DE LA LOI NATURELLE ET DE LA CURIOSITE
B. — Nous sommes bien convaincus que l'homme n'est point un être absolument détestable; mais venons au fait : qu'appelez-vous juste et injuste ?
A. — Ce qui paraît tel à l'univers entier.
c. — L'univers est composé de bien des têtes. On dit qu'à Lacédémone on applaudissait aux larcins, pour lesquels on condamnait aux mines dans Athènes.
A. — Abus de mots. Il ne pouvait se commettre de larcin à Sparte, lorsque tout y était commun. Ce que vous appelez vol était la punition de l'avarice.
B. — Il était défendu d'épouser sa sœur à
Rome. Il était permis chez les Eg^'ptiens, les Athéniens, et même chez les Juifs, d'épouser sa sœur de père; car, malgré le Lévitiqiie ^ la jeune Thamar dit à son frère Ammon : « Mon frère, ne me faites point de sottises; mais demandez-moi en mariage à mon père, il ne vous refusera pas. »
A. — Lois de convention que tout cela, usages arbitraires, modes qui passent. L'essentiel demeure toujours. Montrez-moi un pays où il soit honnête de me ravir le fruit de mon travail, de violer sa promesse, de mentir pour nuire , de calomnier, d'assassiner, d empoisonner, d'être ingrat envers son bienfaiteur, de battre son père et sa mère quand ils vous présentent à manger.
B. — Voici ce que j'ai lu dans une déclamation qui a été connue en son temps; j'ai transcrit ce morceau qui me paraît singulier :
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux, ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gar- 0 dez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes « perdus si vous oubliez que les fruits sont à « tous, et que la terre n'est à personne. »
c. — Il faut que ce soit quelque voleur de grand chemin, bel esprit, qui ait écrit cette impertinence.
A. — Je soupçonne seulement que c'est un çueux fort paresseux; car au lieu d'aller gâter le terrain d'un voisin sage et industrieux, il n'avait qu'à l'imiter; et chaque père de famille ayant suivi cet exemple, voilà bientôt un trèsjoli village tout formé. L'auteur de ce passage me paraît un animal bien insociable.
B. — Vous croyez donc qu'en outrageant et en volant le bonhomme qui a entouré d'une haie vive son jardin et son poulailler, il a manqué aux premiers devoirs de la loi naturelle?
A. — Oui, oui, encore une fois, il y a une loi naturelle ;et elle ne consiste ni à faire le mal d'autrui, ni à s'en réjouir.
c. — Il y a des gens pourtant qui disent que rien n'est plus naturel que de faire du mal. Beaucoup d'enfants s'amusent à plumer leurs moineaux ; et il n'y a guère d'hommes faits qui ne courent avec un secret plaisir sur le rivage de la mer pour jouir du spectacle d'un vaisseau battu par les vents, qui s'entrouvre et qui s'engloutit par degrés dans les flots, tandis que les passagers lèvent les mains au ciel, et tombent dans l'abîme de l'eau avec leurs femmes qui tiennent leurs enfants dans leurs bras. Lucrèce en donne la raison (L. Il, v. 4) :
... Quitus ipse malis careas quia cernere suave est. On voit avec plaisir les maux qu'on ne sent pas.
A. — 'Lucrèce ne sait ce qu'il dit; et il y est fort sujet malgré ses belles descriptions.' On court à un tel spectacle par curiosité. La curiosité est un sentiment naturel à l'homme; mais il n'y a pas un des spectateurs qui ne lît les derniers efforts, s'il le pouvait, pour sauver ceux qui se noient.
Quand les petits garçons et les petites filles déplument leurs moineaux, c'est purement par^ esprit de curiosité, comme lorsqu'elles mettent en pièces les jupes de leurs poupées. C'est cette passion seule qui conduit tant de monde aux exécutions publiques. « Etrange empresse- « ment de voir des misérables ! » a dit l'auteur d'une tragédie.
Je me souviens qu'étant à Paris lorsqu'on