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SŒUR AGATHE

A Paris, novembre 1915. Huit heures du matin, dans le haut de la rue de Sèvres, vers Montparnasse. Un vieil hôtel, de style et d'époque Louis XVI , à deux étages , très fatigué , que pressent à droite et à gauche, comme une noix, d'immenses maisons de rapport toutes neuves. Derrière ce petit hôtel s'étend la bande d'un maigre jardinet, naguère cultivé en potager, où une jeune religieuse est en train de travailler, courbée sur le sol. Au premier étage de l'hôtel, au fond d'une chambre nue et sans rideaux, à boiseries délabrées, se tient assise dans un fauteuil de paille la R. Mère Monique, supérieure de l'Ordre des Giftq-Plaies. Au mui*, tlti grand GhHst en ivoire sur une croix d'ébêtie. Et c'est

tout. A terre, des paquets de vêtements. Dans un coin, une machine à coudre.

La Mère Monique, dont le visage marque soixante ans passés, achève un entretien avec une sœur debout en face d'elle.

La Mère Monique. — Et vous êtes absolument sûre, ma sœur Basilide, de ce que vous me dites là?

Sœur Basilide. — Absolument, ma mère.

Elle les a retirées.

La Mèke Monique. — Toutes les deux?

Sœur Basilide. — Toutes les deux.

La Mère Monique. — C'est incroyable ! Et depuis quand ?

Sœur Basilide. — Depuis cinq jours.

La Mère Monique. — Et où les a-t-elle mises?

Sœur Basilide. — Je ne sais pas, ma mère.

La Mère Monique. — Elle ne vous a rien dit à ce sujet?

Sœur Basilide. — Pas un mot.

La Mère Monique. — Et vous ne l'avez pas interrogée ?

Sœur Basilide. — Ni moi, ni nos sœurs Delphine et Léa. Nous avons respecté son silence. Mais nous avons bien remarqué

qu'elle n'était plus la même. Elle ne mange presque pas. Et, la nuit, elle est agitée; nous entendons ses soupirs. Alors, comme nous l'aimons toutes autant que nous l'admirons, nous avons dit ensemble : il faut aviser notre bonne mère.

La Mère Monique. — Vous avez eu raison. Où est-elle sœur Agathe en ce moment?

Sœur Basilide. — Dans le jardin.

La Mère Monique. — Qu'y fait-elle, ma sœur?

Sœur Basilide. — Elle arrache des poireaux, ma mère.

La Mère Monique. — Dites-lui de venir me parler.

Sœur Basilide. — J'y vais à l'instant, ma mère. [Elle sort. Une minute à peine. Un pas d enfant de chœur derrière la porte, un petit toc-toc.) Entrez!

(La sœur Agathe entre. Une vingtaine d'années. Des joues rouges de santé, des yeux noirs, modestes et francs. Elle salue de la tête.)

Sœur Agathe. — Ma Mère Supérieure m'a demandée ?

La Mère Monique, sérieuse et douce. — Oui, ma fille. Ah çà? que se passe-t-il, sœur Agathe? [Silence.) Vous êtes toute changée... vous perdez l'appétit... le sommeil... Est-ce vrai? Répondez?

Sœur Agathe. — C'est vrai, ma mère.

La Mère Monique. — Et enfin... qu'est-ce que j'apprends?... [La regardant de plus près, et feignant de s'apercevoir seulement de la chose.) Dieu me pardonne!... mais oui... c'est la vérité... vous ne portez plus vos croix?

Sœur Agathe. — Non, ma mère.

La Mère Monique. — La Légion d'honneur, la Croix de guerre !... toutes les deux!

Sœur Agathe. — Toutes les deux, oui.

La Mère Monique. — Pourquoi? Je veux le savoir.

Sœur Agathe. — Je vais vous le dire, ma mère. Si vous ne m'aviez pas fait appeler, j'étais dans l'intention de vous parler, ce matin môme. Je ne porte plus mes croix parce que... je ne m'en sens plus digne.

La Mère Monique. — Vous? Qu'avez-vous donc fait?

Sœur Agathe. — Rien du tout, ma mère.

Ce n'est pas ma faute, à moi.

La Mère Monique. — De qui est-ce la faute alors ?

Sœur Agathe. — Des croix, ma mère.

Elles me perdent.

La Mère Moimque. — Je ne comprends pas.

