‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 45 sur 80 · LUCIEN, ERASME ET RABELAIS · texte numérisé non relu

LUCIEN, ERASME ET RABELAIS

un état qui déshonore la nature humaine ? Passe encore pour vivre aux dépens d'autrui : mais faire vœu de n'avoir pas le sens commun et de perdre sa liberté !

ÉRASME. —C'est qu'étant fort jeune, et n'ayant ni parents ni amis, je m^e laissai séduire par des gueux qui cherchaient à augmenter le nombre de leurs semblables.

LUCIEN.— Quoi ! il y avait beaucoup d'hommes de cette espèce?

ÉRASME. — Ils étaient en Europe environ six à sept cent mille.

LUCIEN. — Juste ciel! le monde est donc devenu bien sot et bien barbare depuis que je l'ai quitté! Horace l'avait bien dit, que tout irait en empirant : Progeniem vitiosiorem.

ÉRASME. — Ce qui me console, c'est que tous les hommes, dans le siècle où j'ai vécu, étaient montés au dernier échelon de la folie; il faudra bien qu'ils en descendent, et qu'il y en ait quelques-uns parmi eux qui retrouvent enfin un peu de raison.

LUCIEN. — C'est de quoi je doute fort. Ditesmoi , je vous prie, quelles étaient les principales folies de votre temps.

ÉRASME. — Tenez, en voici une liste que je porte toujours avec moi; lisez.

LUCIEN. — Elle est bien longue.

(Lucien lit et éclate de rire; Rabelais survient.) v

RABELAIS. — Messieurs, quand on rit, je ne y suis pas de trop; de quoi s'agit-il ?

LUCIEN et ÉRASME. — D'extravagauccs.

RABELAIS. — Ah! je suis votre homme.

LUCIEN, à Erasme. — Quel est cet original?

ÉRASME. — C'est un homme qui a été plus hardi que moi et plus plaisant; mais il n'était que prêtre , et pouvait prendre plus de liberté que moi qui étais moine.

VOLTAIRE. DIAÎ.OGl'liS, I. 1.1-

LUCIEN , à Rabelais. — Avais-tu fait , comme Erasme, vœu de vivre aux dépens d'autrui?

RABELAIS. — Doublement : car j'étais prêtre et médecin. J'étais né fort sage, je devins aussi savant qu'Erasme; et voyant que la sagesse et la science ne menaient communément qu'à l'hôpital ou au gibet; voyant même gue ce demi-plaisant d'Erasme était quelquefois persécuté, je m'avisai d'être plus fou que tous mes compatriotes ensemble; je composai un gros livre de contes à dormir debout, rempli d'ordures, dans lequel je tournai en ridicule toutes les superstitions, toutes les cérémonies, tout ce qu'on révérait dans mon pays, toutes les conditions, depuis celle de roi et de grand pontife jusqu'à celle de docteur en théologie, qui est la dernière de toutes : je dédiai mon livre à un cardinal , et je fis rire jusqu'à ceux qui me méprisaient.

LUCIEN.— Qu'est-ce qu'un cardinal, Erasme?

ÉRASME. — C'est un prêtre vêtu de rouge, à qui on donne cent mille écus de rente pour ne rien faire du tout.

LUCIEN. — Vous m'avouerez du moins que ces cardinaux-là étaient raisonnables. Il faut bien que tous vos concitoyens ne fussent pas si fous que vous le dites.

ÉRASME. — Que iM. Rabelais me permette de prendre la parole. Les cardinaux avaient une autre espèce de folie, c'était celle de dominer; et comme il est plus aisé de subjuguer des sots que des gens d'esprit, ils voulurent assommer la raison qui commençait à lever la tête. M. Rabelais, que vous voyez, imita le premier Brutus, qui contrefit l'insensé pour échapper à la défiance et à la tyrannie des Tarquins.

LUCIEN. — Tout ce que vous me dites me confirme dans l'opinion qu'il valait mieux vivre dans mon siècle que dans le vôtre. Ces

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cardinaux dont vous me parlez étaient donc les maîtres du monde entier, puisqu'ils commandaient aux fous?

RABELAIS. — Non; il y avait un vieux fou audessus d'eux.

LUCIEN. — Comment s'appelait-il ?

RABELAIS. — Un papegaut. La folie de cet homme consistait à se dire infaillible , et à se croire le maître des rois; et il l'avait tant dit, tant re'pété, tant fait crier par les moines, qu'à la fin presque toute l'Europe en fut persuade'e.

LUCIEN. — Ah! que vous l'emportez sur nous en démence! Les fables de Jupiter, de Neptune et de Pluton, dont je me suis tant moqué, étaient des choses respectables en comparaison des sottises dont votre monde a été infatué. Je ne saurais comprendre comment vous avez pu parvenir à tourner en ridicule avec sécurité des gens qui devaient craindre le ridicule encore plus qu'une conspiration. Car enfin on ne se moque pas de ses maîtres impunément : et j'ai été assez sage pour ne pas dire un seul mot des empereurs romains. Quoi ! votre nation adorait un papegaut! Vous donniez à ce papegaut tous les ridicules imaginables, et votre nation le souffrait 1 Elle était donc bien patiente ?

R.A.BELAIS. — Il faut que je vous apprenne ce que c'était que ma nation. C'était un composé d'ignorance, de superstition, de bêtise, de cruauté et de plaisanterie. On commença par faire pendre et par faire cuire tous ceux qui

Ï)arlaient sérieusement contre les papegauts et es cardinaux. Le pays des Welches, dont je suis natif, nagea dans le sang; mais, dès que ces exécutions étaient faites, la nation se mettait à danser, à chanter, à faire l'amour, à boire et à rire. Je pris mes compatriotes par leur faible ; je parlai de boire, je dis des ordures, et avec ce secret tout me fut permis. Les gens d'esprit

y entendirent finesse, et m'en surent gré; les gens grossiers ne virent que les ordures, et les savourèrent : tout le monde m'aima, loin de me persécuter.

LUCIEN.— Vous me donnez une grande envie de voir votre livre. N'en auriez-vous point un exemplaire dans votre poche? Et vous, Erasme, pourriez-vous aussi me prêter vos facéties?

(Ici Erasme et Rabelais donnent leurs ouvrages à Lucien, ûui en lit quelques morceaux, et, pendant qu'il lit, ces deux philosophes s'entretiennent.)

R.\BELAis, à Erasme. — J'ai lu vos écrits, et vous n'avez pas lu les m.iens, parce que je suis venu un peu après vous. Vous avez peut-être été trop réservé dans vos railleries, et moi trop hardi dans les miennes ; mais à présent nous pensons tous deux de même. Pour moi, je ris quand je vois un docteur arriver dans ce pays-ci.

ÉRASME. — Et moi je le plains; je dis : Voilà un malheureux qui s'est fatigué toute sa vie à se tromper, et qui ne gagne rien ici à sortir d'erreur.

RABELAIS. — Gomment donc ! n'est-ce rien d'être détrompé?

ÉRASME. — C'est peu de chose quand on ne peut plus détromper les autres. Le grand plaisir est de montrer le chemin à ses amis qui "s'égarent , et les morts ne demandent leur chemin à personne.

Erasme et Rabelais raisonnèrent assez longtemps. Lucien revint après avoir lu le chapitre des Torcheculs et quelques pages de VEloge de la folie. Ensuite ayant rencontré le docteur Swift, ils allèrent tous quatre souper ensemble.

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