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LA PRÉCAUTION

Au front. Le calme. En mars. Un matin. Dans un abri souterrain qui lui sert de salle de travail, le colonel lit. Un sous-lieutenant pousse le battant qui tient lieu de porte.

Le sous-lieutenant. — Mon colonel, le caporal est là.

Le colonel. — Qu'il entre.

Le colonel. — Tu as demandé à me parler? Le caporal. — Oui, mon colonel.

Le colonel. — C'est toi l'acteur.

Le caporal. — Oui, mon colonel.

Le colonel. — Boulot.

Le CAPORAL. — A la ville — et aux armées... parce qu'au théâtre... c'est Beaufontaine.

Le COLONEL. — Si tu veux. Je ne t'ai jamais vu jouer à la ville.

Le caporal, mélancolique. — Ah ! parce que je n'ai jamais fait que la petite province et l'étranger, mon colonel.

Le colonel, — ... Mais je te vois jouer au front, matinée et le soir, ton rôle de soldat, le beau rôle.

Le caporal. — Ça oui, c'est pas une panne.

Le colonel. — ...Tu le joues bien. Dans les autres pièces, je ne sais pas, mais ici, au feu, tu as du talent.

Le caporal, troublé. — Oh ! mon colonel.

Le colonel. — C'est bon. Qu'est-ce qu'il y a?

Le caporal. — Mon colonel, j 'ai une grande faveur à vous demander.

Le colonel. — Va.

Le caporal. — Je peux être tué d'une minute à l'autre, n'est-ce pas?

Le colonel. — C'est très faisable. Après?

Le caporal. — Eh bien, je voudrais, si ça

m'arrive, que vous ne me portiez pas tombé, que ça ne se sache pas.

Le colonel. — En voilà une idée !

Le caporal, qui suit sa pensée. — Oui.

Le colonel, après un petit temps. — C'est impossible, mon bonhomme. D'abord je n'ai pas le droit. Si tu es tué et qu'on me le signale, il faut que je le dise.

Le caporal, consterné. — Oh !

Le colonel. — Mais bien sûr. Et puis je te connais. Si tu tombes, tu tomberas très bravement.

Le caporal, simple. — Je le crois. Je n'ai jamais raté une sortie.

Le colonel. — Eh bien alors ? Vois-tu que tu sois frappé face à Tennemi, au premier plan, et que je le garde pour moi, que je ne te nomme pas au public pour te faire honneur? Réfléchis. Et pourquoi me demandes-tu ça? Tu as une raison?

Le caporal. — Oui, mon colonel.

Le colonel. — Dis-la.

Le caporal, après un instant d'hésitation. — Je veux bien. Vous êtes le père du régiment, vous me comprendrez. Quoique âgé

de quarante-cinq ans et marié, je me suis engagé, mon colonel, dès la déclaration de guerre.

Le colonel. — Je le sais. Aussi je t'ai fait nommer caporal quand tu as débuté... dans la prise d'Altkirch.

Le caporal. — Un beau lever de rideau.

Lecolonel. — Au premier jour tu serassergent, et si tu continues comme tu as commencé, sous-lieutenant avant la fermeture.

Le caporal. — Merci, mon colonel. Mais ce que vous ne savez pas, c'est que nous avons été dix ans, ma femme et moi, sans avoir d'enfants... et c'était pas faute de le désirer ! Et puis voilà qu'au moment de partir, est-ce les circonstances, la chaleur des adieux...

Le colonel. — Tu as mis dans le mille?

Le caporal. — Oui, mon colonel. Et comme il y a de ça huit mois, puisque nous sommes en mars, on attend l'enfant d'ici trois semaines, au plus.

Le colonel. — Eh bien ? Quel rapport ?

Le caporal. — Ma femme n'a pas de santé. Elle ne vit que par le cœur. S'il m'arrivait de périr, surtout en ce moment-ci, elle en

mourrait, et le petit avec. Aussi je veux sauver la mère et l'enfant. Tant que l'enfant n'est pas venu au monde il faut que je reste intact. Ah ! d'ici un mois je n'ai pas le droit d'être tué. Et si je le suis, faut pas qu'on m'affiche.

