NICOLAS
A Neuilly, au bout d'une voie peu construite et d'aspect campagne, un soldat d'infanterie, en casque et tenue de guerre, sonne à la grille d'une grande propriété bordée de murs, au-dessus desquels s'élèvent des arbres. Il tient à la main un volumineux paquet enveloppé d'une serge noire. Au bruit de la sonnette qu'il a tirée fort, des aboiements de chiens retentissent nombreux, au loin. Il attend une minute et voit enfin venir une femme d'une quarantaine d'années, robuste et le teint hâlé, en cheveux, les manches retroussées sur ses bras demi-nus.
Le soldat, — Pardon, excuse... La baronne des Plantes?
La femme. — C'est ici. Qu'est-ce que vous lui voulez?
Le soldat. — Rapport à une bête.
La FEMME. — Alors entrez !
(Elle ouvre la grille. Il entre.)
Le soldat, posant son paquet. — Eh bei voilà. La bête qu'il s'agit...
La femme. — Non. Taisez- vous. Faut rien me dire.
Le soldat. — Pourquoi ?
La femme. — Madame le défend. Elle n'aime pas qu'on raconte avant à d'autres. Elle veut avoir l'étrenne des bêtes qu'on lui apporte, comprenez-vous ?
Le soldat. — Bon, bon... Elle l'aura. Je baisse la trappe. Quel type c'est, vot' dame?
La femme. — Tout ce qu'il y a de bon.
Le soldat. — Pour les bêtes seulement?
La femme. — ... Et les gens aussi, tous les animaux. [Ils rie?it.) A preuve moi, tenez! et puis deux autres, une des Ardennes, une d'Alsace, et un amputé de jambe gauche qu'était garçon chez un vétérinaire... Elle nous a recueillis.
Le soldat, — Ah ben, c'est gentil. Pour une noble ! Elle est donc bien riche ?
La femme. — Pas tant qu'on le dit. Mais elle a. Et tout va aux pauvres et aux bêtes. Un vœu qu'elle a fait quand elle était petite.
Le soldat. — Gomment ça?
La femme. — C'est la fille de Victor Bru, le grand savant !
Le soldat. — Connais pas.
La feaime. — Un vivisecteur... de ces gens qui ouvrent les chiens et les lapins.
Le soldat. — Ah oui ! pour bricoler dedans, sans que ça serve à rien !
La femme. — Tout juste. Elle avait tellement eu de chagrin, pendant son enfance et sa jeunesse, de voir martyriser les animaux, qu'elle avait juré de se consacrer à eux plus tard, en réparation des souffrances que leur avait infligées son père. Après avoir refusé de se marier jusqu'à trente-deux ans, elle a épousé le baron Mauve, qui partageait ses idées, qui a fondé l'Institut de zoophilie.
Le soldat, — Et monsieur Bru, dans tout ça?
La femme. — 11 est mort. Même qu'il s'est
opposé par testament à ce qu'on l'ouvre après son décès.
Le soldat. — Il aurait mérité qu'on le désobéisse, oui! Et monsieur Mauve? il vit toujours, lui, j'espère?
La femme. — Mort aussi, y a deux ans, dans une partie de plaisir, en se jetant à l'eau après manger, pour sauver son chien qui était vieux et se noyait.
Le soldat. — Ah ! c'est pas payé, vrai ! Mais elle s'est donc remariée votre dame, qu'elle s'appelle madame des Plantes?
La femme. — Non. Seulement dans le pays, comme on dit depuis longtemps, en parlant de la maison que c'est le Jardin des Plantes, on a fini par lui donner ce nom-là. Maintenant, allons la rejoindre.
Le soldat. — Une minute... à votre accent... vous ne seriez pas du Nord ?
La femme. — Si. Vous aussi? Ça me frappait. Je suis de Dunkerque.
Le soldat. — Et moi de Saint-Pol.
La femme. — Y a une distance.
Le soldat. — Mais on est tout de même pays. Moi je suis mineur.
La femme. — Des enfants ?
Le soldat, — Non.
La FEMME. — Une femme ?
Le soldat. — Oui. Elle est restée dans les pays occupés. J'en ai pas de nouvelles depuis Charleroi. Et vous, votre homme?
vous en avez un ?
La femme. — Et bon. Il est de la flotte, à Salonique.
