LE CHATEAU
Le château de Randal, dans le Nord. Une vieille et imposante demeure Louis XIIL Six heures du soir, à la fin d'août, en 1914. Au milieu du grand salon du rez-de-chaussée, aux cinq portes- fenêtres fermées, se tient un officier supérieur allemand de haute taille, à tête quadrangulaire, à moustache grise et lourde. Il a les talons joints. Au bout de ses longs bras écartés du coi'ps pendent deux énormes pattes, gantées du blanc le plus frais. Il attend, en se considérant dans les hautes glaces qui le répercutent, si terrible et si avantageux. Dehors, couvrant le perron aux huit marches de pierre qui borde la façade d'honneur, un état-major, immobile et attentif, regarde, examine l'architecture, les pelouses, les parterres à la française, les charmilles
profondes qui s'enfoncent. Du côté des communs, un chien aboie comme un loup. Le canon tonne. Et une femme de trente ans entre : elle est nu-tête, simple, en noir, d'un calme qui glace.
L'allemand. — Madame la marquise d^ Randal?
La marquise. — G^est moi.
L'allemand, s' inclinant du buste avec satisfaction, sa coiffure à la main. — Général, prince von der Viick,
La marquise. — Eh bien ?
Le général, dont tottte la personne s'efforce de compatir avec immensité. — C'est la guerre ! . . . [Et un rauque soupir. . .) Ach ! , . .
La marquise. — Je sais. Nous la faisons aussi.
Le général. — Et très bien... Magnifique. Votre armée...
La marquise. — Pas d'éloge. Qui me vaut l'honneur?...
Le général. — De ma visite? La victoire, madame.
La marquise. — Aujourd'hui.
Le Général. — Et demain, après, toujours. Immer! Immer! Mais laissons cette chose pénible. Vous aimez ce château, n'estce pas ? Vous l'aimez beaucoup ?
La marquise. — Plus que tout.
Le général. — Je sais... je sais...
La marquise. — Comment?
Le général. — On m'a dit. Je comprends. Si beau ! Si riche ! Si antique ! Plein de souvenirs! Ah! le passé de la France!... Et votre Randal est un des joyaux, un des bijoux... oui... bijoux historiques de votre race. C'est un musée, je vous dis, plein de reliques... Vous avez les tapisseries d'après les cartons de notre von der Meulen qui reproduisent la campagne de notre Rhin...
Ach! Vous avez des Rûbens, des Titien, des Vélasquez... Le service d'argenterie des noces de Marie Leczinska... Une bibliothèque aux armes du maréchal de Randal, de onze mille six cents volumes.
La marquise. — Plus.
Le général. — Ah ! Et des boiseries ! des portraits, des horloges de Roule, des meubles de marqueterie précieuse, des biscuits, des
porcelaines de Chantilly, de Sèvres, de France enfin... on n'a rien fait... jamais, de mieux... et quoi encore avez- vous?
La marquise. — De la patience, prince.
Le général. — Ne vous fâchez pas, madame la marquise... Je suis l'ennemi. Mais pas le vôtre, à vous personnel.
La marquise. — Moi je suis votre ennemie, monsieur, et je tiens à l'être.
Le général. — Hélas ! Que je le regrette ! . . . Eh bien, écoutez! Je vais vous offrir une preuve, une preuve... comment exprimer?
de courtoisie allemande, de délicatesse et de culture. Vous dites que nous sommes des barbares... Nous! De si grands bons caractères! Des forces, oui, mais des forces douces. Enfin, je veux qu'il soit raconté qu'un général, un prince de cette nation sauvage que nous sommes, a fait le possible à contenter une grande dame française, à lui laisser, malgré tout, dans ce triste jour, un souvenir agréable de galant homme et de chevaleresque soldat. Oui, je veux.
La marquise. — Et alors?
Le général. — Oh ! n'ayez pas peur.
La marquise. — Je n'ai jamais peur.
Le général. — Brave! Oui, je sais...
très brave. Petite-fille de maréchal sous Louis XIV. Alors, écoutez-moi bien, dans les yeux. Les ordres les plus formels, les plus durs, j'ai donnés... Rien ne sera pris ni touché ici. Pas une épingle. Je sais que tout est en place, comme si nous n'avions pas dû venir, que vous n'avez rien enveloppé, rien caché dans la terre, rien envoyé au loin... C'est joli. Vous avez eu confiance en nous...
La MARQUISE. — Ce n'est pas cela.
Le général. — Si. Laissez-moi croire.
La marquise. — Non. J'aurais peut-être pu sauver la plus grande partie de mes richesses, des souvenirs qui me sont chers. Je ne l'ai même pas essayé. A quoi bon ? Je suis à présent au-dessus de tout... Comprenez-vous ?
Le général. — Si je comprends ! Uber ailes! Comme nous...
La marquise. — Je ne tiens plus à rinn...
Le général, plaisantin, avec un index de main gantée. — Oh ! oh ! oh ! Voilà un gros féminin mensonge...
La marquise, confiante. — A rien. Qu'à votre écrasement!
Le général, paternel. — Oui, oui. Pauvre madame touchante ! C'est entendu. Eh bien, quand même, voilà la généreuse Allemagne. Randal aura été pris, occupé, et quitté par nous...
