LA MARRAINE
M"" DucHAMP, soixante-dix-sept ans, est en train de tricoter à la fenêtre de sa chambre qui a vue, du troisième, sur la place des Vosges. Sa petite-fille Marguerite, douze ans environ, assise à ses pieds sur un tabouret, lui lit le journal,
Marguerite, à haute voix. — ... Le mystérieux silence de Sofia ne laisse pas que d'être assez inquiétant. Néanmoins...
Ursule, la domestique, faisant irruption. — Madame, y a là un soldat pour vous.
M"*' DucHAMP. — Pour moi ? Comment est-il ce soldat?
Ursule. — Magnifique. Avec la croix de guerre.
M"" DucHAMP. — Son nom ?
Ursule. — J'y ai demandé. Il dit que c'est pas la peine, qu'il veut voir Madame un instant seule, qu'il se nommera à elle.
]yjmc DucHAMP. — ... Je n'y comprends rien.
Marguerite, avec élan. — Ma bonne-maman, ne le reçois pas ! C'est peut-être un faux soldat, un mauvais homme ? [Faisant mine d'y aller.) Moi, je vais le recevoir.
M""^ DucHAMP, la retenant. — Es-tu folle ? Va dans ta chambre, tiens.
Marguerite. — Mais bonne-maman...
M'»^ Duchamp. — Obéis. S'il y a lieu, je t'appellerai. [Marguerite sort à regret. A Ursule ;) Il peut entrer.
(Elle assure ses lunettes et regarde la porte. Celle-ci s'ouvre pour donner tout juste passage à un hercule en capote décoloi'ée et en gros souliers, son képi à la main. La croix de gueri'e pend sur sa poitririê. Il a une large face blonde dé meunier, et il rit, en se balançant, un peu rouge.)
Le soldat. — C'est moi. Cherchez pas.
M™« DucHAMP. — Qui ça, mon ami?
Le SOLDAT. — Plume. Vous y êtes?
M™* DucHAMP. — Pas du tout.
Plume. — Mais si. Pltime du 432*. Secteur 203... Plume, votre filleul !
M™« DucHAMP. — Mon filleul ?
Plume. — ...De guerre. Est-ce vous Madame Duchamp de la place des Vosges?
M™^ Duchamp. — Sans doute.
Plume. — Ben alors, c'est vous ma marraine de tranchée !
M"** DucHA-MP. — Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
Plume, portant sa main poliment à son front. — Pardon, Madame. Permission de parler sans haine et sans crainte ?
M°"^ Duchamp, — Parlez ! Je vous en prie.
Plume. — Vous vivez seule ici avec votre petite-fille, orpheline de père et mère, Margot, qui va sur sa treizième, un amour d'enfant qui est toutes vos entraillés, et que si vous ne l'aviez pas, y a déjà belle heure que vous seriez montée chez le bon
Dieu... Je vous répète ce que vous m'avez dit...
M™" DucHAMP, au comble de la stupeur, — Moi?... Je vous ai dit?...
Plume. — Attendez ! Comme je suis tout seul, moi aussi, de mon côté, et que je me plaignais de n'avoir personne à qui me dorlotter en ville et qui me conte des choses, j'ai demandé par le journal une marraine de guerre.
M™* DucHAMP. — Quel journal ?
Plume, montrant /'Intransigeant resté ouvert sur la table. — Celui-là que vous lisez, Vlntran. Oui, il vient chez nous. On l'aime bien. Alors vous vous êtes déclarée... et puis on s'est accroché.
M""^ DucHAMP. — Hein? Moi ? Accrochée ? Ah ça !.. . mon ami !
Plume. — Mais dame oui ! J'avais donné mon nom et mon adresse... Dans la huitaine j'ai reçu avis que j'étais retenu par « une vieille grand'mère ». C'était ce que disait la note.
M"** DucHAMP. — Mais non ! Mais non ! Mais non !
Plume, qui va toujours. — Et puis vous m'avez écrit.
M"° DucHAMP. — Jamais !
Plume. — Six fois.
M""" DucHAMP. — Oh ! Oh !
Plu3ie. — Et je vous ai répondu autant.
^jme DucHAMP. — En cc cas, vous avez mes lettres ?
Plume. — Un peu.
M""® DucHAMP. — Montrez-les.
Plume. — Ça sera pas long. (// déboutonne sa capote.) Parce que, je vous cache pas, je commence à être rabroué que vous ayez pas l'air de me croire. Je vous parle honnêtement moi. Madame, d'un bon cœur bien reconnaissant... aussi vrai que je m'appelle Plume, fort de la Halle...
^jme DucHAMP. — Moutrez-lcs moi. Vite.
Plume. — [Sans se presser, sa capote ouverte, avisant tout à coup et faisant sautiller du doigt sur la ceinture qui lui couvre le ventre une breloque de métal attachée à sa chaîne de montre :) A preuve encore, tenez ! le p'tit sifilet-boussole que vous m'avez fait cadeau !
M*"^ DuciiAMP, pressante. — Les lettres?
