‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 46 sur 80 · LES ANCIENS ET LES MODERNES · texte numérisé non relu

LES ANCIENS ET LES MODERNES

Ott la Toilette de Madame de Pompadour.

M™^ DE POMPADOUR. — Qucllc est donc cette dame au nez aquilin, aux grands yeux noirs, à la taille si haute et si noble, à la mine si fière et en même temps si coquette, qui entre à ma toilette sans se faire annoncer, et qui fait la réve'rence en religieuse ?

TULLiA. — Je suis Tullia, née à Rome, il y a environ dix-huit cents ans; je fais la révérence à la romaine, et non à la française ; je suis venue je ne sais d'où pour voir votre pays, votre personne et votre toilette.

j,ime DE POMPADOUR. — Ah ! madame, faitesmoi l'honneur de vous asseoir. Un fauteuil à madame Tullia.

TULLIA. — Qui ? moi, madame, que je m'asseye sur cette espèce de petit trône incommode, pour que mes jambes pendent à terre, et deviennent toutes rouges !

M»e DE POMPADOUR. — Comment vous asseyezvous donc, madame?

TULLIA. — Sur un bon lit, madame.

M"« DE POMPADOUR. — Ah! j'cntcnds, vous voulez dire sur un bon canapé'. En voilà un sur lequel vous pouvez vous étendre fort à votre aise.

TULLiA. — J'aime à voir que les Françaises sont aussi bien meuble'es que nous.

M>ne j)E POMPADOUR. — Ail! ah! madame, vous n'avez point de bas, vos jambes sont nues; vraiment elles sont ornées d'un ruban fort joli, en forme de brodequin.

TULLIA. — Nous ne connaissions point les bas ; c'est une invention agréable et commode que je préfère à nos brodequins.

M"^ DE POMPADOUR. — Dicu mc pardonne ! madame, je crois que vous n'avez point de chemise ?

TULLL\. — Non, madame, nous n'en portions point de notre temps.

j^ma £)E POMPADOUR. — Et dans quel tem.ps viviez-vous, madame?

TULLL\. — Du temps de Sylla, de Pompée, de César, de Caton , de Catilina, de Cicéron , dont j'ai l'honneur d'être la fille; de ce Cicéron qu'un de vos protégés a fait parler en vers barbares. J'allai hier à la Comédie de Paris; on y jouait Catilina et tous les personnages de mon temps; je n'en reconnus pas un. ^lon père m'exhortait à faire des avances à Catilina , je fus bien surprise. Mais, madame, il me semble que vous avez là de beaux miroirs, votre chambre en est pleine. Nos miroirs n'étaient pas la sixième partie des vôtres. Sont-ils d'acier?

i^me DE POMPADOUR. — Non, madame, ils sont faits avec du sable, et rien n'est si commun parmi nous.

TULLLA.. —Voilà un bel art; j'avoue que cet art nous manquait. Ah! le joli tableau que vous avez là!

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