LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE. XXIII
être arrivera-t-il bientôt dans la manière d'écrire l'histoire ce qui est arrivé dans la physique. Les nouvelles découvertes ont fait proscrire les anciens systèmes. On voudra connaître le genre humain dans ce détail intéressant qui fait aujourd'hui la base de la philosophie naturelle. » Plus loin, après avoir raillé à faux la méthode d'Hérodote, qui est précisément la sienne, il veut que Ton recherche moins les événements que leurs causes et leurs conditions, « le nombre des naissances au bout de l'année », le chiffre des exportations, le rapport de l'impôt à la richesse publique, l'état des lettres, des arts et des sciences, « les changements dans les moeurs et dans les lois ». Et il ajoute : « On sauvait ainsi l'histoire des hommes, au lieu de savoir une faible partie de l'histoire des rois et des cours. » L^ Essai sur les mœurs des nations était en germe dans ces remarques. Tel qu'il est, avec ses lacunes et ses erreurs inévitables, ce livre apparaît encore comme un des plus puissants efforts du génie critique. Il met fin au roman de l'histoire chrétienne et providentielle. On sait que Voltaire y reprend la suite des événements où Bossuet l'a laissée, sans doute pour mieux marquer la distance qui sépare le vieil esprit de la conception nouvelle.
Pour Bossuet, l'histoire universelle est une dépendance de l'histoire sainte. Pour Voltaire, les aventures des Hébreux sont une infime partie de l'histoire universelle. Il ne reconnaît pas de nation élue; aucun peuple n'a droit au titre de fléau de Dieu, soldat de Dieu ; le peuple juif moins que tout autre. Il a fort maltraité cette « horde d'Arabes ». Le ressentiment du mal, bien involontaire, que la Judée a déchaîné sur le monde, l'emporte au delà des bornes; mais il faut avouer que la Bible lui fait beau jeu. L'heure n'était pas venue, n'est pas venue encore, de considérer comme de curieuses traditions historiques ces légendes d'Abraham, ce passage de la mer Rouge, ce court moment de