‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 13 sur 80 · MAINTENON ET NINON · texte numérisé non relu

MAINTENON ET NINON

M"^ DE LENCLOS. — Jc n'ai point de remède pour une maladie incurable. Je consulterai sur votre mal avec les philosophes qui viennent chez moi ; mais je ne vous promets pas qu'ils fassent l'impossible.

]V|me J3E MAINTENON. — Quoi ! sc voir au faîte de la grandeur, être adorée , et ne pouvoir être heureuse !

M''^ DE LENCLOS. — Écoutcz, il y a peut-être ici du malentendu. Vous vous croyez malheureuse uniquement par votre grandeur. Le mal ne viendrait-il pas aussi de ce que vous n'avez plus ni les yeux si beaux, ni l'estomac si bon , ni les de'sirs si vifs qu'autrefois ? Perdre sa jeunesse, sa beauté', ses passions, c'est là le vrai malheur. Voilà pourquoi tant de femmes se font dévotes à cinquante ans, et se sauvent d'un ennui par un autre.

M""^ DE MAINTENON. — Mais VOUS ètcs plus âgée que moi, et vous n'êtes ni malheureuse ni dévote.

M^^® DE LENCLOS. — Explîquons-nous. Il ne faut pas à notre âge s'imaginer qu'on puisse jouir d'une félicité complète. Il faut une âme bien vive, et cinq sens bien parfaits pour goûter cette espèce de bonheur-là. Mais avec des amis, de la liberté et de la philosophie, on est aussi bien que notre âge le comporte. L'âme n'est mal que quand elle est hors de sa sphère. Croyez-moi, venez vivre avec mes philosophes.

M™^ DE MAINTENON. — Voici dcux ministrcs qui viennent. Cela est bien loin des philosophes. Adieu donc, ma chère Ninon.

M'^* DE LENCLOS. — Adicu, augustc infortunée.

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