ABC. III. I I
Aucun pape, depuis plus de deux cents ans, n'a ressemble' au pape Alexandre VI : aucun roi de l'Europe n'a bien imite' le Christiern II de Danemark et le Louis XI de France. On n"a vu qu'un seul archevêque de Paris aller au parlement avec un poignard dans sa poche. La Saint-Barthélemi est bien horrible, quoi qu'en dise l'abbe' de Caveyrac; mais enfin, quand on voit tout Paris occupé de la musique de Rameau, ou de Zaïre ^ ou de l'Opéra-Comi^ue, ou des tableaux expose's au Salon , ou de RamponeaUj ou du singe de Nicolet, on oublie que la moitié' de la nation e'gorgea l'autre pour des arguments théologiques, il y aura bientôt deux Cents ans tout juste. Les supplices abominables des Jeanne Gray, des iMarie Stuart, des Charles I^', ne se renouvellent pas chez nous tous les jours.
Ces horreurs épidémiques sont comme ces grandes pestes qui ravagent quelquefois la terre; après quoi on laboure, on sème, on recueille , on boit, on danse, on fait l'amour sur j les cendres des morts qu'on foule aux pieds; et, / comme l'a dit un homme qui a passé sa vie à sentir, à raisonner, et à plaisanter, « si tout n'est pas bien, tout est passable ».
Il y a telle province, comme la Touraine par exemple, où l'on n'a pas commis un grand crime depuis cent cinquante années. 'Venise a vu plus de quatre siècles s'écouler sans la moindre sédition dans son enceinte, sans une seule assemblée tumultueuse ; il y a mille villages en Europe où il ne s'est pas commis un meurtre depuis que la mode de s'égorger pour la religion est un peu passée : les agriculteurs n'ont pas le temps de se dérober à leurs travaux; leurs femmes et leurs filles les aident, elles cousent, elles filent, elles pétrissent, elles enfournent (non pas comme
I l6 DIALOGUES. XLI.
"archevêque La Casa^i; toutes ces bonnes gens sont trop occupés pour songer à mal. Après un travail agréable pour eux, parce qu'il leur est nécessaire, ils font un léger repas que l'appétit assaisonne, et cèdent au besoin de dormir pour recommencer le lendemain. Je ne crains pour eux que les jours de fête si ridiculement consacrés à psalmodier, d'une voix rauque et discordante, du latin qu'ils n'entendent point, et à perdre leur raison dans un cabaret, ce qu'ils n'entendent que trop. Encore une fois, si tout n'est pas bien, tout est passable.
B. — Par quelle rage a-t-on donc pu imaginer qu'il existe un lutin doué d'une gueule béante, de quatre griffes de lion et d'une gueue de serpent; qu'il est accompagné d'un milliard de farfadets bâtis comme lui, tous descendus du ciel, tous enfermés dans une fournaise souterraine : que Jésus-Christ descendit dans cette fournaise pour enchaîner tous ces animaux; que depuis ce temps-là ils sortent tous les jours de leur cachot, qu'ils nous tentent, qu'ils entrent dans notre corps et dans notre âme ; qu'ils sont nos souverains absolus, et qu'ils nous inspirent toute leur perversité diabolique? de quelle source a pu venir une opinion aussi extravagante, un conte ausi absurde?
A. — De l'ignorance des médecins.
B. — Je ne m'y attendais pas.
A. — Vous deviez pourtant vous y attendre. Vous savez assez qu'avant Hippocrate, et même depuis lui, les médecins n'entendaient rien aux maladies. D'oii venait l'épilepsie, le haut-mal, par exemple? Des dieux malfaisants, des mauvais génies; aussi l'appelait-on le tnal sacré. Les écrouelles étaient dans le même cas. Ces
• Voyez les Capitoli de monsignorLa Casa, archevêque de Bénévent; vous verrez comme il enfournait.
