L'APPEL
Dans le salon d'un petit château en Morbihan. Le Comte et la Comtesse de Guernalo sont seuls, un soir de janvier 1915. Il pleut. Le vent souffle. Vêtus de deuil, assis devant la cheminée, ils regardent le feu qui s'éteint, et par moments se ravive, contre une vieille plaque de fonte où se distingue, au-dessus d'un écusson, un casque empanaché de suie. Le comte se lève, comme s'il prenait une décision. C'est un homme grand, approchant de la cinquantaine, marqué, dans toute sa personne, d'énergie et de résolution. Il fait le tour de la pièce et vient se rasseoir près de sa femme.
Le comte, dans un imperceptible effort que cependant sa voix trahit. — Il faut que je te parle.
La comtesse. — Comme tu me dis cela!
Qu'as-tu à m'annoncer? Encore un malheur?
Le comte. — Nullement.
La comtesse. — Une grave nouvelle, jl le sens.
Le comte, — Importante.
(Il se lève.) La comtesse. — Je sais ce que c'est.
(Elle se lève également.)
Le comte, avec élan. — Ah ! si c'était vrai! Quel bonheur si tu m'avais deviné! si de ton côté tu avais fait le même chemin que moi et si ce soir nous nous rencontrions, en face de la grande idée !
La comtesse, le regardant au fond des yeux. — Tu pars?
Le comte. — Oui.
La comtesse. — Pourquoi?
Le comte. — Tu le demandes !
La comtesse. — Parce que notre fils a été tué? Il y a cinq mois... C'est pour cela?
Le comte. — Certainement.
La comtesse. — J'en étais sûre... Voilà l'idée. Depuis quand l'as-tu? Elle ne t'est pas venue tout de suite ?
Le comte. — Non.
La comtesse. — Comment t'est-elle venue?
Le comte. — Peu à peu. Et à toi?
La comtesse. — Oh moi! Je l'ai eue instantanément. Dans les cinq minutes oii j'ai appris la mort d'Alain.
Le comte. — C'est la preuve qu'elle s'imposait.
La comtesse. — Comme celle d'un second et nouveau danger, oui, du plus grand qui pouvait, après l'autre, m'atteindre! Mais pressentir une catastrophe, est-ce donc l'accepter?
Le comte. — Tu n'approuves pas ma pensée?
La comtesse. — Je la réprouve, je l'ai en horreur.
Le comte. — ... Et tu la comprends.
La comtesse. — Non. Elle m'échappe ou me dépasse.
Le comte. — Ni l'un ni l'autre. Ecoute-moi
La comtesse. — Je sais tout ce que tu vai me dire. Je me le suis déjà répété cent fois moi-même... et ça ne m'a rien fait.
Le comte. — Oui. Mais c'est moi qui maintenant vais te le dire. Ainsi les mêmes choses ne seront plus pareilles. Je leur donnerai leur vrai sens.
La comtesse. — Tu tiens à me déchirer. Et pour rien ! Tu pars. Je vois que ta résolution est prise...
Le comte. — Irrévocable.
La comtesse. — Cela suffit. Je ne peux pas t'en empêcher. Pars. Mais pourquoi des mots ? Chaque parole est une blessure inutile...
Le comte. — ... Dont je souffre autant que toi. C'est un mal nécessaire. 11 ne s'agit pas pour moi seulement de partir, mais que tu connaisses mes raisons. Je te les dois.
La comtesse. — Tu ne me dois rien — que de rester. Garde tes raisons comme je garde les miennes, dont je te fais grâce.
DIALOGUES DE GUERRE 2i9
Le COMTE. — Je suis prêt à les entendre.
La comtesse. — Pour n'en pas tenir compte. Eh bien, nous verrons tout à l'heure. Commence.
Le COMTE. — Persuade-toi d'abord de ceci : ma chère femme, je ne suis décidé à partir qu'avec ton consentement.
La COMTESSE. — Jamais ! Si c'est là ce que tu espères !
Le COMTE. — ... Et pas un consentement d'obéissance passive ou de lassitude, non, une franche adhésion, le plein concours de ton esprit et de ton cœur.
La comtesse. — Tu ne les obtiendras pas.
Le comte. — C'est toi qili me diras de m'en aller. Pourquoi je pars? Rien de plus simple. Par ordre supérieur.
La comtesse. — Tu as passé l'âge de toute obligation militaire.
Le comte. — Par ordre d'Alain, de notre enfant.
La comtesse. — C'est toi qui te le doiines à toi-même cet ordre.
