‹ Dialogues de guerreChapitre 4 sur 22 · L'HEUREUX MALHEUR · texte numérisé non relu

L'HEUREUX MALHEUR

Lucie Laurier, dix-neuf ans.

Jean Darémon, vingt-cinq ans.

Une domestique.

En février 1915. Lucie est seule, au salon, en train de jouotter au piano, du bout des doigts et comme tout bas, Tipperary, quand on sonne à la porte de l'appartement. Elle s'arrête. On parlemente dans l'antichambre et la domestique entre.

La domestique. — Mademoiselle, c'est Monsieur Jean Darémon.

Lucie, saisie. — Jean Darémon?

La DOMESTIQUE. — Oui, mademoiselle. En militaire. Avec de la bar...

Lucie. — Eh bien ! Pourquoi n'avez-vous pas dit...

La domestique. — J'ai dit, mademoiselle, j'ai dit que Monsieur et Madame n'étaient pas là. Alors il a demandé Mademoiselle.

Lucie. — Il fallait dire que...

La DOMESTIQUE. — J'ai dit, mademoiselle... Mais il avait entendu le piano. Ça ne servait plus à rien démentir. Est-ce que je peux le...

Lucie, troublée. — Oui.

(La domestique sort et introduit aussitôt Darémon. Il est en sous-lieutenant d'artillerie, avec son manteau d'ordonnance à pèlerine. Il s'avance, souriant et grave, un peu gêné.)

Jean. — Excusez-moi, mademoiselle, si j'ai insisté... Mais en temps de guerre... les usages...

Lucie. — Vous avez bien fait. J'ai beaucoup de plaisir à vous voir.

Jean. — C'est vrai?

Lucie. — Certainement. Et vous?

Jean. — Puisque j'ai insisté.

Lucie. — Asseyez- vous vite! Vous voilà donc guéri, depuis votre blessure? Au côté?

Jean. — Oui... au côté.

Lucie. — Droit?

Jean. — Gauche.

Lucie. — Une blessure sérieuse, allons, quoi que vous ayez écrit?

Jean. — Mon Dieu... oui et non.

Lucie. — C'est oui.

Jean. — Mais je suis guéri.

Lucie. — Tout à fait?

Jean. — Tout à fait.

Lucie. — Vous avez souffert?

Jean. — Très peu. Moins que dans bien d'autres circonstances.

(Un temps.)

Lucie. — Vous avez un congé!

Jean. — Oui, mademoiselle.

Lucie. — Combien?

Jean. — Deux mois... trois... Et renouvelable... s'il le faut.

Lucie. — A la bonne heure ! [Soudain réfléchie.) Mais non... Pourquoi avez-vous un congé si long, puisque vous êtes guéri?

Jean, simple. — Parce que la convalescence peut durer plus longtemps qu'on ne croit.

Lucie, sérieuse. — Ah ! [Un silence.) Vous avez été bien soigné?

Jean. — Admirablement.

Lucie. — Par des femmes?

Jean. — Oui. La perfection.

Lucie. — J'aurais aimé, moi aussi, soigner les blessés. Et je m'imagine que j'aurais su.

Jean. — Je n'en doute pas.

Lucie. — Seulement voilà, les jeunes filles... Quand j'ai parlé de ça... les parents ont fait la moue. « Si tu étais mariée... a dit maman... tout de suite... » Alors j'ai compris et j'ai attendu. [Un silence. Et puis, d'une voix lente, et en se remémorant :) Ah ! quand nous avons appris par votre père ce qui vous était arrivé... l'explosion de mine... comment vous aviez pu être ramassé à temps, ayant perdu connaissance...

Jean. — A moitié.

Lucie. — Et puis l'opération, cet éclat d'obus qu'il a fallu retirer... tout cela nous avait rendus bien inquiets, je vous assure

[Geste de remerciement du jeune homme.) et nous avait fait beaucoup de peine.

Jean, gai. — Mais puisque c'est fini.

Lucie. — Pas un jour nous n'avons cessé de penser à vous.

Jean. — Vos parents sont la bonté même. Ils m'ont connu enfant.

Lucie. — Je ne parle pas seulement pour eux. J'ai beau ne pas vous avoir connu tout petit. . .

(Elle s'arrête.)

Jean, avec douceur. — Eh bien?

