser par terre des zouaves qui ont soif. Notre champ de bataille c'est la boutique. Notre devoir c'est de faire marcher la maison nous deux et de contenter la clientèle, pour que maman ne pâtisse pas d'abord.
Poulet. — Aie pas peur. Je mendierais, je volerais plutôt !
Zab. — C'est pas ça non plus qu'on te conseille.
PouLEï. — Histoire de dire.
Zab. — Sans doute... Et puis pour que de cette façon, le jour où le père rentrera vainqueur, il retrouve tout en ordre...
Poulet. — Tu recommences.
Zab. — Non, je continue.
Poulet. — Ça serait trop beau. C'est di cinéma, Zab.
Zab. — Tout ce qui est au cinéma, c'est arrivé et ça arrive, tout, tu entends!... Tu verras.
Poulet. — Allons !... Tu sais bien que ce jour-là je serai plus fou que toi !
Zab. — Pas plus. Autant.
Poulet. — Oui. (// regarde dans la rue à travers la glace.) Tiens, voilà maman qui rentre.
Zab, qui regarde aussi. — Elle est avec" Madame Sauvage.
Poulet. — Sais-tu ? Pour la dissiper un peu, je vais chanter.
Zab. — Oh ! ça, c'est trop. Tu en mets de trop. Poulet.
Poulet. — Non.
Zab. — Alors, moi aussi ?
Poulet. — Oh non ! Pas toi ! Tu fais celle qui n'a pas confiance... tu ne peux pas... ça égarerait maman.
Zab. — Oh ! Enfin, j'espère que le bon Dieu qui me voit...
Poulet, chantant, mais à mi-voix, avec un tact infini :
Ne fermons pas nos cœurs à la douce es..pé..rance... Plus d'un de ceux que l'on croyait perdus, Quand on n'y comptait plus, Reverra le ciel de la France...
(La porte s'ouvre sur ces derniers mots et les deux femmes entrent.)
M™° Lambin. — Tu chantes, mon Poulet?
Tu as donc confiance, que tu chantes ?
Poulet. — Toujours.
M™* Lambin, à sa fille. — Et toi, ma chérie ? Pas toi, je le sais.
Zab, étranglée d'émotion. — Mais si, maman, mais si.
M™* Lambin, avec un sourire douloureux.
— Enfin... soyez gais, malgré tout. C'est de votre âge. J'aime mieux ça... [A mi-voix, à i/"« Sauvage.) Les enfants... ça ne se rend pas compte.
(Poulet et Zab, qui ont entendu, échangent un regard.)
Poulet, à M'"« Sauvage. — Et puis voilà, votre guélidon est prêt.