AVANT-PROPOS. IX
faire un livre. A mesure que les circonstances lui en fournissaient le sujet, quand une question le préoccupait, quand une fantaisie lui traversait Tesprit, il rédigeait rapidement un dialogue qu'il gardait parfois plusieurs années en portefeuille, y ajoutant souvent, y atténuant quelquefois un passage, un argument, une bonne plaisanterie. Il les publiait soit en brochures isolées, soit dans un de ces volumes de mélanges qui chaque année grossissaient son œuvre; il les insérait dans le Dictionnaire philosophique ^ dans la Raison par alphabet, dans les Qiiestions sur V encyclopédie^ cadres éminem.ment mobiles, dans quelque traité polémique, enfin jusque dans ses romans. Aucune des éditions données par lui ou de son vivant ne consacre un ou plusieurs tomes aux Dialogues. Toutefois en approuvant, une année avant sa mort, le plan général porté à Ferney par Decroix, il a autorisé ses futurs éditeurs à les rassembler sous un même titre; et, depuis rédition de Kehl (1784), il n'est guère de Voltaire complet oia cette division n'ait été conservée. Seul, ou à peu près, Beuchot a cru devoir disperser les Dialogues dans ses treize volumes de Mélanges.
Les organisateurs d'éditions complètes n'ont d'ailleurs jamais songé, sauf Clogenson, à rapprocher tous les écrits voltairiens qui, sans être des comédies ou des satires en vers, se présentaient sous 1p forme d'entretiens. Ils ont dû en laisser une bonne moitié dans les ouvrages dont ils font partie plus ou moins intégrante. Ils n'en ont réuni qu'une trentaine, qui constituent le fonds classique et consacré. Les raisons, très-plausibles, auxquelles ils ont obéi, n'existent pas pour nous. Pour une édition partielle eî spéciale, nous avons pu, sans crainte de double emploi , glaner dans l'œuvre immense tout ce qui est un dialogue en règle ou une ^simple conversation. Nous avions la liberté du choix; mais nous n'avons écarté que quelques pièces dépourvues
d'intérêt philosophique ou trop visiblement engagées dans une composition pour en être détachées.
En groupant ainsi jusqu'à soixante-dix opuscules de diverse étendue, tous piquants, quelques-uns même assez salés, nous pensons avoir consulté l'agrément et l'utilité du lecteur. Le dialogue, sinon chez Platon, du moins chez Lucien et chez Voltaire, a, sans parler de lanimation , de la vie qu'il répand sur les sujets les plus arides, le double mérite de condenser les questions et de les retourner rapidement sous toutes leurs faces. Il résume et il détaille; il demande et il répond; il dit le pour, il dit le contre. 11 fournit des solutions et surtout il en suggère. Il exerce l'esprit et le tient en haleine. Quoi de plus précieux dans un temps comme le nôtre, époque occupée, affairée, confuse, où chacun a soif de clarté, d'évidence? Ajoutez la vivacité française, si prompte à comprendre à demi-miot, à courir au bout de la pensée, d'autant plus avide de netteté, de franchise, de simplicité que les temporiseurs et les rétrogrades la traînent de délais en délais, de compromis en compromis, l'obsèdent, l'énervent, l'irritent, rétouffent de liens enchevêtrés et de fictions inutiles. « Les longs ouvrages nous font peur. •• Dans ces trois minces volumes, qu'on peut prendre, laisser, reprendre (Voltaire est bon compagnon), on trouvera à chaque page le mot décisif qui coupe court aux radotages, l'ironie qui venge la raison, le rire qui détend les nerfs et dégage le cerveau. Ce sera comme un extrait de l'esprit voltairien, du bon sens mis à la portée de tous.
Pour plus de commodité, nous avions songé un instant à classer les dialogues par ordre de matières, de façon que chacun mît la main, sans retard, sur ce qui lui convient, politique, morale, éducation, religion, philosophie. Mais, aprèsquelquesessais infructueux, nous avons senti que nous allions directement à rencontre de l'intention même et du but de Voltaire. De quel droit imposer des compartiments