Le colonel, ému. — J'entends... Mais, mon pauvre ami, même si je ne disais rien, en cas de malheur, ta femme le saurait quand même ! Elle le devinerait.

Le caporal. — Comment donc ça?

Le colonel. — Tu lui écris ?

Le caporal. — Tous les huit jours.

Le colonel. — Eh bien ?

Le caporal. — Qu'est-ce que ça fait? J'ai pensé à tout. Si ça arrive, j'ai préparé à l'avance quatre lettres, par ordre, numérotées 1, 2, 3, 4, oii je continue de lui donner de mes bonnes nouvelles, de façon à gagner la fin du neuvième, où elle aura sûrement mis au monde...

Le colonel. — Mais qui est-ce qui enverra tes lettres?

Le caporal. — Un camarade.

Le colonel. — Et plus tard, les papiers

reçus, quand ta femme, après sa délivrance, apprendra la vérité, .. quel coup alors ! Deux fois plus dur !

Le caporal. — Oui. Mais il y aura l'enfant. Il sera là. Si elle pleure, lui il rira, il tendra ses petites mains. Elle sera attrapée. A cause de lui il faudra qu'elle vive. Seulement, dame, mon colonel, tout ça n'est possible, au cas que je m'absente, que si vous ne me portez pas manquant !

Le colonel. — Où sont tes lettres?

Le caporal, frappant sur sa capote à la place du cœur. — Elles sont là.

Le COLONEL. — Donne-les moi.

Le caporal, saisi. — Comment? Vous voulez bien ?

Le COLONEL. — Je ne sais pas. C'est un peu romantique, ton moyen. Ça te ressemble.

C'est encore du théâtre. Tu aimes la mise en scène. [Le caporal a pris les quatre lettres et les tient, en jeu de cartes.) Enfin, donne toujours. (// les prend, les serre dans son portefeuille, les met dans sa poche.) Et sois en repos. D'abord il ne t'arrivera peut-être rien du tout. Tu te montes... On ne meurt

pas comme on veut, mon petit. Ça serait trop beau ! Et si ça doit t'arriver, eh bien, rapporte-t'en à moi. As-tu confiance?

Le caporal. — Oui, mon colonel.

Le colonel. — Crois-tu que je ferai pour le mieux?

Le caporal. — Oui, mon colonel.

Le colonel. — Ça suffit. Si je peux tricher, je tricherai.

Le caporal, heureux. — Ah !

Le colonel. — Et si je ne peux pas...

Le caporal, consterné. — Oh!...

Le colonel. — C'est moi qui lui écrirai à ta femme, pour lui annoncer, oui... Et de la bonne encre, et avec le motif, l'ordre du jour que tu auras mérité ! Et je te garantis qu'après, accouchée ou non, elle sera courageuse, et fière, et que la mère et l'enfant, tout marchera. J'y veillerai. Donne-moi la main.

(Le caporal la lui tend. Il la serre.)

Le caporal, étranglé d'émotion. — Mon colonel, je ne peux pas... non...

Le colonel. — Va, Boulot.

(Le caporal sort, chancelant.)

Le lendemain, même heure. Même endroit.

Le même sous-lieutenant que la veille, au colonel, qui travaille seul. — Mon colonel c'est le caporal Boulot. Il demande, que qu'il n'ait pas sollicité votre permission, que vous ayez la bonté de le recevoir. Il a l'air d'un fou.

Le colonel. — Qu'il entre. [Le lieutenant sort. Au caporal:) Qu'est-ce qu'il y a?

Le caporal. — Mon colonel, pardonnezmoi, si je me permets... [Il s'arrête, agitant une lettre qu'il tient à la main.) Ma femme, à l'instant, m'annonce... C'est un fils, mon colonel... plus tôt qu'on ne pensait. Un fils magnifique. Alors, comme vous avez été si bon...

Le colonel. — Un petit Boulot! Compliments. Tu vois bien, bêta, que tout s'arrange. [Tirant de sa poche son 'portefeuille et l'ouvrant:) Tiens, reprends tes lettres...^ Beaufontaine.

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