La marquise. — Quitté? Déjà?
Le général. — Dans quarante - huit heures, pour aller sur Paris... sans avoir subi le plus petit dommage. Pas une tasse ni petite cuiller ne manquera, et j'ai dit : défense de couper une rose sous peine de mort. Aussi, plus tard, vous serez forcée de reconnaître la gentillesse de nos usages, même dans la guerre... Ya. Vous me devrez la conservation de ce beau palais qui est votre Potsdam. Vous m'en aurez une gratitude... empoisonnée, mais gratitude tout de même... Ce sera ma vengeance des mauvais sentiments que vous nourrissez pour moi.
La marquise. — Vous vous trompez, général. Jamais je n'aurai de gratitude. Vous ne me devez rien, je ne vous dois rien. Vous êtes ici par la force, faites à votre guise.
Le général. — Ainsi fais -je. Pas une tasse. Pas une fleur. Tout respecté. {A ce moment on cogne du dehors au carreau d'une des port es- fenêtres.) Mais... on m'appelle, pour une opération... si fâcheuse! Un exemple, hélas !
La marquise. — Quel exemple ?
Le général. — Une petite canaille, bien soupçonnée d'avoir tiré sur mes uhlans.
Tenez ?
(On a ouvert une des portes. L'état-raajor s'est écarté. On aperçoit sur la pelouse, à vingt pas, un garçon d'une quinzaine d'années, lié de cordes, et qui fait crânement face à cinq soldats groupés à peu de distance, l'arme au pied.)
La marquise, poussant un cri. — Ah !
Le général. — Vous connaissez?
La marquise. — C'est le fils de mon garde. Il a quinze ans. [L'appelant :) Emile !
Emile, de loin, tourné vers elle. — Présent, madame la marquise !
La marquise, au général. — Un enfant !
Le général. — Vos enfants sont des hommes. Il a tiré.
La marquise. — Non. L'avoue-t-il ?
Le général. — Il le nie. Donc c'est vrai.
La marquise. — Il n'a pas tiré!
Le général. — Peu importe. Il allait le faire. Il n'y a qu'à le voir. C'est assez. [Criant du perron aux soldats.) Schnell!! Sogleich !
(Les soldats se placent sur un rang et vont épauler.)
La marquise. — Une minute I Une seule ! Une! {Au général.) Dites-leur d'attendre. {Bas.) Allons, le gentilhomme?... Voilà le cas... Dites-leur... Criez... Tout de suite...
Le général, troublé. — Soit. {Criant :) Nein! Warten sie.
(Les soldats reposent les fusils.)
La marquise, entraînant du geste le général à l'intérieur du salon. — Venez. J'ai deux mots...
Le général. — Qu'y a-t-il?
La marquise. — La grâce de cet enfant.
Le général. — Impossible.
La marquise. — Il n'est pas coupable.
Le général. — 11 est accusé.
La marquise. — A faux. Renseignez-
VOUS. Je VOUS y aiderai. Comment! Vous voulez m'être agréable, vous m'accordez jusqu'ici plus qu'il ne me serait venu à l'idée de souhaiter!... Et pour une bêtise, la vie d'un homme, d'un gamin, d'un petit paysan, voilà que vous vous faites prier!... Vous allez ensanglanter votre passage dans ma maison, gâter votre pensée de tout à l'heure ? Gomment voulez-vous que j'aie un souvenir sans horreur si vous l'éclaboussez ?
Le général. — Eh bien... Je ne promets rien... d'ici demain. Nous verrons demain matin.
La MARQUISE. — Merci. Dites qu'on le relâche.
Le GÉNÉRAL. — Je vais le dire.
La marquise. — Et qui me prouve que d'ici demain il ne lui arrivera rien?
Le GÉNÉRAL. — Vous u'êtes pas tranquille. Tenez... Décidément, je veux vous rassurer. Oui, je ferai bien les choses. C'est à vousmême que je donne la garde de ce garçon. Il va être remis en vos mains. Vous en êtes responsable. Un conseil : surtout n'essayez
pas de l'évader, vous causeriez sa mort, certaine... Et Randal, aussitôt... incendié!
La marquise. — Oh 1
Le général. — Oui. Moi le premier, j'allume.
La marquise. — N'ayez pas peur. Mon prisonnier ne me quittera pas.
Le général. — Avertie !
(Il salue et sort.)
Quelques instants après, la marquise est seule avec Emile dans une pièce retirée.
Emile, qui suffoque d'émotion. — Sans vous, j'y étais, madame la marquise. A charge de revanche.
La marquise. — Entendu. Peux-tu me faire partir avec toi d'ici demain matin?
Emile. — C'est facile. J'ai une idée.
La marquise. — Où irons-nous?
Emile. — Dans les lignes françaises, quatre kilomètres... Les yeux fermés. Mais, après notre départ, ne vont-ils pas se venger?
La marquise. — Ils brûleront Randal. On m'a prévenue.
Emile. — Oh ! non ! Alors, c'est pour moi? Pour sauver ma vie que vous faites ça?
La marquise. — Et avec joie ! La vie d'un Français vaut plus que tous les châteaux de France. Dis ton moyen.
Emile, bas. — Eh bien, voilà. Ce soir à dix heures, moi devant, avec un couteau, nous commençons par descendre...