Sœur Agathe. — Voilà. Cela a commencé le jour oii on m'a décorée solennellement, devant le front des troupes, à Arras, sur la place, au milieu des ruines...

La Mère Monique. — Je me rappelle. C'était magnifique, et tout le monde pleurait...

Sœur Agathe. — Moi aussi, ma mère.

La Mère Monique. — ... quand on a proclamé les motifs... « Pour avoir, au péril de sa vie, caché et soigné pendant deux semaines, dans le village oii elle était restée seule, en pays conquis, trois officiers français blessés, ainsi que plusieurs soldats...

Sœur Agathe. — Laissez cela, ma mère.

La Mère Monique. — ... et être parvenue, au milieu des plus grands dangers, à les ramener tous sains et saufs dans nos lignes. »

Sœur Agathe. — Gela ne vaut pas la peine.

La Mère Monique. — Vous trouvez que ça n'est rien? Vous n'êtes pas fière?

Sœur Agathe. — Mais si ! Je le suis trop ! Quand le général m'a épingle les deux croix sur la poitrine, pendant que les tambours... Ah ! il m'est monté dans le cœur et dans la tête, une bouiïée de folie... Je me suis vue grande... grande, élevée au-dessus de tous...

La Mère Monique. — Vous l'étiez en effet, ma fille.

Sœur Agathe. — Sur le moment, je n'y ai pas fait attention. Mais depuis j'ai compris que j'étais devenue la proie du péché, du péché d'orgueil.

La Mèue Monique. — A ce point.

(Elle sourit.)

Sœur Agathe. — Oui, ma mère. Ne riez pas. Car vous ignorez tout, l'étendue et les ravages du mal...

La Mère Monique, bonne et incrédule. — Dites-les moi donc.

Sœur Agathe. — Vous ne savez pas, ma

bonne mère, que je suis à présent une femme connue? célèbre?...

La Mère Monique. — Sans doute. Eh bien?

Sœur Agathe. — Eh bien ! c'est affreux.

La Mère Momque. — En quoi?

Sœlr Agathe. — En quoi ! Mais je ne m'appartiens plus... je suis livrée au public, à la foule...

La Mère Monique. — A l'Histoire.

Sœur Agathe. — Il ne m'est plus permis de sortir seule, comme autrefois, pour aller visiter les pauvres, les malades. 11 faut que je sois à présent avec une de nos sœurs âgées, ou une laïque respectable... sinon je ne peux faire un pas. Tout le monde se retourne en voyant mes croix. On me dit bonjour. On m'aborde... on m'arrête : « Ah! ma sœur... Qu'est-ce que vous avez fait pour avoir ça? Racontez! » J'ai beau m'échapper, on me suit. L'autre jour, il y a un officier qui m'a fait le salut militaire.

La Mère Monique. — A la bonne heure ! J'espère que vous le lui avez rendu?

Sœur Agathe. — Et jeudi dernier... j'étais pourtant avec une personne très laide

de cinquante-sept ans, qui en paraît bien dix de plus... Nous passions le matin par le marché aux fleurs de la Madeleine quand nous croisons six fusiliers marins... Ah ! ma mère ! Ils ne m'ont pas plutôt vue qu'ils étaient autour de moi, oh ! bien polis et pleins de respect, mais comme des démons d'enfants : « Vraiment, ma sœur ! Ah ! c'est fameux ! Vous êtes de la flotte ! Oui ! Mais où c'est-il, dites-nous vite, que vous avez pris ça? » Je ne savais plus où me fourrer. Alors il y en a un, gradé, avec deux galons, qui a dit tout à coup : « Ma sœur, on veut tous, en remerciements, vous offrir des fleurs pour votre chapelle. Ah ! vous ne pouvez pas refuser? » J'étais joliment en peine. La foule s'amassait.

La Mère Monique. — Qu'est-ce que vous avez fait?

Sœur Agathe. — J'ai dit : Je veux bien. Mais à la condition que vous irez tout de suite en face, les déposer vous-mêmes à l'église, à l'autel de la Vierge. — « Ça va », a répondu le gradé. Alors ils ont pris un bouquet de roses de Nice — trente sous, ma

mère, croyez-vous ! — et ils sont allés à la Madeleine comme ils avaient promis.

La Mère Monique. — C'est très bien, ma sœur.

