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LE PETIT SACRIFICE

C'est un ménage de bourgeois parisiens. Des braves gens. Milieu de la vie. Le soir, après dîner. Monsieur a fini de lire son journal, et il songe en regardant l'abat-jour, où se détachent sur fond blanc les drapeaux des puissances alliées. Madame, près de la lampe, tricote « pour la nouvelle campagne d'hiver ».

Monsieur. — Tu n'as pas lu le journal ? Madame, sans lever les yeux de son ouvrage» — Non.

Monsieur. — Ça ne t'intéresse pas ?

Madame. — Si. Mais puisque tu me le racontes... Qu'est-ce qu'il y a?...

Monsieur. — Une nouvelle très grave.

Madame. — Bonne?

Monsieur. — Plutôt mauvaise.

Madame. — Non ?

Monsieur. — Enfin, ennuyeuse.

Madame. — Qui nous touche?

Monsieur. — Mais bien entendu. Sans ça...

Madame. — Dis vite, au lieu de tournailler...

Monsieur. — Je ne tournaille pas. {Avec une solennité triste.) On engage les bons citoyens, les patriotes, à porter leur or..

Madame, saisie. — Hein?...

(Elle pose son ouvrage.)

Monsieur. — ... à la Banque de France.

Madame, avec un peu d'alacrité. — Leur or.

Monsieur. — Oui... Le nôtre. Oh! pour échanger... pour des billets...

Madame. — Ça va de soi. Je suppose bien qu'on ne demande pas de les donner en cadeau?

Monsieur. — On le pourrait.

Madame. — Comment donc I Tout alors !

La vie de nos enfants...

Monsieur. — Nous n'en avons pas.

Madame. — Heureusement! Je serais déjà morte si nous en avions ! Quand je dis nos enfants, tu me comprends. C'est une façon de parler. Je pense à ceux des autres, je ne suis pas égoïste. [Un temps.) Ah! il y a ça dans le journal?

Monsieur. — Oui, {Soupir.) Et c'est dommage, parce que d'autre part le communiqué est bon.

Madame, reprenant son tricot. — Alors, sois satisfait. [L'observant entre ses points.) Qu'est-ce qui te trouble? Cette affaire de l'or?

Monsieur, très doux. — Un peu.

Madame. — Je ne vois pas qu'il y ait vraiment raison de s'inquiéter. Si l'Etat manque d'or...

Monsieur, vivement. — Mais il n'en manque pas ! Ne va pas dire une pareille chose ! . . .

Madame, taquine. — Puisqu'il fait un pressant appel?...

Monsieur, enflant la voix. — 11 ne fait pas un pressant appel, ma bonne, il ne crie pas

au secours !... Tout de suite des exagérations! Il se moque pas mal de notre or... l'État ! Ah ! là là ! 11 en a bien assez ! Et plus qu'il ne lui en faut!... 11 conseille seulement, il sollicite... il engagea... Mais c'est tout. Rien de plus.

Madame. — En ce cas, ne te mets pas martel en tôte pour l'État, et va te coucher. [Un coup d'œil à la pendule Empire qui vient de maman.) Dix heures et quart ! Les derniers becs sont éteints dans la rue.

Monsieur, qui ne bouge pas. — Oh ! ce n'est pas pour l'État que je nae tourmente.

Madame, reposant son ouvrage. — Pour qui donc? [Silence. Fébrile et contenue.) Allons? Va jusqu'au bout. Tu n'as pas l'idée, j'imagine?...

Monsieur, chétif. — N... non.

Madame, rassurée. — Ah !

Monsieur, reprenant courage. — Mais pourtant ça serait bien...

Madame. — Quoi? Qu'est-ce qui serait bien? [Rejetant ses laines.) Tu veux porter notre or ? Est-ce ça ?

Monsieur, agitant les aras comme quel-

qu'un qui patauge. — Oui, c'est ça... Mais je ne te dis pas que je veux le porter... Je dis...

(Il s'arrête.)

Madame. — Quoi?

Monsieur. — Que ça m'ennuie de ne pas le porter.

Madame. — Ta conscience?... •

Monsieur. — Mon Dieu oui.

Madame. — Eh bien et moi? Est-ce que je n'en ai pas une ? i

Monsieur. — Si.

Madame. — Grois-tu qu'elle vaut la tienne?...

Monsieur. — Mais sans doute, ma chérie. Plus que la mienne elle vaut. Là !

Madame. — Eh bien, ma conscience, elle est tranquille. Voilà trois ans, sou par sou, sur le peu que tu me donnes...

Monsieur. — Bon ! Ça va être de ma faute !

Madame. — ... trois ans qu'à force de gratter et de me priver de tout j'ai pu mettre de côté mille francs... mille francs d'or!... Cinq cents en louis, cinq cents en pièces de dix...

Monsieur. — Mais...

Madame. — Rappelle-toi, je t'en prie, quand la guerre a été déclarée et que je t'ai fait voir ce tas d'or, le soir, après que la domestique était remontée, rappelle-toi ton émotion, tes remerciements. Tu m'as conseillé d'acheter un étui, vissé... un noir parce que ça attire moins l'attention. Tu m'as dit : « Avec mille francs d'or, on ne craint rien, on peut traverser toutes les crises. » Et tu m'as embrassée... Est-ce vrai?

Monsieur. — C'est vrai.

Madame. — Et aujourd'hui, au bout d'un an de sécurité, pendant lequel nous avons vécu grâce à cet or...

