A B C. II. III
A. — Pas si plaisant. Ne convenez-vous pas que les animaux ont du sentiment ?
B. — Assurément, et c'est renoncer au sens commun que de n'en pas convenir.
A. — Croyez-vous qu'il y ait un petit être inconnu logé chez eux, que vous nommez sensibilité^ mémoire^ appétit^ ou que vous appelez du nom vague et inexplicable âtJte ?
B. — Non, sans doute; aucun de nous n'en croit rien. Les bêtes sentent parce que c'est leur nature, parce que cette nature leur a donné tous les organes du sentiment; parce que l'auteur, le principe de toute la nature, l'a déterminé ainsi pour jamais.
A. — Eh bien ! cet éternel principe a tellement arrangé les choses, que quand j'aurai une tête bien constituée, quand mon cervelet ne sera ni trop humide ni trop sec, j'aurai des pensées, et je l'en remercie de tout mon cœur.
c. — Mais comment avez-vous des pensées dans la tête ?
A. — Je n'en sais rien, encore une fois. Un philosophe a été persécuté pour avoir dit, il y a quarante ans, dans un temps où l'on n'osait encore penser dans sa patrie : « La difficulté « n'est pas de savoir seulement si la matière « peut penser : mais de savoir comment un être, « quel qu'il soit, peut avoir la pensée. » Je suis de l'avis de ce philosophe, et je vous dirai, en bravant les sots persécuteurs, que j'ignore absolument tous les premiers principes des choses.
B. — Vous êtes un grand ignorant et nous aussi.
A. — D'accord.
B. — Pourquoi donc raisonnons-nous ? Comment saurons-nous ce qui est juste ou injuste, si nous ne savons pas seulement ce que c'est qu'une âme ?
A. — Il y a bien de la difFe'rence : nous ne connaissons rien du principe de la pensée, mais nous connaissons très-bien notre inte'rêt. Il nous est sensible que notre intérêt est que nous soyons justes envers les autres, et que les autres le soient envers nous, afin que tous puissent être sur ce tas de boue le moins malheureux que faire se pourra pendant le peu de temps qui nous est donné par TEtre des êtres pour végéter, sentir, et penser.
SI l'homme est xé méchant et enfant du diable.
B. — Vous êtes. Anglais, monsieur A, vous nous direz bien franchement votre opinion sur le juste et l'injuste, sur le gouvernement, sur la religion, la guerre, la paix, les lois, etc.
A. — De tout mon cœur; ce que je trouve de plus juste, c'est liberté et propriété. Je suis fort aise de contribuer à donner à mon roi un million sterling par an pour sa maison, pourvu que je jouisse de mon bien dans la mienne. Je veux que chacun ait sa prérogative : je ne connais de lois que celles qui me protègent, et je trouve notre gouvernement le meilleur de la terre, parce que chacun y sait ce qu'il a, ce qu'il doit, et ce qu'il peut. Tout est soumis à la loi, à commencer par la royauté et par la religion.
G. — Vous n'admettez donc pas le droit divin dans la société ?
A. — Tout est de droit divin si vous voulez, parce que Dieu a fait les hommes, et qu'il n'arrive rien sans sa volonté divine, et sans l'enchaînement des lois éternelles, éternellement
ABC. m. 1 13
exécutées ; l'archevêque de Cantorbéry, par exemple, n'est pas plus archevêque de droit divin que je ne suis né membre du parlement. Quand il plaira à Dieu de descendre sur la terre pour donner un bénéfice de douze mille guinées de revenu à un prêtre, je dirai alors que son bénéfice est de droit divin ; mais jusque-là je croirai son droit très-humain.
B. — Ainsi tout est convention chez les hommes; c'est Hobbes tout pur.
A. — Hobbes n'a été en cela que l'écho de tous les gens sensés. Tout est convention ou force.
G. — Il n'y a donc point de loi naturelle?
A. — Il y en a une sans doute, c'est l'intérêt et la raison.
B. — L'homme est donc né en effet dans un état de guerre, puisque notre intérêt combat presque toujours l'intérêt de nos voisins, et que nous faisons servir notre raison à soutenir cet intérêt qui nous anime.
A. — Si l'état naturel de l'homme était la guerre, tous les hommes s'égorgeraient : il y a longtemps que nous ne serions plus (Dieu merci!) Il nous serait arrivé ce qui arriva aux hommes nés des dents du serpent de Gadmus ; ils se battirent et il n'en resta pas un. L'homme, étant né pour tuer son voisin et pour en être tué , accomplirait nécessairement sa destinée , comme les vautours accomplissent la leur en mangeant mes pigeons, et les fouines en suçant le san^ de mes poules. On a vu des peuples qui n'ont jamais fait la guerre : on le dit des brachmanes, on le dit de plusieurs peuplades des îles de l'Amérique, que les chrétiens exterminèrent ne pouvant les convertir. Les primitifs, que nous nommons quakers^ commencent à composer dans la Pensylvanie une nation considérable , et ils ont toute guerre en horreur
VOT.TAIRF. DT;M.0GUE'5. TF. R
Les Lapons, les Samoïèdes n'ont jamais tué personne en front de bandière. La guerre n'est donc pas l'essence du genre humain.
B. — Il faut pourtant que l'envie de nuire, le plaisir d'exterminer son prochain pour un léger intérêt, la plus horrible méchanceté et la plus noire perfidie , soient le caractère distinctif de notre espèce, au moins depuis le péché originel; car les doux théologiens assurent que dès ce moment-là le diable s"empara de toute notre race. Or le diable est notre maître, comme vous savez , et un très-méchant maître ; donc tous les hommes lui ressemblent.
A. — Que le diable soit dans le corps des théologiens, je vous le passe, mais assurément il n'est pas dans le mien. Si l'espèce humaine était sous le gouvernement immédiat du diable, comme on le dit, il est clair que tous les maris assommeraient leurs femmes, que les fils tueraient leurs pères, que les mères mangeraient leurs enfants , et que la première chose que ferait un enfant, dés qu'il aurait des dents, serait de mordre sa mère, en cas que sa mère ne Teût pas encore mis à la broche. Or, com^me rien de tout cela n'arrive, il est démontré qu'on se moque de nous quand on nous dit que nous sommes sous la puissance du diable: c'est le plus sot blasphème qu'on ait jamais prononcé.
c. — En y fesant attention, j'avoue que le genre humain n'est pas tout à fait si méchant que certaines gens le crient dans l'espérance de le gouverner. Ils ressemblent à ces chirurgiens qui supposent que toutes les dames de la cour sont attaquées de cette maladie honteuse qui produit beaucoup d'argent à ceux qui la traitent. Il y a des maladies, sans doute : mais tout l'univers n'est pas entre les mains de la faculté. Il y a de grands crimes ; mais ils sont rares.