Le soldat. — Pourquoi vous êtes partie de Dunkerque ?
La femme. — On nous a évacués d'autorité, à cause des marmites. Alors j'ai erré jusqu'à ce Paris, et puis, par quelqu'un, j'ai connu madame, qui m'a prise pour soigner le petit monde.
Le soldat. — Combien que vous avez de clients ?
La femme. — Vingt-quatre chiens, dixsept chats, deux ânes, une chèvre folle, trois vieux chevaux de guerre, un mouton sourd, trente-huit zoiseaux, canaris, pinsons, chardonnets, six merles, cinq perruches, et un veau d'Anvers.
Le soldat. — Ben... ça fait du monde. On
ne s'embête pas. Et comment vous vous appelez ?
La femme. — Pauline Béquin.
Le soldat. — Moi, Henri CréteL
La femme. — Voilà madame.
(Il se retourne. Une grande femme longue, blonde et mince, aux yeux bleu pâle, est devant lui. Elle a un chapeau de paille noire, un tablier de toile grise ; elle est chaussée de galoches de bois. Une voix très douce.)
La baronne. — C'est vous le soldat qui avez sonné ?
Le soldat. — Oui madame. Compliments.
Pauline. — Il vient pour une bête.
La baronne. — Quelle bête?
Pauline. — Je ne sais pas.
La baronne, au soldat. — Vous l'avez ?
Le soldat, montrant le "paquet noir. — La v'ià.
La baronne. — Montrez !
Le soldat. — Oui. Mais avant, je vou; drais vous la conter. . . Permettez ?
La baronne, qui sourit. — Allez.
Le soldat. — Une nuit de l'an pass qu'on était, notre compagnie, la quator-
zième, campé en attente dans une église de village à moitié crevée, une marmite s'amène qui démolit le clocher... On reçoit un tas de matériaux et il m'arrive en pleine figure, comme une potée, quelque chose de tiède et de moelleux qui chute à mes pieds et que je ramasse... c'était ça que je vais vous faire voir.
(Il dénoue et retire Fétoffe du paquet, et on voit un magnifique hibou dans une cage.)
La baronne. — Un hibou !
Le soldat. — Un nibou, oui. On le croyait mort, il n'était qu'étourdi. Des camarades voulaient le tuer pour le manger. Un Breton a observé que ça porterait malheur et qu'il était sacré parce qu'il avait déboulé dans la cagna du bon Dieu. Alors je l'ai mis dans min giron et voilà onze mois qu'il ne m'a pas quitté. Aujourd'hui faut que je m'en défasse.
La baronne. — Pourquoi ?
Le soldat. — Je suis évacué au dépôt pour un temps. — Et après ? Où je serai-t-y renvoyé? Je peux donc pas garder Nicolas.
La baronne. — Nicol...?
Le soldat. — Oui, c'est lui. On l'a appelé comme ça à cause de la Russie, pour faire semblant que ça serait un grand-duc. J'ai cherché à qui l'offrir. Personne n'en veut. Et puis on m'a donné votre adresse. Alors je vous l'amène.
La baronne, sans enthousiasme. — J'entends bien.
Le soldat. — Quoi!... Vous n'en voulez pas?
La baronne [un soupir). — Je ne prends pas ces gros oiseaux-là.
Le soldat. — A cause?
La baronne. — D'abord je suis forcée de me limiter. On me présente de tout... des poissons... du bétail; la semaine dernière, un petit éléphant.
Le soldat. — Mais Nicolas? c'est pas la môme chose. N'a pas de trompe.
La baronne. — Et puis, c'est une bête de proie.
Le soldat, riant. — Lui? mon nibou ? Pas plus de proie que nous deux. En v'ià une erreur ! Écoutez, madame, s'agit pas d'une
charade, c'est sérieux, je compte sur vous pour prendre ma bestiole. Ah ! vous pouvez pas refuser!
La baronne. — Impossible.
Le soldat. — Dites pas ça. Comprenezmoi. Gomme à l'instant je le touchais à votre bonne, je suis sans nouvelles de ma femme qui est à Gharleroi ; j'ai pas d'enfants, j'en désirais, ils ne sont pas venus, c'est la raison de mon goût des bêtes. Eh bien, cet oiseau, je m'y suis attaché et je l'aime comme quelqu'un. D'ailleurs il le mérite. Je vous en causerais des heures sans me fatiguer. Y a pas plus gentil, plus intelligent, plus fin. 11 est courageux comme un aigle et doux comme une colombe. La propreté même. 11 ne se nourrit pas de saloperies, il mange de tout, du singe, des patates, du chocolat; il boit du pinard et du jus, il siffle, il embrasse. 11 rit...