Le comte. — C'est lui. 11 me commande. Et à toi aussi.
La comtesse. — Non. Il ne m'a rien dit là-dessus.
Le comte. — Pour te ménager. Mais il m'a chargé de la dure commission. Je ne me suis pas laissé convaincre du premier coup, crois-le. Tout ce qui me retenait à toi, tout ce que tu étais en droit d'objecter, je le lui ai soumis, avec la partialité la plus ardente et une résistance si vive qu'elle me coûtait, mais à laquelle je m'attachais en pensant à toi. Tu n'aurais pas mieux lutté. J'ai été loyal. Je ne t'ai pas abandonnée à la légère. Alain a voulu, quand même. Il n'écoute rien. Il m'exige. Gomment t'expliquer ce que j'éprouve? Je subis en même temps le double effet d'une force physique et morale, la plus grande que j'aie jamais ressentie. Force prodigieuse et si sûre d'elle qu'on est aussitôt dominé ... et comme rassuré par une évidence inouïe ! Je te brise le cœur ! Le mien se brise aussi... et pourtant j'ai la certitude d'être dans la vérité. Je vois clair. Je crois que, par-dessus tout, j'accomplis ce qu'il faut. Ma conscience est tranquille. Je respire. Je goûte à cette conviction de ne
pas me tromper, une quiétude sereine qui n'a rien de commun avec le bien-être fragile qui vous effleure à certains moments heureux de la vie. Je ne peux pas mieux dire : je suis un peu hors de la vie. L'influence d'Alain. Son œuvre irrésistible. A quoi bon discuter? Me débattre? M'enfuir? Il est vainqueur d'avance. Je suis son prisonnier, puisque je suis son père. Pense qu'il est mort! Et comment? De la manière la plus belle, dans la gloire, dans la jeunesse, en défendant son pays et nousmêmes. C'est un ensemble magnifique, une fin sublime, un couronnement. Il nous a couverts d'honneur et de fierté. Il est un exemple inimitable. Y a-t-il rien au monde qui puisse être mis au-dessus des sacrifices qu'il a prodigués? Alors, il doit savoir. Les morts ordinaires, déjà, sont renseignés sur tout ce qui nous touche et méritent d'être écoutés quand ils nous parlent en insistant. Mais ceux-là, les morts de la guerre, nos enfants! Un fils comme Alain!... Ah! on peut se fier à lui les yeux fermés, sans chercher à comprendre. Il sait. Quoi qu'il con-
seille et dise, il a raison, il voit plus loin, il fait pour le mieux, dans notre intérêt même. Il nous aimait autant qu'il est possible quand il était vivant... Certainement, aujourd'hui, il ne nous aime pas moins, mais avec plus de pouvoir et d'étendue. Va-t-il nous séparer sans motif puissant, souverain ? Non. Est-ce moi qui me forge des raisons de chevalerie patriotique ? Non. Suis-je un mystique de la guerre? Non. Un orgueilleux de ma race ? Non. Manqué-je de simplicité, d'humilité ? Pas davantage. Mon fils me fait signe. Vo'ilà tout. Il me montre que je suis fort, que j'étais officier quand il naquit, que je dois le redevenir à présent qu'il n'est plus, et que je n'avais démissionné que pour rengager, au bon moment. Il me dit que depuis son départ il y a dans l'armée une place vide, à mon nom, et qu'il attend que je l'occupe, pour ne plus être tourmenté... Du moment que, bien lixé sur tout ce que nous sommes, toi et moi, l'un à l'autre, et regardant notre union, notre unité, tes pleurs, nos débats en cet instant môme, il persiste à m'appeler, tou-
jours... « Allons, père! le devoir! » il faut y aller. Je t'adore, ma tendre amie. Mais ton fils me trace ma conduite. C'est lui, le chef, le héros. Nous n'y pouvons rien.
La comtesse. — Et si tu ne reviens pas?
Le comte, — Même quand on meurt, on revient. De l'autre côté. Nul ne s'en va tout à fait. On est toujours là, autrement.
La comtesse. — Penses-tu obtenir... bientôt... ta réintégration?
Le comte. — Je l'ai. C'est fait.
La comtesse. — Ah!... Et quand pars- tu?
Le comte. — Demain. M'en veux-tu toujours?
La comtesse. — Non. Tu as raison. Notre fils est le maître. Je tâcherai de monter jusqu'à lui.
Le comte. — Il nous tend les mains.
(Elle tombe dans ses bras ouverts.)