maux étaient l'effet d'un miracle; il fallait un miracle pour en guérir; on fesait des célerinages ; on se fesait toucher par les prêtres : cette superstition a fait le tour du monde ; elle est encore en vogue parmi la canaille. Dans un. voyage à Paris je vis des épileptiques, dans la Samte-Chapelle et à Saint-xMaur, pousser des hurlements et faire des contorsions la nuit du jeudi saint au vendredi: et notre ex-roi Jacques II, comme personne sacrée, s'imaginait guérir les écrouelles envoyées par le malin. Toute maladie inconnue était donc autrefois une possession du mauvais génie. Le mélancolique Oreste passa pour être possédé de Mégère, et on l'envoya voler une statue pour obtenir sa guérison. Les Grecs, qui étaient un peuple très-nouveau, tenaient cette superstition des Egyptiens : les prêtres et les prêtresses d'Isis^ allaient par le monde disant la bonne aventure et délivraient pour de l'argent les sots qui étaient sous l'empire de Typhon. Ils faisaient leurs exorcismes avec des tambours de basque et des castagnettes. Le misérable peuple juif, nouvellement établi dans ses rochers entre la Phénicie, l'Egypte et la Syrie, prit toutes les superstitions de ses voisins, et, dans l'excès de sa brutale ignorance, il y ajouta des superstitions nouvelles. Lorsque cette petite horde fut esclave à Babylone, elle y apprit les noms du diable, de Satan, Asmodée, Mammon, Belzébuth , tous serviteurs du mauvais principe Arimane; et ce fut alors que les Juifs attribuèrent aux diables les maladies et les morts subites. Leurs livres saints, qu'ils composèrent depuis, quand ils eurent l'alphabet chaldéen, parlent quelquefois des diables.
'Vous voyez que, quand l'ange Raphaël descend exprès de i'empyrée pour faire payer une somme d'argent par lé Juif Gabel au Juif Tobie.
il mène le petit Tobie chez Raguel, dont la fille avait déjà e'pouse' sept maris à qui le diable Asmode'e avait tordu le cou. La doctrine du diable prit une grande faveur chez les Juifs ; ils admirent une quantité' prodigieuse de diables dans un enfer dont les lois du Pentateuqiie n'avaient jamais dit un seul m.ot : presque tous leurs malades furent posséde's du diable. Ils eurent, au lieu de médecins, des exorcistes en titre d'office qui chassaient les esprits malins avec la racine nommée barath, des prières et des contorsions.
Les méchants passèrent pour possédés encore plus que les malades. Les débauchés, les pervers sont toujours appelés enfants de Bélial dans les écrits juifs.
Les chrétiens, qui ne furent pendant cent ans que des demi-juifs, adoptèrent les possessions du démon, et se vantèrent de chasser le diable. Ce fou de Tertullien pousse la manie jusc^u'à dire que tout chrétien contraint, avec le signe de la croix, Junon, Minerve, Cérès, Diane, à confesser qu'elles sont des diablesses. La légende rapporte qu'un âne chassait les diables de Senlis en traçant une croix sur le sable avec son sabot par le commandement de saint Rieule.
Peu à peu l'opinion s'établit que tous les hommes naissent endiablés et damnés : étrange idée, sans doute, idée exécrable, outrage affreux à la Divinité, d'imaginer qu'elle forme continuellement des êtres sensibles et raisonnables uniquement pour être tourmentés à jamais par d'autres êtres éternellement plongés eux-mêmes dans les supplices. Si le bourreau qui, en un jour, arracha le cœur dans Carlisle à dix-huit partisans du prince Charles-Edouard , avait été chargé d'établir un dogme, voilà celui qu'il aurait choisi ; encore aurait-il fallu qu'il eût été ivre de brandevin ; car eût-il eu à la fois l'âme
d'un bourreau et d'un théologien, il n'aurait jamais pu inventer dé sang-froid un système où tant de milliers d'enfants à la mamelle sont livrés à des bourreaux éternels.
B. — J'ai peur c^ue le diable ne vous reproche d'être un mauvais fils qui renie son père. Vos discours bretons paraîtront aux bons catholiques romains une preuve que le diable vous possède, et que vous ne voulez pas en convenir; mais je serais curieux de savoir comment cette idée , qu'un être infiniment bon fait tous les jours des millions d'hommes pour les damner, a pu entrer dans les cervelles.
A. — Par une équivoque, comme la puissance papistique est fondée sur un jeu de mots : (( Tu <- es Pierre et sur cette pierre j'établirai mon (( Eglise. » iMatth., ch. xvi, v. 18.)
Voici l'équivoque qui damne tous les petits enfants. Dieu défend à Eve et à son mari de manger le fruit de l'arbre de la science qu'il avait planté dans son jardin; il leur dit {Genèse^ ch. II, V. 17) : ft Le jour que vous en mangerez, « vous mourrez de mort. » Ils en mangèrent , et n'en moururent point. Au contraire, Adam vécut encore neuf cent trente ans. Il faut donc entendre une autre mort; c'est la mort de l'àme, la damnation. Mais il n'est point dit qu'Adam soit damné; ce sont donc ses enfants qui le seront; et comment cela? C'est que Dieu condamne le serpent, qui avait séduit Eve, à marcher sur le ventre (car auparavant vous voyez bien qu'il marchait sur ses pieds) ; et la race d'Adam est condamnée à être mordue au talon par le serpent. Or le serpent, c'est visiblement le diable; et le talon qu'il mord, c'est notre âme. « L'homme écrasera la tête des serpents « tant qu'il pourra. » [Genèse^ chap. m, v. i 3) ; il est clair qu'il faut entendre par là le Messie, qui a triomphé du diable.