La baronne, souriant. — Oh !
Le soldat. — Mais oui, çà et là... S'il ne le fait pas plus souvent, c'est qu'il n'y a guère motif. Et surtout c'est un sorcier. Ah ! ah ! il en connaît des choses, s'il pouvait les
sortir! Il sait comment que tout ça finira, lui. Sûr ! 11 pense tellement ! Réfléchit plus profond que nous... (// le sort de sa cage et te prend sur son poing.) Tenez, regardez-moi ça... si beau, si grave, avec ses grands yeux d'or en tranche d'orange. Voyez-moi si on ne dirait pas, ces yeux-là, des phénomènes dans le ciel, au pôle Nord? Et un guetteur, dans l'obscurité ! On peut se reposer dessus et pioncer, il veille. Les plus petits bruitS| il les entend. Pas besoin de concierge ni de bouledogue. Il vous gardera votre propriété mieux qu'un sergent de ville. Là-haut il sentait le Boche et flairait l'attaque avant tout le monde. Il faisait un petit ronflement en ouvrant le bec, et ça signifiait : « Les voilà ! » Et jamais il ne s'est trompé. Plus tard, il a servi d'agent de liaison. Il allait porter des ordres à cinq cents mètres au Bois-Capendu et il revenait, avec un glissement si mou qu'on n'entendait rien. A toutes les attaques de nuit il partait, avec la vague, volant au-dessus de nos têtes, repérant la tranchée adverse, et jamais il n'a rien attrapé. Invulnérabe ! Après l'action,
n'y avait qu'à le lancer, il allait entre les lignes se poser là juste où étaient des nôtres, blessés ou morts. Alors, comme il avait indiqué la place, on portait secours. Et jamais malade non plus... pas tapageur, pas bavard, il se méfie des oreilles ennemies... Enfin je vous dis, vous n'en aurez que du plaisir.
La baronne. — Impossible, mon pauvre ami. Tenez !... voilà vingt francs...
Le soldat. — De l'argent ? Mais non ! C'est plutôt moi qui vous en donnerais pour que vous me preniez ma bète ! Vous n'allez pas me faire cette peine, voyons ? vous? une baronne? J'en pleurerais. C'est rien, ce que je vous demande ! Avec toute votre arche de Noé, une de plus, une de moins...
La baronne. — Je n'ai plus de place.
Pauline, doucement. — En Serbie ?
Le soldat. — Hein?
Pauline, au soldat. — C'est des parties du jardin.
La baronne, avec force. — Non. La Serbie c'est pour les chiens. Ne mêlons pas.
Pauline. — En Pologne ?
La baronne. — C'est pour les chats.
Le soldat. — C'en est un. Un chat-huant.
Pauline. — En Belgique?
La baronne. — Il se battrait avec le veau.
Le soldat. — Mais non!
Pauline. — Eh bien alors, si madame permet, je le serrerai dans ma chambre. Il n'en bougera pas. Et ça me causerait bien de l'agrément, parce que... cet homme-là et moi, nous sommes pays, du Nord.
La baronne. — Allons donc !
Le soldat. — Ça se trouve comme ça.
Une veine! Alors cette fois... vous voulez?
La baronne, vaincue. — Oui, là.
Le soldat. — Ah ! Vous êtes chouette de me prendre mon nibou. [A son oiseau:) T'entends? Fais mignon à la dame. [L'oiseau bat des ailes.) Vous voyez s'il a de l'esprit? [A Pauline:) Et puis vous, merci de vot' bon cœur. Voilà Nicolas. Mais je vous le donne pas, je vous le prête... Après la guerre, si je suis toujours de ce monde, je reviendrai le chercher, nous irons ensemble au pays... et puis là, nous le lâcherons près d'un clocher, j'y rendrai le vol et la liberté dans le ciel de France.
Pauline, — Entendu. On le soignera bien.
Le soldat, ému, serrant contre sa moustache la tête du hibou. — ... brassé son père, [Et puis, la main à la visière du casque:) M'en vas léger.