XXII PREFACE
Elle est suspecte, la justice d'un dieu qui ne connaît point d'autre principe que la grâce, et l'on est tenté de la laisser se morfondre dans les nuées sur lesquelles siégera le suprême arbitre. Au pardon, même étendu au publicain, au samaritain et à la femme adultère, on préférerait la moindre notion du droit.
L'amour est un sentiment très-défini. Il n'a plus de sens dès qu'on le généralise. Entre les douces faiblesses d'une femme infidèle et la sympathie qui doit unir les hommes, Jésus ne distingue pas. Autre chose pourtant est l'amour sexuel, autre chose l'amour filial, ou l'amitié, ou la mutuelle bienveillance, ou l'adoration d'un dieii. Quelle morale fonder sur la confusion de rapports si divers ? Tout au plus suggère-t-elle quelques palliatifs, la charité, l'aumône. Mais quand on y ajoute la résignation absolue, soit aux fatalités providentielles, soit aux misères nées des institutions sociales, soit à la violence et à Tinsulte, on en fait un instrument de déchéance m.orale. Qui tend l'autre joue ne saurait regarder en face. L'humilité engendre l'hypocrisie; elle n'y a pas manqué. Jésus ne soupçonnait pas même cette conséquence inévitable.
Vague et périlleuse, la morale de Jésus est-elle du moins originale? Apporte-t-elle au monde un principe nouveau? Nullement. Sa formule est empruntée au Lévitique : « Aime ton prochain comme toimême. » La pitié universelle et la charité, préconisées par Platon, par Epicure, sont parmi les dogmes du stoïcisme. Enfin, nous savons aujourd'hui que, plusieurs siècles avant Jésus, le renoncement et l'amour des créatures étaient pratiqués, poussés à leurs derniers excès par les disciples de Bouddha.
L'Eglise n'a pas tardé à sentir l'insuffisance de préceptes d'ailleurs impraticables ; et, lorsque la victoire l'eut mise en demeure de conduire les hommes et de gouverner les Etats, force lui fut d'appliquer tant bien que mal la morale ordinaire,