Lucie. — En me représentant ce que vous enduriez... je ne crains pas de vous le dire aujourd'hui, j'éprouvais une grande tristesse, une pitié... très affectueuse... et même...

Jean. — Et même quoi? Allez? Puisque vous avez commencé !

Lucie. — Eh bien oui, je serai loyale et j'achèverai... Et même des remords.

Jean. — Nous y voilà! Ah! je vous en prie... Ah! Dieu non! N'en ayez pas... Ne revenons jamais là-dessus.

Lucie. — Si. Revenons-y. Franchement.

L'année dernière, vous m'avez demandée en mariage...

Jean. — A la fin de juin. J'étais fou. Vous m'avez fait répondre que vçus aviez pour moi beaucoup d'estime et d'amitié, mais que ça ne suffisait pas... Sur le moment j'en ai eu du chagrin.

Lucie. — Ah?

Jean. — Et aujourd'hui c'est passé.

Lucie, à mi-voix. — Déjà?

Jean. — Oui. Et non seulement je n'ai plus de chagrin, mais je suis enchanté... vous entendez? et je remercie Dieu que les choses aient tourné ainsi.

Lucie. — A ce point-là? Pourquoi donc?

Jean. — Parce que, comme la guerre a été déclarée un mois après ma demande, à supposer que vous m'ayez agréé, nous n'aurions probablement pas eu le temps de nous marier. . .

Lucie. — Peut-être? Et puis, quand même... La belle affaire ! Nous nous serions fiancés, et mariés après. Maintenant.

Jean. — Ni avant, ni après.

Lucie. — Je ne comprends pas.

JEA^^ — C'est inutile. Je ne peux que vous répéter ceci : jamais vous n'avez été aussi bien inspirée que le jour où vous m'avez refusé en me fournissant des explications si loyales. Quand je pense que vous auriez pu m'aimer, et me dire oui... et me donner votre parole!... ma pauvre petite, j'en ai le frisson.

Lucie. — Quoi? Comment! Alors si je vous l'avais donnée, ma parole, qu'est-ce qui arriverait donc aujourd'hui? Vous me la rendriez?

Jean. — Tout de suite.

Lucie. — Et... pour quelle raison?

Jean, calme et grave, indiquant de sa main droite la pèlerine du manteau qui le recouvre. — Je n'ai plus qu'un bras.

Lucie, poussant un cri avant qu'il ait achevé. — Ah ! [Elle soulève et rejette le pan de la pèlerine ; elle, aperçoit la manche inerte et vide. Les larmes lui jaillissent des deux yeux :) Et c'est pour ça!... pour ça que vous me rendriez ma parole si je vous l'avais donnée? Et vous croyez que je l'accepte-

rais? Pour qui me prenez-vous? [Allant à lui :) Embrassez-moi. Je serai votre femme.

Jean. — Lucie! Non... Vous cédez à un mouvement. . .

Lucie. — Je ne cède qu'à mon cœur.

Vous aussi lui céderez.

Jean. — Je ne veux pas ! C'est impossible !

Lucie. — Et moi je veux. Je vous aime. Je n'ai pensé qu'à vous... Je vous retrouve, je vous garde.

Jean. — Ah! Lucie! Lucie! Mon rêve C'est mal... C'est criminel...

Lucie. — Non Jean. C'est la récompense, bien petite, bien insuffisante... Mon âme, tout moi-même, mes deux bras toujours ouverts, [Elle le prend à plein corps avec tendresse et respect...) toujours fermés. [Elle a posé sa tête contre lui sur sa poitrine, et il baise ses cheveux en penchant la tête. Ils restent ainsi.) Voilà donc ce que vous nous aviez caché, à tous !

Jean. — Oui. Même à mon père. A quoi bon vous tourmenter?

(La sonnette d'entrée se fait entendre. Ils se dégagent.)

Lucie, qui a prêté l'oreille. — Les parents. [Elle sourit, toute humide encore de pleurs.) Nous allons leur dire. Qu'ils vont être heureux ! Ils le désiraient.

Jean, déjà vaincu. — Non... décidément... je vous en supplie !

Lucie, bas. — Trop tard. Vous êtes mon prisonnier.

La porte commence à s'ouvrir... Et des bonnes voix joyeuses : Gomment ! C'est lui ! Jean! Guéri! Quelle surprise!... Voyons cette mine?...

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