VOLTAIRE ET LES RELIGIONS. XXV
L'histoire et les institutions de TEglise ont été profondément étudiées par Voltaire; c'est en pleine connaissance de cause, avec une parfaite justesse de coup d'oeil, qu'il flétrit et qu'il raille, à son ordinaire, les pointilleuses décisions des conciles, les fraudes et les prétentions des évêques et des papes, leur immixtion obstinée dans la politique intérieure et internationale, leurs dépositions de rois, leurs excommunications, leurs interdits, leur trafic des dignités, des fonctions sur la terre comme au ciel, l'indiscrète curiosité des confesseurs, l'obscénité des casuistes, si impertinente envers la Vierge, si tracassière qu'un homme et une femme n'entraient pas au lit sans craindre un Sanchez caché dans leurs rideaux, le prétendu droit canonique installé en face et au-dessus du droit civil, l'hypocrisie scélérate de l'Inquisition. Le monachisme lui est en horreur, et cette horreur se traduit par un redoublement de gaîté. Ses plaisanteries les plus acérées criblent le célibat des moines, les rivalités intestines et publiques des ordres religieux, la mendicité des uns, la rapacité des autres, et partout elles tombent dru comme grêle sur l'escobarderie des archi-patelins. Et quand ces véritables héros des Dialogues et des Facéties regimbent sous les coups : « Tu te fâches, donc tu as tort, » leur criet-il, et il quadruple la dose en riant. Au demeurant, bon compagnon : il avait obligé le plat Desfontaines, il affectionna toujours ses anciens professeurs ecclésiastiques, sut se montrer poli et respectueux envers un pape lettré; et, quand la sacro-sainte
XXVI PPEFACE.
compagnie fut abolie, sa maison servit de refuge à un ex-jésuite.
Une des preuves les plus frappantes, à nos yeux, de sa clairvoyance, c'est l'attitude qu'il garda visà-vis des protestants et des jansénistes. Strauss remarque finement que peut-être, dans le rude Luther comme dans Texubérant Shakespeare, le génie germanique choquait l'esprit français, poli et contenu; il ajoute que la gravité sombre dont les puritains attristent la vie humaine était antipathique au tempérament de Voltaire. Toutefois « la raison intime » de sa froideur ou de son hostilité doit être cherchée ailleurs. Sans doute, la rusticité de Luther lui était désagréable ; la froide cruauté de Calvin, odieuse; sans doute il ne pouvait passer aux jansénistes le ridicule des convulsions, il redoutait leur rigueur dogmatique : « Vous avez chassé les renards », écrivait-il après l'expulsion des jésuites, « mais pour livrer les philosophes aux loups. » Mais, avant tout, il reprochait à ces sectaires d'êtreplus chrétiens que les orthodoxes. Dans le protestantisme et dans le jansénisme, il voyait des formes nouvelles de la « folie de la croix ».
Aussi sage queRabelais, queMontaigne, qu'Erasm.e (avec lequel il se rencontre parfois mot pour mot, nous dit Strauss), il dédaigne de prendre parti dans ces querelles de ménage. Il renvoie dos à dos la grâce efficace et la grâce suffisante, l'attrition et la contrition. Le catholique a qui mange Dieu sans pain », le calviniste « qui mange le pain sans Dieu », et le luthérien « qui mange Dieu et le pain », sont égaux à ses yeux. Encore s'entendra-t-il moins volontiers avec le réformateur qui prend la Bible au sérieux, avec le prédicant, le méthodiste bourré jusqu'au nez de versets incongrus, qu'avec le catholique tiède et machinal, Tabbé sans rigueur, troussant sa robe dans la limite des bienséances, ou avec riiumble curé de village qui tient registre des naissances et croit consoler les affligés. A quoi bon