Mais comment a-t-il écrasé la tête du vieux serpent, en lui livrant tous les enfants qui ne sont pas baptisés? C'est là le mystère. Et comment les enfants sont-ils damnés, parce que leur premier père et leur première mère avaient mangé du fruit de leur jardin? C'est encore là le mystère.
c. — Je vous arrête là. N'est-ce pas pour Caïn que nous sommes damnés, et non pas pour Adam? car nous avons la mine de descendre de Caïn, si je ne me trompe, attendu qu'Abel mourut sans être marié; et il me paraît qu'il est plus raisonnable d'être damné pour un fratricide que pour une pomme.
A. — Ce ne peut être pour Caïn* car il est dit que Dieu le protégea, et lui mit un signe, de peur qu'on ne le battît ou qu'on ne le tuât: il est dit même qu'il fonda une ville dans le temps qu'il était encore presque seul sur la terre avec son père et sa mère, sa sœur, dont il fit sa femme, et avec un fils nomrné Enoch. J'ai vu même un des plus ennuyeux livres, intitulé la Science du gouvernement ^ par un sénéchal de Forcalquier, nommé Real, qui fait dériver les lois de la ville bâtie par notre père Caïn.
Mais, quoi qu'il en soit, il est indubitable que les Juifs n'avaient jamais entendu parler du péché originel, ni de la damnation éternelle des petits enfants morts sans être circoncis. Les saducéens, qui ne croyaient pas à l'immortalité de l'âme, et les pharisiens, qui croyaient la métempsycose, ne pouvaient pas admettre la damnation éternelle, quelque pente qu'aient les fanatiques à croire les contradictoires.
Jésus fut circoncis à huit jours, et baptisé étant adulte, selon la coutume de plusieurs Juifs, qui regardaient le baptême comrne une purification des souillures de l'âme; c'était un
ancien usage des peuples de l'Indus et du Gange, à qui les brachmanes avaient, fait accroire que l'eau lave les péchés comme les vêtements. Jésus, en un mot, circoncis et baptisé, ne parle dans aucun Evangile du péché originel. Aucun apôtre ne dit que les petits enfants non baptisés seront brûlés à tout jamais pour la pomme d'Adam. Aucun des premiers pères de l'Eglise n'avança cette cruelle chimère; et vous savez d'ailleurs qu'Adam, Eve, Abel et Caïn n'ont jamais été connus que du petit peuple juif.
B. — Qui a donc dit cela nettement le premier?
A. — C'est l'Africain Augustin, homme d'ailleurs respectable, mais qui tord quelques passages de saint Paul pour en inférer, dans ses lettres à Evode et à Jérôme, que Dieu précipite du sein de leurs mères dans les enfers les enfants qui périssent dans leurs premiers jours. Lisez surtout le second livre de la revue de ses ouvrages, chap. XLV. « La foi catholique enseigne « que tous les hommes naissent si coupables, « que les enfants mêmes sont certainement « damnés quand ils meurent sans avoir été « régénérés en Jésus. »
Il est vrai que la nature soulevée dans le cœur de ce rhéteur le force à frémir de cette sentence barbare : cependant, il la prononce; il ne se rétracte point, lui qui changea si souvent d'opinion. L'Eglise fait valoir ce système terrible pour rendre son baptême plus nécessaire. Les communions réformées détestent aujourd'hui ce système. La plupart des théologiens n'osent plus l'admettre ; cependant ils continuent à reconnaître que nos enfants appartiennent à l'enfer. Cela est si vrai, que le prêtre, en baptisant ces petites créatures, leur demande si elles renoncent au diable ; et le
parrain qui répond pour elles est assez bon pour dire oui.
c. — Je suis content de tout ce que vous avez dit; je pense que la nature de l'homme n'est pas tout à fait diabolique. Mais pourquoi diton que l'homme est toujours porté au mal?
A. — Il est porté à son bien-être, lequel n'est un mal que quand il opprime ses frères. Dieu lui a donné l'amour-propre qui lui est utik; la bienveillance, qui est utile à son prochain; la colère, qui est dangereuse; la compassion, qui la désarme; la sympathie avec plusieurs de ses j compagnons, lantipathie envers d'autres. Beaucoup de besoins et beaucoup d'industrie, l'instinct, la raison et les passions, voilà l'homme. Quand vous serez des dieux, essayez de faire un homme sur un meilleur modèle.