Plume, sortant un calepin en lambeaux qu'il entr ouvre, en extrait un paquet de lettres et les lui tend. — Les v'ià, là !
M™^ DucHAMP s'en empare vivement, regarde une enveloppe, ouvre une lettre et pousse un cri. — Ah ! mon Dieu !
Plume. — Qu'est-ce que vous avez?
M"*^ DuciiAMP, qui s'est levée, appelant. Margue-rite ! Margue-rite !
Marguerite aussitôt là, à la seconde.
Ma bonne-maman ?
M""^ DuciiAMP, sévère, lui mettant les lettres sous le nez. — C'est toi qui as écrit ces lettres à Monsieur ? [Silence émouvant.) Allons? Ne mens pas? Nous savons tout, tu entends ? Tout ! Réponds !
Marguerite, très calme. — Oui, ma bonnemaman, c'est moi.
M™« DucHAMP. — C'est toi !
(Ses mains ridées se joignent.)
Marguerite. [Pas un atome de remords.) — Oui, ma bonne-maman. [Et souriant à Plume :) Bonjour.
Plume, abasourdi. — Non? [A i/™® Duchamp :) Alors, c'est pas vous ? [A Marguerite :) C'est vous? C'est la p'tiote qui... (// se frappe sur les cuisses, à ébranler l'appartement.) Ah ben ! écoutez, je trouve ça encore plus fameux et mignon, rab de rab !.,. (Se reprenant, tourné vers M"^ Duchamp !) Vous fâchez pas ? Ça me flattait bien, parbleu, quand je pensais que c'était vous, la grand'mère, qui me protégiez ! Mais de savoir à présent que c'était la demoiselle ma marraine qui m'écrivait : Mon cher enfant... et que je lui répondais : Vénérée bienfaitrice... ça me fait peut-être encore plus de plaisir ! Vous le comprenez tout de même, est-ce pas? Mettez-vous à ma place? Et quand ça ne serait que la façon qu'elle s'y est prise, faut bien se dire que c'est rusé, oui, et rigolo !
M™* DucHAMP, sérieuse. — C'est très vilain.
Plume. — Oh ?
Marguerite, câline. — Ma bonne-maman !
Plume, à M"® Duchamp. — Vous ne le pensez point?
M™^ DuGHAMP. — Si, Monsieur.
Plume. — M'appelez pas monsieur. Ça me rend pâle. Puisque je suis votre filleul, voyons ?
M""® DucHAMP. — Pas le mien, non.
Plume, montrant Marguerite. — Je veux dire le sien.
M™"^ DuciiAMP. — Encore moins ! Après ce qu'elle a fait? Ah ! par exemple !
Plume. — Allons ! Bon ! Me v'ià sans marraine ! Après que j'en avais quasi deux ! N'y a que moi d'innocent dans tout ce rafFut-là, et c'est moi qui trinque ! C'est pas juste. (A i/™*' Duchamp :) Ainsi, c'est vrai que vous nous en voulez?
M"*' Duchamp. — Pas à vous. Mais à mademoiselle.
Marguerite, réprimant un rire. — Ma petite bonne-maman...
jyjme Ducuamp, à Phmie. — Elle m'a trompée. Elle a guetté le facteur. Elle a imité mon écriture.
Marguerite. — Non, bonne-maman ! {Montrant les lettres.) C'est bien la mienne, vois ? C'est pas tremblé.
Plume. — Dame non ! On sent qu'elle a pas peur.
M'"° DucHAMP, à sa petite- fille. — Enfin, tu t'es fait passer pour moi. Tu as parlé de toi, en t'adressant des compliments !
Plume. — Et un peu mérités. Dame oui.
Avec le motif.
M""® DucHAMP, à Plume. — Ah ! c'est joli ! Je vous conseille aussi, vous, de prendre son parti !
Plume. — Je ne peux pourtant pas la lâcher, voyons? Après ce qu'elle a fait pour moi? C'est maintenant à la vie à la mort nous deux.
M""® DucHAMP. — Mais pourquoi... et comment diable as-tu fait ça, petite malheureuse ?
Marguerite. — C'est d'avoir lu dans le journal que des soldats demandaient des marraines qui m'a donné l'idée.
M'"^ Duchamp. — Tu ne pouvais pas me le dire? J'étais là.
Marguerite. — Tu n'as pas le temps. Et puis ça n'est plus de ton âge.
M'"'' Duchamp. — Mon âge ! Dirait-on pas? Cette mouche ! Comme si j'étais en enfance?
Marguerite. — Bien sûr que non, bonnemaman. C'est moi qui le suis en enfance, ta petite-fille. Mais tu n'aurais pas pu. Tu es trop bonne. Je te connais. Si tu avais eu un filleul, tu aurais pleuré à chaque communiqué.
Plume, à M™^ Duchamp. — G'est-il possible ?
Marguerite. — Tu aurais cru tout le temps qu'il allait périr, et tu serais tombée malade. Tra la la ! Valait bien mieux que ça soit moi, qui ne suis pas bonne comme toi, qui suis dure, moi !
Plume, riant. — Ah ! la la !