Monsieur. — Nous ne l'avons même pas entamé.

Madame. — Bien entendu. Et jamais nous ne l'entamerons. Jamais ! Pas avant que la paix ne soit conclue... et signée!...

Monsieur. — Alors à quoi nous s...

Madame. — Nous savons qu'il est là. Nous l'avons. Nous sommes tranquilles. Et c'est pour beaucoup dans la certitude que nous gardons de l'heureuse issue, de la victoire...

Monsieur. — Moi j'y crois sans ça.

Madame. — Je ne me dé-mu-ni-rai pas de mes mille...

Monsieur. — C'est bien. C'est bien... Bonsoir...

(Un baiser au coin du fi'ont, sur la partie la plus dure.)

Madame. — Bonsoir.

(L» même, du bout des lèvres, dans la barbe srrise.)

Le lendemain après dîner. Comme la veille, Monsieur lit et Madame tricote. On parle peu.

Madame, à Monsieur qui replie lentement son journal. — Eh bien ? Est-ce meilleur qu'hier ?

Monsieur. — Le communiqué est toujours très bon. [Prenant tout à coup son parti.) Laisse un instant ton ouvrage, veux-tu ?

Madame. — Pourquoi ? Tu as quelque chose à me dire? Je peux très bien travailler tout de môme. Ça ne me dérange pas.

Monsieur. — Mais moi ça me trouble. Tu as l'air de compter tes points. Je ne sais jamais si tu m'écoutes et à quoi tu penses.

Madame, écartant son ouvrage, qui glisse un peu loin sur la table bien cirée. — Va.

Monsieur. — Tu promets de ne pas te fâcher?

Madame. — Ah? Ah? Tu sens déjà qu'il y aurait lieu ?

Monsieur. — Non... Mais tu es vive. Regarde-moi. Tu ne me trouves pas mauvaise mine?

Madame. — Non.

Monsieur. — Toute la nuit, je n'ai pas fermé l'œil, et depuis hier je réfléchis.

Madame. — L'or ?

Monsieur. — Oui. Ne te fâche pas !

Madame. — Je ne dis pas un mot.

Monsieur. — Il faut le porter. Tout le monde le porte. J'ai vu aujourd'hui plus de vingt personnes décidées à le faire, ou l'ayant déjà fait dès ce matin. On me disait : Vous en avez bien aussi, dans un fond de tiroir ?

Madame. — Que répondais-tu?

Monsieur. — Rien. Je ne voulais pas mentir... J'étais gêné.

Madame. — Alors ?

Monsieur. — Alors, tu vas peut-être me blâmer, tant pis ! Je te raconte. Je ne t'ai jamais rien caché. Je te dis tout.

Madame. — Dis-moi tout. Je m'y attends.

Monsieur. — Pendant que tu faisais tes courses, tantôt, l'idée... l'idée qui me tenait s'est imposée avec une telle force que je n'ai pas pu résister... Je me suis dit : Profitons de son absence pour porter l'or... Une fois la chose accomplie, il faudra bien qu'elle l'accepte ! Ça n'était pas bien par rapport à toi, je le sais, mais vu les circonstances...

Madame. — Continue...

Monsieur. — Je suis çillé dans ta chambre. Je savais où était caché le rouleau, dans une paire de bas, la dernière au fond de l'armoire... Et puis, quand j'ai été pour le prendre, il n'y était plus !

Madame. — Et qui est-ce qui a été attrapé? Ah! c'est que je me méfiais!... J'avais eu le soupçon que tu étais capable d'une chose

pareille... Alors j'ai enlevé le rouleau, et tu vois s'il était temps !

Monsieur, grave et ferme. — Eh bien, va le chercher. Tout de suite.

Madame. — Tu le veux ?

Monsieur. — Oui.

Madame. — Tu en prends la responsabilité ?

Monsieur. — Absolue. Va le chercher.

Madame. — Ce n'est pas la peine. Je l'ai sur moi.

(Elle le retire de sa poche.)

Monsieur. — Donne.

Madame, le lui mettant dans la main. — Le voilà.

Monsieur, à peine Va-t-il reçu. — Il est vide.

Madame. — Sans doute.

Monsieur. — Tu as retiré l'or?

Madame. — Pas du tout. Mais pendant que tu avais ton idée, moi j'avais la même. N'y a pas que toi qui réfléchis la nuit. Pendant que tu voulais me dévaliser, moi je versais le magot à la Banque...

Monsieur. — Oh ! Non ! C'est vrai?

Madame. — Le reçu. [Elle le lui tend.) Mille francs !

Monsieur, lisant. — Mille vingt!

Madame. — Ah oui. Parce qu'il y avait un louis de trop. A force d'en mettre, j'avais mal compté. L'employé me le rendait. Mais j'étais lancée. Je lui ai dit : « Gardez le tout. »

Monsieur. — Cachottière ! Tu ne peux pas t'empêcher de me faire des niches!

Madame. — Es-tu content ?

Monsieur. — Et toi?

Madame. — Enchantée. 11 me pesait, ce rouleau. Tu as raison. Puisqu'on n'est pas parmi les malheureux, il faut faire au moins son devoir. Et si tu savais ce qu'ils ont été aimables à la Banque? Ah ! je n'ai pas idée de la figure qu'ils font quand on va leur demander de l'or, mais quand on leur en porte, ils sont bien gracieux... Ouf! Aimes-tu ta vieille ?

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