Sœur Agathe. — Mais ce qui n'est pas bien, ma mère, c'est l'orgueil, toujours l'orgueil, qui me gagnait, l'orgueil de mon importance, du beau rôle que j'avais sans cesse à jouer... car c'est ainsi du matin au soir... Je ne peux pas m'empêcher d'entendre tout ce qu'on dit sur mon passage, n'est-ce pas?

La Mère Monique. — Que dit-on?

Sœur Agathe. — Oh ! on raconte mon histoire, quand on la sait, ou on invente, un tas de choses ridicules. Dernièrement dans le tramway des gens parlaient : — « C'est une nonne, affirmait un ouvrier, qui a tué cinq Boches de sa main. — Mieux que ça ! déclarait un autre, elle a fait prisonniers quarante uhlans à cheval, d'un coup. » Eh bien ! voyez, ma mère, même ces sottises-là, ça ne m'était pas désagréable, et je m'en voulais bien fort, oui ! J'ai beau faire, je ne pense plus qu'à ça. Je sais qu'il y a mon

portrait dans les journaux, je l'ai vu à la devanture d'un papetier...

La Mère Monique, grave. — Vous étiezvous donc arrêtée, ma sœur?

Sœur Agathe. — C'était place Saint-Sulpice, ma mère.

La Mère Monique, rassurée. — Oh ! alors...

Sœur Agathe. — ...Entre Monseigneur Mercié et un monsieur... il y avait son nom. [Se le rappelant tout à coup:) Briand. Qui est-ce? [La Mère Monique sourit.) Enfin, je ne suis plus la même petite sœur qu'autrefois, modeste, effacée, contente. Je me ligure être un grand homme... non... je veux dire... vous me comprenez... Et, en plus de l'orgueil — c'est sans doute un commencement de punition — moi qui n'avais jamais eu jusqu'ici la moindre idée du danger, je suis devenue craintive et tremblante pour tout!... Je me crois malade pour un rien, et j'ai peur de la mort, après l'avoir vue pourtant et bravée plus de cent fois ! Oui, cette sœur Agathe, « l'héroïne », comme ils m'appellent, c'est une orgueilleuse et une lâche ! Vous voyez bien que je ne peux plus

garder mes croix? Voilà pourquoi je les ai retirées, et à partir d'aujourd'hui je vous supplie, ma mère, de m'infliger la tâche la plus humble, à l'office, à la vaisselle.

La Mère Monique. — C'est de l'orgueil encore. Oîi sont vos croix?

Sœur Agathe, les retirant de la poche de sa jupe, enveloppées dans du papier blanc. — Les voici.

La Mère Monique. — Donnez-les moi [Sœur Agathe les lui donne.) ... que je vous les rattache !

Sœur Agathe. — Quoi?... Vous voulez?

La Mère Monique, les épinglant. — Ah ! ne remuez pas ! Vous allez me faire piquer. [Se reculant pour juger V effet.) Là. Ça fait très bien. Ma fille, voilà ce que c'est que d'avoir une conduite admirable. Tant pis pour vous. Il est trop tard pour vous en dédire et vous devez en accepter toutes les conséquences. Vous avez été choisie, élue pour être une lumière de notre Ordre... il faut remplir cette mission. Soyez persuadée que la vanité qui vous tourmente est une épreuve, la juste et perpétuelle tentation,

proportionnée à vos vertus. Si vous imaginez de vous dérober exprès aux égards que vous vous êtes acquis, pour nous faire du renoncement et de l'humilité courante, ça n'est plus de jeu, vous trichez avec le Devoir. Le vôtre est de suivre les chemins oii la Providence vous pousse. Moi aussi, quand on m'a nommée Mère Supérieure, dans le temps, j'ai eu une crise de folie des grandeurs, je me croyais la sœur du Pape, et j'ai voulu m'en aller pour fuir le péché d'orgueil qui me gonflait. On m'en a empêchée... et puis ça s'est passé, petit à petit. Résignezvous. Qu'elles soient de souffrance ou de gloire, de misère ou d'honneur, il faut porter SES CROIX. On n'a pas le droit de les jeter. Vous porterez les vôtres, toute votre vie, simplement, sans vilaine ostentation ni faussé honte, et quand vous serez pour vous présenter devant le bon Dieu, le plus tard possible, on vous les laissera, on vous mettra en terre avec. Voilà... sœur Peureuse. Allez en paix, ma fille. Et priez pour nos soldats. Sœur Agathe. — Oui, ma mère.

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