Marguerite. — Mais certainement ! [A sa grand'mère :) Demande-lui si je ne l'ai pas grondé?
Plume. — Un soir sans lune, qu'on avait le cafard, et que je lui avais écrit, c'est vrai.
Marguerite, à sa grand'mère. — Ah !
Plume. — Mais ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle m'a bien gâté, aussi. Un beau cachenez violet, en soie de laine. 11 est resté à mon bazar.
M™" DucHAMP. — Oh ! c'était moi qui l'avais tricoté !
Plume, amusé. — Ah ! bah ? Je dis pas non. Vous êtes bien aimable.
M™^ DucHAMP, à Marguerite. — Et tu m'avais raconté que tu l'avais perdu dans le Métro ! Petite menteuse !
Plume. — Et du chocolat français... du perlô...
M""^ DucHAMP. — Qu'est-ce que c'est? Du quoi?... que tu t'es permis?
Marguerite, shiiple. — C'est du tabac, bonne-maman.
Plume. — Oui, tabac, c'est son nom de civlô, tandis que perlô c'est son nom de soldat.
M™® DucHAMP. — Et tu sais de ces mots-là?
Plume. — Y a pas de mal. Ah ! et puis, je me rappelle... vingt francs pour ma croix de guerre !
M™^ DucHAMP, à sa petite- fille. — Ta tirelire. Tu vas bien, toi !
Marguerite. — La croix de guerre, voyons, bonne-maman ! Tu ne les aurais donc pas donnés, toi?
M"* DucHAMP. — Certainement si.
Plume, confus. — Oh ! écoutez ! C'est trop, maintenant. J'ai honte.
Marguerite, admirative. — Si vous saviez ce qu'il a fait, bonne-maman! [A Plume.) Dites-lui, mon filleul.
Plume. — Ça vaut pas d'en parler. C'est du métier.
M"""^ DuciiAMp. — Dites-le, allons? C'est moi qui vous le demande.
(Il se tait.)
Marguerite, à Plume. — La citation, toute simple?
Plume. — Après la guerre. Ça me gêne.
Marguerite. — Eh bien, je vais le dire, moi. {Elle récite :) Soldat Plume, 432^ d'infanterie. Très belle attitude au feu. Blessé deux fois.
M"»* DucHAMP. — Deux fois ? Où ?
Plume. — C'est guéri.
Marguerite. — Pour être allé à deux reprises chercher sous la fusillade, entre les lignes, son lieutenant et son adjudant gravement atteints et les avoir rapportés l'un après l'autre sur son dos.
■^{me DucHAMP. — Vous avez fait ça ?
Plujie. [Haussement d'épaules.) — L'habitude. Je suis fort à la Halle. Ça ne me coûte donc pas. Du monde ou des sacs, c'est pareil. Et le monde, c'est moins lourd. [Engageant.) Je vous porterais bien toutes les deux ensemble, s'il fallait, allez !
M""' DucHAMP, effrayée "pour rire. — N'essayez pas !
Plume. — Ils m'ont cité pour ça. Je pouvais guère refuser. Mais y avait pas de quoi. On tâchera mieux la prochaine. Mais avec tout ça le temps se gaspille, et faut m'en retourner !
M"* DucHAMP. — Déjà?
Marguerite. — Oh ! vous allez rester ? Dîner avec nous? Bonne-maman?
Plume. — Je peux pas. C'est l'heure. J'avais qu'un moment de passage, entre deux trains, avant de regagner... Alors j'ai dit : je veux pas traverser Paris, bon Dieu ! sans remercier ma marraine et voir sa figure. Et je suis donc venu. Et puis tout ça est arrivé... toutes ces anecdotes... Et que je m'y attendais pas, non ! Enfin, on s'est bien
amusé tout de môme. Et puis, voilà. Au revoir, sans adieu. Et merci à toutes deux, madame et l'enfant. (// s'émeut.) J'aurais jamais cru que ça soye possible de rencontrer d'aussi bonnes gens... si petit, et si âgé... toutes les deux des mamans qui se valent... Merci. Je ne serai pas ingrat. Je vous ferai faire une bague.
M'"'' DuciiAMP. — Oh ! Il y a longtemps que je n'en porte plus!
Plume. — Alors un bracelet, pour la petite ?
Marguerite. — Oh ! oui, bonne-maman !
Plume. — Et puis dame, y a une chose que j'aimerais par-dessus tout.
M""^ DucHAMP. — Quoi donc?
Plume. — Embrasser ma marraine.
[Tourné vers M"'° Duchamp, la main au front :) Permission ? Sans haine et sans crainte ?
M""" Duchamp. — Embrassez-la.
Plume. — Ouste ! (// l'enlève à bout de bras, comme un verre, et l'embrasse sur les deux joues.) Ça va. [La reposant:) Et c'est pas fini, hein ? Je suis toujours votre en-
DIALOGUES DE GUERRE i07
fant ?... et vous ma bienfaitrice vénérée? Dites, Madame Duchamp ? Ça continue ?
M'»« Duchamp. — Oui.
Plume. — On part bien.
(Il salue, et sort heureux.)