LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE. XXIX
qui naguère déchaînaient Tire impuissante du Sénat contre notre édition du Centotaire.
Voltaire n'a pas plus épargné les philosophies que les religions : les atomes et les monades, les types et les formes substantielles, les quiddités et les entéléchies l'égayent à bon droit; mais c'est d'une main plus légère qu'il leur décoche ses traits les plus incisifs. Il y a de la bonne humeur dans son ironie. C'est qu'on ne plaisante pas ses alliés comme on raille ses ennemis. Philosophe ? c'est un métier qui « n'exige ni ne donne la richesse. Plusieurs ont dit des sottises, ils sont hommes; mais leurs chimères n'ont jamais allumé de guerres civiles... Entre nous, dites-moi si jamais un philosophe a causé le moindre trouble dans la société?... Pauvres, sans protection, sans appui », persécutés à l'envi par les sectes et les clergés, quels services n'ont-ils pas rendus aux hommes! Les faiseurs de dupes seraient « les maîtres du monde, sans ces coquins de gens d'esprit! »
Les philosophies ne contraignent personne. Filles de la liberté, elles soutiennent la cause à laquelle Voltaire a voué sa vie. Mais quoi ! voudriez-vous qu'il prît au sérieux les nombres de Pythagore, les dodécaèdres de Platon , ou cette bizarre Harmonie préétablie « par laquelle l'àme prononce un discours, tandis que le corps, qui n'en sait rien, fait les gestes » (m, 195)? En somme, à moins qu'il ne s'agisse de sacrifier Descartes sur l'autel de Newton, ou de vilipender son ennemi Maupertuis, ses jugements se font aisément accepter. Les métaphysiciens ne lui plaisent guère; il les compare à des Hercules jouant aux osselets; mais, dit-il, « ce n'en sont pas moins des Hercules ». Il goûte avant tout, naturellement, ses chers sensualistes, Locke, Condillac; puis les sceptiques, ennemis des religions positives, Lucien, Erasme, Rabelais, Montaigne, Charron, Hume; enfin et plus encore peut-être, ceux qui ont fait de la morale, non seulement le
XXX PRKFACE.
but, mais la base de la philosophie, Socrate, Cicéron, Épictète, voire un certain Jésus, plus qu'à moitié de fantaisie.
Trahit sua quemque... chacun a ses affinités. Nul ne s'étonnera de Taffection que Voltaire porte aux stoïciens ; mais il est curieux d'observer et d'étudier ses relations constantes avec Épicure et Lucrèce ; il les malmène jusqu'à Tinjustice; il va jusqu'à définir Lucrèce un « grand peintre des choses communes » (il, 195); il ne s'en plaît pas moins avec le disciple et avec le maître; il aime leur volupté, qui « consistait à éviter les excès » (11, 4^) ; Épicure «vécut et mourut en sage »; c'était, nous dit-il, « un très bon homme, et qui possédait toutes les vertus sociales » (m, 185). Sous le nom de Posidonius, il discute avec Lucrèce lui-même; et sous le nom d'Evhémère, il converse paisiblement avec l'épicurien Callicrate. Sans doute il les convertit, fort légèrement, au déisme et aux causes finales, mais non sans s'être fait porter par eux les coups les plus sensibles et les mieux appliqués. Lorsque Posidonius, se ressouvenant de Fénelon, s'écrie à froid : « Cette pierre aurait beau être éternelle, vous ne me persuaderez point qu'elle puisse produire V Iliade! — Non, répond Lucrèce, une pierre ne composera point l'Iliade, non plus qu'elle ne produira un cheval; mais la matière, organisée avec le temps, et devenue un mélange d'os, de chair et de sang, produira un cheval, et, organisée plus finement, composera l'Iliade » (i, 40). Évhémère se laisse dire par Callicrate : <- Cet artisan que vous supposez est la force secrète que nous appelons nature... Vous rentrez toujours malgré vous dans le système de nos épicuriens, qui attribuent tout à une force occulte , la nécessité. Vous appelez cette force occulte Dieu, et ils l'appellent la nature... Lt plupart persistent à croire que leur doctrine, au fond, n'est guère différente de la vôtre. » Et il répond : <i Je suis de leur avis, pourvu que... »